CHAPITRE PREMIER
INTRODUCTION
Je suis parvenu au bout de la carrière que je m'étais proposé de remplir. Charmé d'avoir fait un tableau naturel des histrions du boulevard du Temple et de toute l'espèce qui y séjourne, je jouissais du doux repos qui se trouve nécessairement à la suite d'un travail stérile et ennuyeux. Entièrement couvert du voile de l'anonyme, je recueillais des imprécations et des suffrages . Les dupes détrompées, dans l'ivresse d'un parfait contentement, s'écriaient : Que le bonheur soit le partage de celui qui nous a fait éviter le précipice où nous étions prêts de tomber : que n'avons-nous pas été plus tôt instruits!... Les autres, animés par un intérêt différent, le visage pâle, défait, se réunissaient pour crier à l'anathème : Honni soit, disaient-ils d;ins l'accès de leur fureur, celui qui d'une main hardie arracha le masque dont nous nous étions couverts! Ou allons-nous devenir?... Tout fuit à notre aspect! La honle nous accable... Que la foudre écrase le malheureux qui nous dévoile!... Je me félicitais des transports de joie
des premiers, et je bravais en silence les injures inutiles des autres. Replongé dans le désœuvrement, je commençais à éprouver le vuide d'un pareil état, sans songer que rien n'était plus capable de m'en tirer que l'exécution de la promesse que j'avais faite de donner une suite d'examens plus sérieux. J'avais totalement oublié cet engagement et, sans une vision, qui, fort à propos, me rendit à moi-même, je serais encore enseveli dans une molle indolence, et mon ouvrage serait resté dans le néant Heureuse vision 1 Quelle obligation ne t'ai-je pas ? Tu vins fournir de l'aliment au penchant qui me maîtrise et c'est à toi que je vais devoir le bonheur de transmettre à la prostérité des secrets nouveaux, rares, précieux et cachés.
J'étais endormi profondément, et tout dans la nature semblait favoriser mon repos. Je n'étais point obsédé par les soucis dévorans, ni par ces inquiétudes qui assiègent l'homme d'affaires et le riche concussionnaire, lorsque le Génie qui m'inspire, s'approchant de mon lit me parla à l'oreille et m'adressa ces mots :
— Eh quoi ! Tu dors, au moment où ton œil actif devrait observer ce qui peut te mettre en état de remplir la promesse que tu fis au public ? Son instruction, ses amusements, doivent être sacrés pour toi, et cependant tu dors... J'ai honte de ton apathie, j'en partage toute ^'humiliation^ et il y va de ma gloire de t'}'^ soustraire.
Au même instant, nouvel Asmodée, il me chargea sur ses épaules, comme un autre Cléofas, et me transporta au milieu du ridicule sénat de la Comédie-Françoise.
Placé dans un coin, je prêtai l'oreille à l'importante conférence qui s'y tenait. Ce fut le sieur Préville qui, le Chroniqueur à la main, débuta par cette harangue:
« Illustres Camarades,
« Depuis l'origine de notre établissement, jusqu'au funeste moment qui nous rassemble, aucun mortel n"avait ou la tr^mérité d'observer, d'un œil curieux, ce que nous prenons tant de soin d'ensevelir dans la nuit du mystère. Aujourd'hui, placés à la suite d'une foule de vils bateleurs, nous sommes menacés du même sort qu'ils ont éprouvé. Quelle humiliation ! Que cette espèce méprisable, vrai rebut de la société, soit exposée au mépris général, il n'y a en cela rien d'étonnant ; la honte et la diffamation doivent être le partage de pareilles créatures (1) ; mais nous, que le titre mérité de Comédiens du Roi devait mettre à l'abri de tonte censure: nous, dis-je, qui possédons la quintessence du talent (2), la considération de la bonne compagnie (3), un insolent
(!) MM. les Comédiens, dans leurs assemblées, ne veulent céder en rien à la gravité des assemblées tlu Palais, et les alTaires les plus simples ne s'y traitent que par yiaiids mots et pluases embrouillées. » Noie de Mayeur-Siiinl-Pau!.
(2) « Comment ne pas se révolter d'entendre un Comédien se vanter avcr, autant d'impudence et de mérites aussi faux. » Noie de Mayear Sainl-Paul.
(3) « Ou'entcii(l-on parées mots : Banne Conipfujr.ic ? Ce ne sont sûrement pas les cercles où résident le bon goût et le sain esprit; car alors, avec décence, on n'y sauroit admettre aucun de nos comédiens. » Noie de Maijeur Sainl-Paul.
profane ose nous traduire en public et chercher à obscurcir la réputation que nous avons acquise et soutenue depuis si longtemps! J'expose à vos yeux le plan de l'ouvrage perfide qu'il se propose de mettre au jour; examinons -le de près et songeons aux moyens d'en arrêter l'exécution. »
Le volume criminel fut parcouru, et, bien duement examiné, il fut rejeté avec la plus vive indignation : chacun gardait un morne silence, et l'on alloit se séparer sans avoir rien décidé, lorsque le pompeux De La Rive prit, ainsi la parole :
« Ma conduite est à l'abri de tout reproche; respectant les devoirs d'honnête homme, j'ai toujours pris soin d'accorder les licences dangereuses de mon état avec ce que je devais aux mœurs : mais l'expérience nous démontre journellement que, dans ce siècle d'injustice, la calomnie s'étend indifféremment sur tous les êtres : je ne suis donc point du tout étonné d'en être aujourd'hui la victime ; mais, pour éviter l'accomplissement de ce projet infernal, je prends le parti de la retraite, et si ma célébrité (1) aiguise aujourd'hui les traits de l'envie; je ne puis mieux les braver qu'en me servant de ce moyen. C'est la prudence qui me le suggère. » Ainsi parla le favori de jMelpomène.
G rammonl de Rozelli (2), que, grâces au ciel, on a ch.'.ssé depuis, était, ce jour-là, suivant sa louable cou-
(1) « Quel excès de modestie 1 » Noie de Mayeiir Saiiit-FauL
(2) « Autrefois sous le nom de Duhaumont, au rang des paradeurs de Nicolet. » Noie de Mai/eur Sainl-Paul.
tume, à demi ivre, jura beaucoup et ne parla que d'assommer l'auteur: ce fut sa solution.
Mole, qui n'aime pas voir réveiller le chat qui dort, dit : « Ne pourroit-on pas, avec des présens engager le Chroniqueur à se taire ? »
La Pré vil le, d'un air précieux et sans quitter les nœuds qu'elle faisoit, se mit à dire : ^ Quant à moi, je suis à l'abri de la médisance : un mouvement de pure amitié m'avait fait placer le portrait de Pontheuil dans mon alcôve; mais personne n'ignore que je l'en ai fait ôter, pour éviter toute espèce de reproche. » Brizard lui dit, en s'approchant de son oreiller : « Cela est vrai, Madame, mille témoios déposeront cette vérité: mais, ■si cet auteur qui paraît ne rien ignorer, vient à savoir que le jeune Raimond... — Paix donc! reprit-elle vivement, mon mari nous entend. — Et moi aussi, dis-je en moi-même : je m'instruirai de cette affiàre. » Enlin Veslris parla à son tour : « P'aites ce que bon vous semblera, Messieurs : quant à moi, je ne crains nullement le liel de cet impertinent satirique . Comment prouvera-t-il que le maréchal duc de Duras est mon amant, et qm^ sa folle complaisance pour moi le rend docile à mes ordres et souple à ma voix (1) ? »
« Mais, supposez que cette visite soit parvenue jusqu'à lui, comment oscra-t-il la rendre publique ? »
Mon Génie, qui ne m'avait pas quitté, ne me voyant pas décontenancé de l'air altier delà Princesse, me dit :
(1) " Il est cflel bien difficile de prouver un fait dont tout Paris est instruit. » Noie de Mayeur Sainl-Paul.
74 l.R niX-IH'lTIEME SIECLE GM.ANT ET I.IBEnj IN
(( Vous voilà tel que je vous désire : travaillez à réprimer cet orgueil. »
Baiicoiirl, ne voulant céder en rien à sa chère compagne, s'expliqua avec la même hauteur. « On devroit parler de moi, dit-elle ; non, je ne le crois pas. — Mais faites donc attention, lui dit Fleury, à ce qu'il en a déjà dit. — Plaidantes bagatelles pour m'interrompre ! lui répliqua-t-cUe. Qu'il cite d'innocents badinages, à la bonne heure, j'y consens. Mais qu'il respecte le secret de ma conduite, où qu'il craigne ma vengeance, qu'il en redoute les effets. Je saurai le poursuivre, le trouver ; non, continua-t-elle en se radoucissant ; sa timidité m'épargnera cette peine; il n'osera jamais. »
Aîi ! je n'oserai jamais, m'écriai-je, avec une exclamation qui pensa me déceler... Je n'oserai jamais ! Ah ! vous verrez, Messieurs, Mesdames, de la première classe, si je suis timide ; si je respecterai le secret de votre conduite!... Je n oserai Jamais !» Yiolemmeni piqué de cette expression, je n'en voulus pas entendre davantage, et pressai mon conducteur de me faire sortir de cet endroit : ce qu'il fit ; et nous traversâmes les airs une seconde fois. Rendu chez moi, il m'exhorta au travail et au courage, et m'assura d'un succès que déjà je pressentais moi-même.
Réveillé, dans la chaleur du dépit que m'avaient causé les dernières paroles de Raucourt, je pris la plume. Je m'assis entre la Satire et la Vérité, inspiré par l'une, mais guidé par l'autre, je traçai le chapitre suivant,
qu'on peut regarder comme un précis de l'ouvrage en général.