CHAPITRE II Coup d'œil sur les principaux théâtres de Paris
L'auteur peu complaisant du Tableau de Paris (1) nous annonce dans son ouvrage, la décadence absolue des Théâtres Privilégiés de Paris : il appuie ses raisonnements et fonde ses pressentiments sur le caractère, l'orgueil des Comédiens et sur leur faible intelligence. « Ceux-mêmes, dit-il, de qui l'on en a le plus le droit d'exiger, sont ceux qui, dénués de goût, n'en imposent à la multitude que par un faste emprunté, une impertinence étudiée et que rien ne peut corriger. » Convaincu de la vérité de cette assertion, on ne peut se dispenser de penser comme M. Mercier, que la ruine absolue des Théâtres de Paris n'est pas éloignée. Du temps que Molière, ce sublime auteur-acteur, veillait avec un zèle infatigable à l'administration d'un des spectacles de la Nation, les talents des différents sujets de la troupe, fleurissaient à l'ombre des siens : la cabale n'en arrêtait pas les progrès (2) et la basse jalousie n'avait pas de
(1) « M. Mercier, auteur de l'An 24-iO et d'autres ouvrages du même genre. » Noie de Mayeur Saint-Paul.
(2) « J'entends celle qui règne entre les acteurs actuels, car pour celle causée par le public, elle fut de tous les temps. » Note de Mayeur Saint-Paul.
voix irnpérative au Comité. L'admirable Auteur du Misanthrope parlait ou se soumettait, sans orgueil, à ses décisions, et l'on trouvait une sorte de gloire à suivre ses avis. L'accord et l'intelligence régnaient à co théâtre et l'on y admirait des talents enchanteurs presque toujours encouragés par les nobles regards de Louis XIV et de sa Royale Famille.
La brique a pris la place de tous ces avantages et loin de s'occuper, dans les assemblées tumultueuses des comédiens, des vrais moyens de satisfaire le public, il n'y est mention que de marques cT égards^ droits violés, et des devoirs qu'on doit à la prééminence.
Dans les temps cités plus haut, les femmes n'étaient point admises aux délibérations ; aujourd'hui rien ne se décide sans elles; elles font des réformes, établissent des lois, et d'un moment à l'autre changent la face du général, et décident à tort et à travers au mérite de ceux ou de celles qui réclament l'espérance de posséder les mêmes places que les anciens Comédiens et Comédiennes occupent.
C'est pourtant à la censure de tels juges que sont exposés les veilles littéraires de nos plus estimables écrivains ! Trop heureux encore si leurs productions ne deviennent en un moment la proie d'un mauvais bon mot ou d'un plat calembourg, qui souvent ne doit son succès qu'à la mine Jolielle de celle qui l'a prononcé.
Voilà la situation actuelle de la Comédie-Française, et ce qui en augmente le ridicule, ce que l'étranger
aurait peine à croire, et ce qui fait la honte de notre pauvre siècle, c'est que les chefs-d'œuvre de Corneille et de Voltaire, sont joués par des, Saint-Prix, Dorival et Florence, et que le lourd et stupiue Mary, affublé d'un casque ou d'un bonnet américain, se croit au moins La Rive, sinon Le Kain lui-même.
De quel œil verra-t-on l'Académie Royale de musique? Sera-ce comme le foyer dutalent et la réunion des plaisirs légers et délicats? Tandis qu'elle n'est autre chose qu'un sanctuaire consacré au fils de Vénus un asyle sûr pour le Libertinage, où par un privilège Royal, le vice se met à couvert du châtiment nécessité que lui prépare le Défenseur de la Loi.
Voilà l'aspect sous lequel on doit envisager l'Opéra : les mêmes abus y ont toujours régné.
Quant à la Comédie-Italienne, ce n'est qu'à la crainte seule qu'on peut attribuer son émulation actuelle. Lorsque la Société dramatique, qui se rassemble régulièrement chez le sieur Caion de Beaumarchais, conçut le projet d'un quatrième spectacle et de réclamer pour lui le titre et la protection de Monsieur, frère du Roi, les différents clameurs que jetèrent les comédiens-de tribunaux en tribunaux, de société en société, arrêtèrent
(1) « Personne ne doit ignorer qu'un des privilèges de l'Opéra est de soustraire la jeunesse libertine aux volontés de leurs parens, ou aux recherches delà Police. Dans l'un ou l'autre cas, craint-on la détention .'' il ne faut qu'avoir quelques complaisances pour les gentilshommes de la Chambre, et sans talens aucuns l'Opéra vous engage, et cet engagement vous soustrait aux loix, » Note de Mayeur Sainl-Paul.
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l'exécution d\in plan qui l'aisoit le plus grand honneur à ses auteurs.
Il n'y eut point de troupe de Monsieur, mais les comédiens italiens adoptèrent la forme sur laquelle les proposans avaient dirigé leur opération, et créèrent, en conséquence, une nouvelle administration de leur spectacle ; et c'est avec une extrême satisfaction que le public voit les sieurs Granger et Dame Verleuil occuper les places de Celio, de Silvia, et d'autres bouffons italiens; et le Déserteur, Drame, Senneval, les Jeux de r Amour, etc., remplacer Arlequin enfanl, statue, et les Vingt six infortunes du même Arlequin.
Si quelques anecdotes particulières ne suffisaient pas pour donner une idée juste des Comédiens par excellence, il faudrait en demeurer là, car les sujets des Spectacles, Forains, ceux des Grands Théâtres, fournissent à peu près les mêmes peintures,