AVIS AU LECTEUR
Quel mélange contradictoire de précaution et de négligence n'aperçoit-on pas dans la conduite des Ministres de tous les Pays !
En France tout comme en Angleterre, ils renferment leurs papiers secrets dans des Cassettes vertes : mais ces cassettes s'égarent quelquefois. C'est à cette précaution et à cette négligence que je suis redevable de la découverte des ruses politiques de M. de Sartine. Il y a environ six semaines que faisant mes visites du matin avec le Révérend Père Anselme, Jacobin, nous passâmes chez Mlle du Thé. — Nous frappâmes. — Sa femme de chambre, petite brune fort piquante, et dont les yeux semblaient demander l'absolution, nous ouvrit. Sa docilité ne déplut pas à mon cojnpagnon, et m'appercevant qu'il mourrait d'envie d'en faire pénitence, je les laissai en me glissant à la sourdine jusqu'à l'appartement de la maîtresse, à laquelle je me proposais bien de rendre les mêmes bons offices. Le cabinet de toilette était entr'ouvert. A peine y fus-je entré que j'aperçus sur le sopha un chapeau à plumet et une épce.
8 LE DIX-nUITIÈME SifecLE GALANT ET LTBEBTIN
Ma curiosité en fut excitée, et je me déterminai à examiner ce qu'il pouvait y avoir de plus dans le cabinet. Je ne donnerîti pas ici uti détail de ce que j'y vis ; je me contenterai de dire qu'à force de fouiller je trouvaidans le voile qui couvrait le miroir, une Cassette verte. Quelle découverte pour un Jacobin ! Il faut savoir que M. de Sartine (qui n'était sorti que fort tard de clu^z le Roi) était alors dans les bras de Mlle du Thé, pendant que je m'emparais delà cassette. Je laisse aux sophistes à juger qui de nous deux était le plus heureux. M'étant donc saisi de ce trésor, et l'ayant caché sous mon manteau, je m'esquivai furtivement chez moi dans l'intention d'étudier la politique, sans m'inquiéter de mon compagnon qui sans doute s'amusait à un autre jeu. J'avoue que j'eus d'abord quelques scrupules touchant l'usage que je dcvois faire de cette Cassette; mais faisant réflexion qu'un homme de. mon état ne devoit ignorer aucun secret, et que puisque un Roi, qui, en confession, ose cacher ses moindres pensées, est regardé comme un impie, à plus forte raison un Ministre qui renferme ses secrets doit-il être considéré comme l'ennemi déclaré de la religion, et je conclus que M. de Sartine, ou au moins sa Cassette devait subir la question. Mais, me dira-t-on, pourquoi publier ses secrets? Votre serment ne vous oblige-t-il pas à les celer? Ne nous suffisoit-il pas de les scavoir sans vouloir encore les divulguer? A cela je" réponds que ces papiers même doivent aider ma cause et servir à ma justification. Des critiaues, en comparant la Cassette de Sartine à celle
de Pandore, ne manqueront pas de comparer aussi l'Éditeur à Epiméthée, il y a cependant une grande différence entre nous deux, Epiméthée ouvrit sa Cassette et la guerre et la discorde se répandirent pour la première fois sur la terre ; mais tout le mal étoit fait en France longtemps avant que j'ouvrisse celle de Sartine. Le Fabuliste, en nous disant que l'espérance resta au fond, ne nous apprend-il pas que ce n'est qu'en fouillant avec soin jusqu'au fond de toutes les Cassettes vertes que nous pouvons trouver la nôtre. Enfin si par ces papiers je puis prouver qu'on ne peut guères com.pter sur les Ministres de France, et encore moins sur l'opposition en Angleterre, quel est celui de mes lecteurs qui ayant à cœur le bonheur de sa patrie, ne me sçaura pas bon gré de les avoir publiés. Quant à a^ous, mes compatriotes, vous que j'aime, et à qui mon exil doit me rendre cher, si j'ai été assez malheureux pour être coupable d'une indiscrétion, je ne doute nullement que vous ne pardonniez au zèle ardent, mais aveugle, d'un vrai patriote. Mais tandis que je souffre ainsi pour l'amour de vous, ne ferez-vous rien pour vous-même? N^' penserez-vous, n'agirez-vous jamais comme de vrais Français ?