INSTRUCTION POUR MOI-MÊME
Quand sa majesté me parlera de la misère du peuple, de l'épuisement des finances, ou de choses semblables, il faudra haranguer en faveur de la gloire, de l'amour de l'empire, et surtout de Louis le grand.
Si sa majesté s'informe des particularités de la perte de Pondichéri, je ferai tomber l'entretien sur l'artillerie, les armes et les autres munitions de guerre prises si glorieusement au Sénégal. La transition d'Asie en Afrique n'est pas bien considérable, et sa majesté n'est pas pédant en fait de géographie.
L'escadre d'Estaing est en si mauvais état qu'il est bien tems que je découvre que j'ai toujours pensé qu'il ne réussiroit pas — aux deux derniers levers j'ai paru triste, il est vrai, mais cela ne suffît pas. — 11 faut enfin se décider. — Eh bien ! la première fois que le roi parlera de d'Estaing je suis résolu de secouer la tête, et môme, s'il le faut, de hausser les épaules.
Quoiqu'il soit à propos ds louer l'amour généreux eï
désintéressé que notre jeune Roi a pour l'Amérique, néanmoins la saine politique défend d'en trop dire.
Dans une monarchie absolue il est dangereux de parler avec trop de chaleur de l'amour de la liberté. D'ailleurs cela pourroit paraître contradictoire. Car quoi que nous soyons à présent si généreux envers l'Amérique, nous ne sçaurions sitAt oublier la conduite des Anglais en faveur de l'Isle de Corse et si notre cour est si libérale envers le docteur Franklin, sa majesté Britannique ne donne-t-elle pas de quoi vivre au pauvre Paoli ?
Il sera prudent d'engager un grand nombre de poètes, de peintres, de scul[)teurs, et de graveurs pour alîermir le Roi dans la bonne opinion qu'on lui a inspirée de lui-même, et bannir l'ennui de Versailles. A chaque mauvaise nouvelle il faudra varier l'aduUation. Quelquefois l'amuser d'une ode, oùil sera mis au rang des Jupiters, des ApoUons, des Alexandres, etc. D'autre — fois surpasser, s'il se peut, le pinceau flatteur de le Brun.
— Le sculpteur à son tour le représentera sous la forme allégorique d'une fontaine à treize jets fertilisant treize lauriers. — Quant aux graveurs il sera nécessaire qu'ils mettent leur génie à la torture pour inventer de nouveaux desseins pour les médailles. — Par exemple
— Sa Majesté liant treize fagots. — Sa Majesté, figure colossale, un pied à Paris, l'autre à Pliiladelphie. — Mais je crains bien qu'il ne soit fort difficile d'inventer des nouveautés; car tandis que Louis XIV, étoit occupé à combattre contre la liberté de la Hollande, les arti-
fices s'épuisèrent en invention pour célébrer son amour pour la liberté, et lui frappèrent autant de médailles qu'il essuya de défaites. — Cependant si nous ne pouvons pas nous procurer des médailles, il faudra avoir recours à. la tapisserie. — Golbert, qui en fait de ruse d'adulation, ne le cédoit en rien à ses compatriotes les Ecossois, n'avoit assurément d'autre objet, en établissant la manufacture des Gobelins, que de trouver une nouvelle ressource pour la flatterie. Renchérissons sur cette idée et tendons à neuf le palais de Versailles. — Dessein pour la tapisserie. Treize Barres, simbole de l'union des treize Etats de l'Amérique, parsemées de fleurs de lis, le tout entrelacé de lauriers en laine. Necker a un peu trop de conscience, ou il est assez rusé pour vouloir le faire croire atout le monde. Car il ne veut recevoir aucun émolument, mais s'il n'a ni douceurs, ni contrats, ni présents, ne fait-il pas mentir le vieux proverbe, point d'argent, point de Suisse.
A M. de Sartine, rue de Grammonl à Paris.
Londres, janvier 25, 1779.
Monsieur,
J'ai eu l'honneur de recevoir vos ordres qui m'ont été transmis de la manière la plus obligeante par M. votre Secrétaire. Les liaisons que quelques années de résidence dans ce pays m'ont mis à portée de faire, jointes à celles que vous m'avez indiquées si à propos, me
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feront sans doute faire quelques découvertes qui seront peut-être dignes d'occuper votre attention. Mais je crains bien, je l'avoue, qu'elles ne soient en petit nombre. Employé dans cette espèce d'ambassade secrète par tout autre que M. de Sartine, il ne me serait peut-être pas difficile de grossir des riens et de répéter des détails minutieux avec ce zèle officieux et mystérieux qui ne manqueroientpas de m'être utile. Mais quand je vous écris quels événemens puis-je vous communiquer que votre sagesse n'ait déjà prévus ? quelles opinions puis-je vous suggérer qu'en homme intelligent, vous n'ayez conçues auparavant? Cet obstacle serait difficile à surmonter dans tous les pays, mais il l'est cent fois nlus en Angleterre : pays de licence où l'office d'un espion se réduit presque à rien. Une douzaine de. gazettes tous les matins et autant tous les soirs, ne nous Lussent en vérité rien à faire. A Londres, c'est un prodige qu'un secret, même dans les affaires les plus privées. Quant aux affaires publiques, les patriotes font gloire de ce que, dans une constitution libre, le secret est en horreur. Il semble effectivement que cela soit ; car les messieurs de l'opposition exigent qu'on leur communique non seulement les comptes les plus minutieux de l'armée, de la marine et des impôts, mais aussi les lettres des ministres, les instructions les plus secrettes des différens départemens, et enfin tous les papiers dont la communication prématurée peut leur servir à déranger les plans les mieux concertés des ministres. Ils exigent, dis-je, que ces papiers soient exposés sur les tables du
Parlement, où à peine sont-ils étalés que de façon ou d'autre le contenu en est bientôt imprimé et en peu de jours rendu public. Ainsi les ministres de France en savent toutes les particularités aussi bien que ceux d'Angleterre, et les étudient avec bien plus d'attention et avec cent fois plus de profit que ceux qui en ont d'abord exigé la communication. Pauvre encouragement pour un espion en Angleterre. Les gazettes, les brochures, les débats du Parlement, les remembrances et tout ce fatras de libelles périodiques dont est farcie la boutique de notre bon ami le sieur Almonne laissent guères de découvertes à faire dans le champ étroit et battu de la politique. Pour me rendre donc essentiellement utile je me bornerai aux motifs secrets et aux intérêts cachés qui font agir les factions opposées : et puisque les Anglais publient le texte de la politique, il faudra se contenter d'en faire le commentaire. Engagés, comme nous le sommes, dans une guerre que les harangues, les écrits, les prédictions et les menaces de l'opposition en Angleterre, nous ont fait entreprendre ; il sera de la dernière conséquence de pénétrer leurs intentions, de découvrir leurs vrais desseins, ou pour mieux dire, devenir l'espion de leurs cœurs, étude d'autant plus facile à un Jésuite défroqué, que ces recherches seront dirigées par les mouvements du sien.
Je suis invité à dîner chez Lord Shelburne, et je saisirai la première occasion qui se présentera pour vous faire passer mes premières dépêches. Trop heureux si je pouvois vous donner des témoignages plus soli-
LA CASSETTK VERTE DE M. DE SARTINE li
des du respect et de l'attachement parfait avec lequel J'ai l'honneur d'être, Votre très humble, très obéissant, et très dévoué, et très fidèle serviteur.
A M. de Sartine.
Secret. Ancien Hôtel de Lautrec.
Mon cher de Sartine, Gérard, dans la dernière lettre qu'il m'a écrite, me fait un détail assez plaisant de ce qui s'est passé dans la première audience que lui a accordé le Congrès. Je vous l'envoie, elle vous fera rire. Quel dégoût ne paroîtil pas avoir pour cette misérable vermine !
Votre, etc.
Gravier de Vergennes.
A Philadelphie, ce 21 août 1778.
Mon cher Monsieur, Vous vous apercevrez que dans mes dépêches publiques j'ai exagéré autant que j'ai pu les détails de ma première audience, afin de donner au Roi une bonne opinion de ses nouveaux alliés. Mais en vous écrivant j'oublie le ministre et me moque de cette ambassade. La politesse forcée de ces rebelles crotés nous a bien réjouis mon secrétaire et moi, et nous en avons fait le compte courant que voici.
Je suis sincèrement
Votre, etc.
Conrade Alexandre Gérard.