‹ Le Dix-huitième siècle par les textes, morceaux choisisChapitre 10 sur 340 · Lii-haut. La terre · texte numérisé non relu

Lii-haut. La terre

Montaigne. — Je crois que c'est parce que vous êtes ancien que vous parlez de l'antiquité si familièrement; mais sachez qu'on a grand sujet d'en regretter les mœurs et que de jour en jour tout empire.

SocRATE. — Cela se peut-il? Il me semble que de mon temps les choses allaient déjà bien de travers. Je croyais qu'à la fin elles prendraient un train plus raisonnable, et que les hommes profiteraient de Texpérience de tant d'années.

Montaigne. — Eh ! les hommes font-ils des expériences ? Ils sont faits comme les oiseaux, qui se laissent toujours prendre dans les mêmes filels où l'on a déjà pris cent mille oiseaux de leur espèce. Il n'y a personne qui n'entre tout neuf dans la vie, et les sottises des pères sont perdues pour les enfants.

Socrate. — Mais quoi! ne fait-on pas d'expériences? Je croirais que le monde devrait avoir une vieillesse plus sage et plus réglée que n'a été sa jeunesse.

Montaigne. — Les hommes de tous les siècles ont les mêmes penchants, sur lesquels la raison n'a aucun pouvoir. Ainsi, partout où il y a des hommes, il y a des sottises, et les mêmes sottises.

Socrate. — Ei, sur ce pied-là, comment voudriez-vous que les siècles de l'antiquité eussent mieux valu que le siècle d'aujourd'hui?

Montaigne, — Ah! Socrate, jo savais bien que vous aviez une manière particulière de raisonner et d'envelopper si adroitement ceux à qui vous aviez affaire dans des arguments dont ils ne prévoyaient pas la conclusion, que vous les ameniez où il vous plaisait ; et c'est ce que vous appeliez être la sage-femme de leurs pensées, et les faire accoucher'. J'avoue que me voilà accouché d'une proposition toute contraire à celle que j'avançais. Cependant je ne saurais encore me rendre. II est sûr qu'il ne se trouve plus de ces âmes vigoureuses et raides'^ de l'antiquité, des Aristide, dés Phocion, des Périclès, ni enfin des Socrate.

1. La méthode de Socrate s'appelait 2. Vigoureuses, ruides.'LGS àtxiwnols

ma/eittiijiie = art d'accoucher (les es- sont dans les Essais. prits).

LE XVnie SIÈCLE PAR LES TEXTES. 2

IS

// \l///' slhj.l.l-: l'Mi LIS ÏI.Mls

Soi;iiATr. A (iiioi liont-il ' ? l'isl-cc ^uo la nature s'csl

('•piiisoe, el (inolli' n'a plus la force de jjrodiiire ces grandes àiTit's? \'A pour(]iii»i ne sl' scrail-cllo encore ('puis<''e en rien, hormis en hommes raisonnahh>s ? Aiitim de ses onvra};;es n'a encore dcgén(''ré : ponr(|uui n'v anrail-il (pic les hommes (|iii déf^éncrassenl?

Montau;nk. — C'est un point de lait; ils dégénèrent. Il semhle »pie la nature nous ail aul refois montré quelques échantillons de grands hommes, pour nous persuader qu'elle en aurait su faire si elle avait voulu, et qu'ensuite elle ail fait tout le reste avec assez de négligence.

SociUTE. — Prenez garde à une chose. Lanticpiilé est un ohjel d'une espèce particulière ; l'éloignemenl le grossit. Si vous eussiez connu Aristide, Phocion, Périclès et moi, puisque vous voulez, me mettre de ce nomhre, vous eussiez trouvé dans voire siècle des gens qui nous ressemhlaient. Ce qui fait dordinaire qu'pn est si prévenu pour l'antiquité, c'est qu'on a du chagrin* contre son siècle, el l'antiquité en profile. On met les anciens hien haut pour abaisser ses contemporains. Quand nous vivions, nous estimions nos ancêtres plus quils ne méritaient ; et à présent, notre postérité nous estime plus que nous ne méritons : mais, et nos ancêtres, et nous, et rtotre postérité, tout cela est bien égal ; el je crois que le spectacle du monde serait bien ennuyeu.\ pour qui le regarderait d'un certain œiP, car c'est toujours la même chose.

Montaigne. — J'aurais cru que tout était en mouvement, que tout changeait, et (jue les siècles différents avaient leurs différents caractères, comme les hommes, lin effet, ne voiton pas des siècles savants, et d'autres qui sont ignorants? N'en voit-on pas de naïfs, et d'autres qui sont plus raffinés? N'en voit-on pas de sérieux, el d*badins?de polis^ et de grossiers?

SocRATE, — Il est vrai.

1 . A quoi tient-il ? A quoi tient cela ? Nous disons encore il est vrai (pour cela eut rrui), est-il possible? s'il vous plaît, etc.

Page 1