PHILOSOPHIE EXPÉRIMENTALE ET PHILOSOPHIE RATIONNELLE
Recueillir et lier les faits, ce sont deux occupations bien pénibles: aussi les philosophes les ont-ils partagées entre eux. Les uns passent leur vie à rassembler des matériaux, manœuvres utiles et laborieux ; les autres, orgueilleux architectes,
1. Diderot oppose ici fort bien l'esprit 5. Enr/ar/ent. Le mot avait un sens philosophique à l'esprit de système. jilus fort que dans l'usase acluei.
2. Seiiliiiieiil. Opinion. Cf. p. 9, n. 3. 6. Cf. le morceau des pages 153 sqq.,
3. Qu'il. Cf. p. 64, n. 2. nii Voltaire exprime les rnèmes idées.
4. OU. Dans l'usage moderne, (jiic. 7. Ilonnêle homme. Cf. p. 64, n. 3.
s'empressent à les mettre en œuvre. Mais le temps a renversé jusqu'aujourcrhui presque tous les édifices de la philosophie rationnelle. Le manœuvre poudreux apporte tôt ou lard des souterrains où il creuse en aveugle', le morceau fatal à celte architecture élevée à force de tète^ ; elle s'écroule, et il ne reste que les matériaux confondus pêle-mêle jusqu'à ce qu'un aulre génie téméraire en entreprenne une combinaison nouvelle. Heureux le philosophe systématique à qui la nature aura donné, comme autrefois à Epicure, à Lucrèce, à Aristote, à Platon, une imagination forte, une grande éloquence, l'art de présenter sesidéessous des images frappantes et sublimes! •L'édifice qu'il a construit pourra tomber un jour; mais sa statue restera debout au milieu des raines ; et la pierre qui se détachera de la montagne ne la brisera point, parce que les pieds n'en sont pas d'argile.
... Nous avons distingué deux sortes de philosophie, l'expérimentale et la rationnelle. L'une a les yeux bandés, marche toujours en tâtonnant, saisit tout ce qui lui tombe sous les mains, et rencontre à la fin des choses précieuses. L'autre recueille ces matières précieuses, et lâche de s'en former un flambeau; mais ce flambeau prétendu lui a, jusqu'à présent, moins servi qui le tâtonnement à sa rivale, et cela devait être. L'expérience multiplie ses mouvements à l'infini; elle est sans cesse en action; elle met à chercher des phénomènes tout le temps que la raison emploie à chercher des analogies. La philosophie expérimentale ne sait ni ce qui lui viendra, ni ce qui ne lui viendra pas de son travail; mais elle travaille sans relâche. Au contraire, la philosophie rationnelle pèse les possibilités, prononce et s'arrête tout court. Elle dit hardiment : On ne peut décomposer la lumière; la philosophie expérimentale l'écoute, et se lait devant elle pendant des siècles entiers; puis lout à coup elle montre le prisme, et dit : La lumière se décompose^.
[De r Interprétation de la nature.)
1. Le manwuvre apporte des soiiler- 2. A force de télé. Pav \'3.hus du nirniiis ou il creuse eu aveugle. Comme sonnement abstrait, n'ayant pour le conduire aucune idée, 3. C'est Newton qui le premier déaucune hypothèse. composa la lumière.
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