‹ Le Dix-huitième siècle par les textes, morceaux choisisChapitre 132 sur 340 · Aussi. S'employait fréquemment lieu de non plus · texte numérisé non relu

Aussi. S'employait fréquemment lieu de non plus

HELYÉTIUS 195

Quiconque, en ces divers genres, n'atteint point chez nous au titre de génie, est compris dans la classe des beaux esprits lorsqu'il joint la grâce et l'élégance de la diction à l'heureux choix des idées: Despréaux disait, en parlant de l'élégant Racine : « Ce n'est qu'un bel esprit à qui j'ai appris à faire difficilement des vers'. » Je n'adopte cerj^ainement pas le jugement de Despréaux sur Racine; mais je crois pouvoir en conclure que c'est principalement dans la clarté, le coloris de l'expression et l'art d'exposer ses idées que consiste le bel esprit, auquel on ne donne le nom de beau que parce qu'il plaît et doit réellement plaire le plus généralement.

En effet, si, comme le remarque Vaugelas, il est plus de juges des mots que des idées, et si les hommes sont, en général, moins sensibles à la justesse d'un raisonnement qu'à la beauté dune expression, c'est donc à l'art de bien dire que doit être spécialement attaché le titre de bel esprit.

D'après cette idée, on conclura peut-être que le bel esprit n'est que l'art de dire élégamment des riens. Ma réponse à cette conclusion, c'est qu'un ouvrage vide de sens ne serait qu'une continuité- de sons harmonieux qui n'obtiendrait aucune estime et qu'ainsi le public ne décore du titre de lel esprit que ceux dont les ouvrages sont pleins d'idées grandes, fines et intéressantes. Il n'est aucune idée qui ne soit du ressort du bel esprit, si l'on excepte celles qui, supposant trop d'études préliminaires, ne peuvent être mises à la portée des gens du monde.

Je ne prétends donner, dans cette réponse, aucune atteinte à la gloire des philosophes. Le genre philosophique suppose sans contredit plus de richesses, plus de méditations, plus d'idées profondes, et môme un genre de vie particulier. Dans le moade, on apprend à bien exprimer ses idées, mais c'est dans la retraite qu'on les acquiert. On y fait une infinité d'observations sur les choses ; et l'on n'en fait dans le monde que sur la manière de les présenter. Les philosophes doivent donc, quant à la profondeur des idées, l'emporter sur les

1. flc.ywYijwrfi'.s-ffiV. Citation inexacte. « faire diflicilement des vers faciles »; Boileau parlait autrement de Racine; 2. Une CDiiliniiilé. Impropre, pour

il ne prétendait que lui avoir appris à nue siiile.

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heaiix o^iirits; mais on exige de ces derniers tant de grâce et d'éh'gance. que les conditions nécessaires pour mériter le litre de philosop/ic ou de bel esprit sont peut-être également difficiles à remplir. Il paraît du moins qu'en ces deux genres les hommes illustres sont également rares. En effet, pour pouvoir à la fois instruire et plaire, quelle connaissance ne faut-il pas avoir, et de sa langue, et de l'esprit do son siècle! Que de goût pour présenter toujours ses idées sous un aspect agréable ! Que d'étude pour les disposer de manière qu'elles fassent la plus vive impression sur l'âme et l'esprit du lecteur ! Que d'observations pour distinguer les situations qui doivent être traitées avec quelque étendue de colles qui, pour être senties, n'ont besoin que d'être présentées! Kt quel art enfin, pour unir toujours la variété à l'ordre et à la clarté, et, comme dit Fontenelle, « pour exciter la curiosité de l'esprit, ménager sa paresse et prévenir son inconstance » !

C'est, en ce genre, la difficulté de réussir qui, sans doute, est en partie cause du peu de cas que les beaux esprits font communément des ouvrages de pur raisonnement. Si l'homme borné n'aperçoit dans la philosophie qu'un amas d'énigmes puériles et mystérieuses, et s'il hait dans les philosophes la peine qu'il faut se donner pour les entendre, le bel esprit ne leur est guère plusfavorable.il hait pareillement dans leurs ouvrages la sécheresse et l'aridité du genre instructif. Trop occupé du bien écrit, et moins sensible au sens qu'à l'élégance de la phrase, il ne reconnaît pour bien pensé' que les idées heureusement exprimées. La moindre obscurité le choque. Il ignore qu'une idée profonde, avec quelque netteté qu'elle soit rendue, sera toujours inintelligible pour le commun des lecteurs lorsqu'on ne pourra la réduire à des propositions extrêmement simples, et qu'il en est de ces idées profondes comme de ces eaux pures et claires, mais dont la profondeur ternit toujours la limpidité.

D'ailleurs, parmi ces beaux esprits, il en est qui, secrets ennemis de la philosophie, accréditent contre elle l'opinion de l'homme borné. Dupes d'une vanité petite et ridicule, ils adoptent, à cet égard, l'erreur populaire ; et, sans estime

1. Bien pensé. Sans accord avec la suite; il ne reconnaît pour quelque chose Je bien pensé.

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