HELVÉTIUS
pour la justesse, la force, la profondeur et la nouveauté des pense'es, ils semblent oublier que l'art de bien dire suppose nécessairement qu'on a quelque chose à dire, et qu'enfin l'écrivain élégant est comparable au joaillier, dont l'habileté devient inutile s'il n'a des diamants à monter.
Les savants et les philosophes, au contraire, livrés tout entiers à la recherche des faits ou des idées, ignorent souvent et les beautés et les difficultés de l'art d'écrire. Ils font, en conséquence, peu de cas du bel esprit ; et leur mépris injuste pour ce genre d'esprit est principalement fondé sur une grande insensibilité pour l'espèce d"idées qui entrent dans la composition des ouvrages de bel esprit. Ils sont presque tous plus ou moins semblables à ce géomètre devant qui l'on faisait un grand éloge de la tragédie d'Iphigénie. Cet éloge pique sa curiosité ; il la demande, on la lui prête, il en lit quelques scènes, et la rend en disant : « Pour moi, je ne sais ce qu'on trouve de si beau dans cet ouvrage ; il ne prouve rien. »
Le savant abbé Longuerue' était à peu près dans le cas de ce géomètre : la poésie n'avait point de charmes pour lui; il méprisait également la grandeur de Corneille et l'élégance de Racine ; il avait, disait-il, banni tous les poètes de sa bibliothèque.
Pour sentir également le mérite et des idées et de l'expression, il faut, comme les Platon, les Montaigne, les Bacon, les Montesquieu^, et quelques-uns de nos philosophes que leur modestie m'empêche de nommer, unir l'art d'écrire à l'art de bien penser; union rare, et qu'on ne rencontre que dans les hommes d'un grand génie.
[Ibid., quatrième Discours, chap. VU.)
1. Célèbre érudit, 1652-1733. de t'Eaprit; c'est pourquoi Helvétius le
2. Montesquieu était mort depuis nomme seul parmi les philosophes conprès de trois ans lorsque parut le livre temporains.