‹ Le Dix-huitième siècle par les textes, morceaux choisisChapitre 14 sur 340 · LA DENT D OU · texte numérisé non relu

LA DENT D OU

Assurons-nous bien du fait, avant que de' nous inquiéter de la cause. 11 est vrai que celle méthode est bien lente pour

quiselesecret des rouages et des contre- lion, recule devant la vérité de Goper-

poids de la nature, et, pour cela, il no nie, et laisse indécise la balance. Si

voit rien de plus commode que de com- inférieur à Pascal comme imagination

parer ce grand spectacle qu'il a sous et comme âme, Fontenellc, à titre d'es-

ies yeux à celui de l'Opéra... Quelle prit libre et dégagé, d'esprit net, im-

manière plus opposée à celle dont Pas- partial et étendu, reprend lentement ses

cal embrasse le ciel et la nature?... avantages. » (Sainte-Beuve, Lundis,

Pourtant il est un point par lequel Fon- t. III.)

tenelle va prendre aussitôt sa revanche 1. Aiaiil que de. On disait indifférem-

sur Pascal lui-même. Ce grand esprit, ment, avec un infinitif, ainut que, urmt

atteint en ceci d'un reste de supersli- que de et avant de.

FOMENELLE • g5

la plupart des gens qui courent naturellement à la cause et passent par-dessus la vérité du fait; mais enfin nous éviterons le ridicule d'avoir trouvé la cause de ce qui n'est point.

Ce malheur arriva si plaisamment sur la fin du siècle passé à quelques savants d'Allemagne, ciue je ne puis m'empêcher d'en parler ici.

En io93, le bruit courut que, les dents étant tombées à un enfant de Silésieàgé de sept ans, il lui en était venu une d'or à la place d'une de ses grosses dents. Horstius, professeur en médecine' dans l'université de Helmstadt^, écrivit, en 1595, l'histoire de cette dent, et prétendit qu'elle était en partie naturelle, en partie miraculeuse, et qu'elle avait été envoyée de Dieu* à cet enfant pour consoler les chrétiens affligés* par les Turcs. Figurez-vous quelle consolation, et quel rapport de cette dent aux chrétiens ni^ aux Turcs! En la même année, afin que cette dent d'or ne manquât^ pas d'historiens, Rullandus en écrit l'histoire. Deux ans après, Ingolsteterus, autre savant, écrit contre le sentiment' que Rullandus avait de* la dent d'or, et Rullandus fait aussitôt une belle et docte réplique. Un autre grand homme, nommé Libavius, ramasse tout ce qui avait été dit de la dent, et y ajoute son sentiment particulier. Il ne manquait autre chose à tant de beaux ouvrages, sinon qu'il fût vrai que la dent était d'or. Quand un orfèvre l'eut examinée, il se trouva que c'était une feuille d'or appliquée à la dent avec beaucoup d'adresse : mais on commença par faire des livres, et puis on consulta l'orfèvre.

Rien n'est plus naturel que d'en faire autant sur toutes sortes de matières. Je ne suis pas si convaincu de notre ignorance par les choses qui sont et dont la raison nous est inconnue que par celles qui ne sont point et dont nous trouvons

1. Professeur en médecine. Comme 4. Affligés. Maltraités. Le mot a nous disons docteur en médecine, en droil. perdu de sa force; il signifie étymolo-

2. Uelmstadt. Dans le duché de Bruns- giquement yc/cr « bas, accabler.

wick. L'université de Helmstadt fut sup- 5 j^., La phrase a véritablement une

primée en 1809. signification négative.

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