‹ Le Dix-huitième siècle par les textes, morceaux choisisChapitre 215 sur 340 · GIL BLAS CHEZ LE DOCTEUR SANGRADO · texte numérisé non relu

GIL BLAS CHEZ LE DOCTEUR SANGRADO

Je rencontrai le docteur Sangrado, et je pris la liberté de le saluer. Il me remit* dans le moment, quoique j'eusse changé d'habit ; et, témoignant quelque joie de me voir : « [ih ! te voilà, mon enfant, me dit-il; je pensais à toi tout à l'heure. J'ai besoin d'un bon garçon pour me servir, et je songeais que tu serais bien mon fait, si tu savais lire et écrire. — Monsieur, lui répondis-je, sur ce pied-là je suis donc votre affaire, car je sais l'un et l'autre. — Cela étant, reprit-il, tu es l'homme qu'il me faut. Viens chez moi; lu n'y auras que de l'agrément; je te traiterai avec distinction. Je ne te donnerai point dé gages, mais rien ne te manquera. J'aurai soin de t'entretenir proprement^, et je t'enseignerai le grand art de guérir toutes les maladies. En un mot, tu seras plutôt mon élève que mon valet. »

J'acceptai la proposition du docteur, dans l'espérance que je pourrais, sous un si savant maître, me rendre illustre dans la médecine. 11 me mena chez lui sur-le-champ, pour m'installerdans l'emploi qu'il me destinait ; et cet emploi consistait à écrire le nom et la demeure des malades qui l'envoyaient chercher pendant qu'il était en ville. Il y avait pour cet effet au logis un registre, dans lequel une vieille servante, qu'il avait pour tout domestique', marquait les adresses ; mais, outre qu'elle ne savait point l'orthographe, elle écrivait si mal, qu'on ne pouvait, le plus souvent, déchiffrer son écriture. Il me chargea du soin de tenir ce livre, qu'on pouvait justement appeler un registre mortuaire, puisque les gens dont je prenais les noms mouraient presque tous. J'inscrivais, pour ainsi parler, les personnes qui voulaient partir pour l'autre monde, comme un commis, dans un bureau de voitures publiques, écrit le nom de ceux qui retiennent des places. J'avais souvent la plume à la main, parce qu'il n'y avait point en ce temps-là de médecin à Valladolid plus accrédité que le docteur Sangrado. Il s'était mis en réputation dans le public par un verbiage spécieux soutenu d'un air

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