‹ Le Dix-huitième siècle par les textes, morceaux choisisChapitre 220 sur 340 · i(> Lt: wiii' sihclf: iwn les textes · texte numérisé non relu

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|)Oiirrail le recevoir mal. Mais, rojolanl celle pensée, je me représentais qu'il était impossible qu'il le prit en mauvaise, part après l'avoir cxi^é tic moi (l'uiic manière si pressante. Ajoutons à cola (pic je comptais hicu lui |>arI(M' avec adresse, et lui faire avaler la pilule tout douceinenl. i"]nliu, trouvant que je risquais davantage à garder le silence qu'à le rompre, je me déterminai à i)arler.

Je n"étais plus embarrassé que d'une chose : je ne savais de quelle façon entamer la parole'. Heureusement l'orateur lui-même me tira de cet embarras en me demandant ce qu'on disait de lui dans le monde et si l'on était satisfait de son dernier discours. Je répondis qu'on admirait toujours ses homélies*, mais qu'il me semblait que la dernière n'avait pas si bien que les autres affecté l'auditoire ^ « Comment donc, mon ami? répliqua-t-il avec étonnement; aurait-elle trouvé quelque Aristarque' ? — Non, monseigneur, lui repartis-je, non. Ce ne sont pas des ouvrages tels que les vôtres que l'on ose critiquer : il n'y a personne qui n'en soit charmé. Néanmoins, puisque vous m'avez recommandé d'être franc et sincère, je prendrai la liberté de vous dire que votre dernier discours ne me parait pas tout à fait de la force des précédents. Ne pensez- vous pas cela comme moi? »

Ces paroles firent .pâlir mon maître, qui me dit avec un souris' forcé : « Monsieur Gil Blas, cette pièce n'est donc pas de votre goût? — Je ne dis pas cela, monseigneur, interrompis-je tout déconcerté. Je la trouve excellente, quoique un peu au-dessous de vos autres ouvrages. — Je vous entends, répliqua-t-il. Je vous parais baisser, n'est-ce pas? Tranchez le mot. Vous croyez qu'il est temps que je songe à la retraite? — Je n'aurais pas été assez hardi, luidis-je, pour vous parler si librement, si Votre Grandeur ne me l'eût ordonné. Je ne fais donc que lui obéir, et je la supplie très humblement de ne me point savoir de mauvais gré de ma hardiesse. — A Dieu ne plaise, interrompit-il avec précipitation, à Dieu ne

1. Enlamer ta parole. Locution inso- i. Ecrivain do l'école d'AIexandrio, ■ lite. Il" siècle avant Jésus-Clii'ist. Son nom

2. Homélies, Cf. p. 332, n. 5. s'emjjloie commesynonyme decritiquc. .3. Si bien... affecU' l'auditoire. Proàuit 5. Souris. Beaucoup plus rare que

sur l'auditoire une si bonne impression. sourire, et surtout dans l'usage actuel.

plaise que je vous la reproche! Il faudrait que je fusse bien injuste. Je ne trouve point du tout mauvais que vous me disiez votre sentiment'. C'est votre sentiment seul que je trouve mauvais. J'ai été furieusement la dupe de votre intelligence bornée. »

Quoique démonté, je voulus chercher quelque modification- pour rajuster les choses; mais le moyen d'apaiser un auteur irrité, et de plus un auteur accoutumé à s'entendre louer I ^i N'en parlons plus, dit-il, mon enfant. Vous êtes encore trop jeune pour démêler le vrai du faux. Apprenez que je n'ai jamais composé de meilleure homélie^ que celle qui a le malheur de n'avoir pas votre approbation. Mon esprit, grâces au ciel, n'a rien encore perdu de sa vigueur. Désormais je choisirai mieux mes confidents; j'en veux de plus capables que vous de décider. Allez, poursuivit-il en me poussant par les épaules hors de son cabinet, allez dire à mon trésorier qu'il vous compte cent ducats'*; et que le ciel vous conduise avec cette sommel Adieu, monsieur Gil Blas! je vous souhaite toutes sortes de prospérités, avec un peu plus de goût. »

[Ihid., livre VII, chap. ui-iv.;

1. Seiilimenl. Opinion. Cf. p. 9, n. 3. 3. Hnmclie. Cf. p. 332, u. 5.

2. Glierchor comment modifier mon 4. huculft. Monnaie d'or, do dix à ivis en l'allénuant. douze francs.

LB XVin"^ SliîCLE PAR LES TEXTiîS 22

.■vrAUiANM!; A l'i^:<ii.isi;'

Je vous ai dit- quo j'allai à l'église, à l'enlrce de laquelle je trouvai de la foule; mais je.u'y restai pas; mon habit neuf et ma flgure y auraient trop perdu; el je tâchai, en me glissant tout doucement, de gagner le haut de l'église, où j'apercevais du beau monde qui était à son aise.

C'étaient des femmes extrêmement parées; les unes assez laides, et qui s'en doutaient, car elles tâchaient d'avoir si bon air qu'on ne s'en aperçût pas; d'autres, qui ne s'en doutaient point du tout, et qui, de la meilleure foi du monde, prenaient leur coquetterie pour un joli visage.

J'en vis une fort aimable, et celle-là ne se donnait pas la peine d'être coquette; elle était au-dessus décela pour plaire; elle sen hait négligemment à ses grâces, et c'était ce qui la distinguait des autres, de qui elle semblait dire : Je suis naturellement tout ce que ces femmes-là voudraient être.

Il y avait aussi nombre de jeunes cavaliers bien faits, gens de robe et d'épée, dont la contenance témoignait qu'ils étaient bien contents d'eux, et qui prenaient sur le dos de leurs chaises de ces postures aisées et galantes, qui marquent qu'on est au fait des bons airs^ du monde.

Je les voyais tantôt se baisser, s'appuyer, se redresser; puis sourire, puis saluer à droite et à gauche, moins par politesse ou par devoir que pour varier les airs' de bonne mine ^ et d'importance, et se montrer sous difi'érenls aspects.

Et moi, je devinais la pensée de toutes ces personnes-là sans aucun effort ; mon instinct ne voyait rien là qui ne fût de sa connaissance, et n'en était pas plus délié pour

1. Marianno, jeune orpheline, a été 2. Marianne raconte sa vie à ui.'-

mise en pension par M. de Climal, qui amie.

a ses vues sur elle, chez une marchande 3, 4. .4»-*. Très fréquent au sens de

lingère, M°»c Dutour. M. de Climal lui manières.

a acheté un habillement, qu'elle essaye 5. Bonne mine. Belle apparence, exun jour de fête, à l'église. térieur avantageux.

cela', car il ne faut pas s'y méprendre ni estimer ma pénétration plus qu'elle ne vaut.

Nous avons deux sortes d'esprit, nous autres femmes. Nous avons d'abord le nôtre, qui est celui que nous recevons de la nature, celui qui nous sert à raisonner, suivant le degré qu'il a, qui devient ce qu'il peut, et qui ne sait rien qu'avec le temps.

Ii^t puis nous en avons encore un autre, qui est à part du nôtre, et qui peut se trouver dans les femmes les plus sottes. C'est l'esprit que la vanité de plaire nous donne, et qu'on appelle, autrement dit, la coquetterie.

Oh! celui-là, pour être instruit, n'attend pas le nombre des années; il est fin dès qu'il est venu; dans les choses de son ressort, il a toujours la théorie de ce quil voit mettre en pratique. C'est un enfant de l'orgueil qui nait tout élevé, qui manque d'abord d'audace, mais qui n'en pense pas moins. Je crois qu'on peut lui enseigner des grâces et de l'aisance ; mais il n'apprend que la forme, et jamais le fond. Voilà mon avis.

lit c'est avec cet esprit-là que j'expliquais si bien les façons de ces femmes ; c'est encore lui qui me faisait entendre les hommes^; car, avec une extrême envie d'être de leur goût, on a la clef de tout ce qu'ils font pour être du nôtre; et il n'y aura jamais d'autre mérite à tout cela que d'être vaine et coquette ; et je pouvais me passer de celte petite parenthèse-là pour vous le prouver, car vous le savez aussi bien que moi ; mais je me suis avisée trop tard de penser que vous le savez. Je. ne vois mes fautes que lorsque je les ai faites; c'est le moyen de les voir sûrement, mais non pas à votre profit, ni au mien, n'est-il pas vrai? Retournons à l'église.

La place que j'avais prise me mettait au milieu du monde dont je vous parle. Quelle fête! C'était la première fois que j'allais jouir un peu du mérite de ma petite figure. J'étais tout émue du plaisir de penser àcequi allaitm'en arriver, j'en perdais presque haleine; car j'étais sûre du succès, et ma vanité voyait venir d'avance les regards qu'on allait jeter sur moi.

1, c'est ce qu'explique la suite.

2. Eiilendre les hommes. Les comy)vendTç, pénétrer leurs manèges.

:viO 1 1: vi///'- sir.ci.i: ;m/i /./•;,s ri:\ri.s

Ils 110 so (ii'oiil pas. lonj^lciii[)s uUoiidic. A pciiio ôUiis-je placée, que je lixai les yeux de tous les liomiiifîs. Je m'emparai de toute leur alleiilion. Mais ce n'était encore là que la moitié iU mes lioniicurs, cl les femmes me liront le reste.

Elles saporcuroiil ([nil n'était plus question d'elles, qu'on ne les regardait plus, f[uo je ne leur laissais pas un curieux et que ladéserlion était géné'rale.

On ne saurait s'imaginer co quo c'est que cello avenlurolà pour dos femmes, ni combien leur amour-propre en ost déconcorlé ; car il n'y a pas moyen qu'il s'y trompe, ni qu'il chicane sur l'évidence d'un pareil affront : ce sont de ces cas désespérés qui le poussent à bout, et qui résistent" à toutes ses tournures'.

Avant que j'arrivasse, en un mol, ces femmes faisaient quelque ligure : ollos voulaient plaire et ne perdaient pas leur peine. Enfin chacune d'elles avalises partisans; du moins la fortune était-elle assez égale; et encore la vanité vit-ellequand les choses se passent ainsi. Mais j'arrive, on me voit, et tous ces visages ne sont plus rien, il n'en reste pas la mémoire d'un seul.

Et d'oi^i leur vient cette catastrophe? De la présence d'une petite tille qu'on avait pourtant vue se placer; qu'on aurait même risqué de trouver très jolie, si on ne's'en était pas défendu; enfin qui aurait bien pu se pa=^ser de venir là, et que, dans le fond, on avait un peu crainte, mais le plus imperceptiblement qu'on lavait pu.

C'est encore leurs pensées que j'explique; et je soutiens que je les rends^ comme elles étaient. J'en eus pour garant certain coup d'œil que je leur avais vu jeter sur moi quand je m'avançai, et je compris fort bien tout ce qu'il y avait dans ce coup d'n^il-là. On avait voulu le rendre distrait; c'était d'une distraction faite exprès : car il y était resté, malgré qu'on en eùt^, un air d'inquiétude et de dédain, qui était un aveu bien franc de ce que je valais.

1. Tournures. Manières de tourner 3. Je les rends. Je les reproduis, je les choses, de les interpréter. les peins.

2. La ranité vil -elle. Trouve-t-elle 4. Malgré qu'on en eftt. Cf. p. 156, son aliment. n. 3,

Cela me parut comme une vérité qui échappe, et qu'on veut corriger par un mensonge.

Quoi qu'il en soit, cette petite figure dont on avait refusé de tenir compte, et devant qui' toutes les autres n'étaient plus rien, il fallut en venir à voir ce que c'était pourtant, et retourner sur ses pas pour l'examiner, puisqu'il plaisait au caprice des hommes de la distinguer et d'en faire quelque chose.

Voilà donc mes coquettes qui me regardent à leur tour, et ma physionomie n'était pas faite pour les rassurer; il n'y avait rien de si ingrat- que l'espérance d'en pouvoir médire; et je n'avais en vérité que des grâces au service de la colère. Oh 1 vous m'avouerez que ce n'est pas là l'article de ma gloire le moins intéressant.

Vous me direz que, dans leur dépit, il était difficile qu'elles me trouvassent aussi jolie que je l'étais : soit; mais je suis persuadée que le fond du cceur fut pour moi, sans compter que le dépit même donne de bons yeux.

Fiez-vous aux personnes jalouses du soin de vous connaître, vous ne perdrez rien avec elles ; la nécessité de bien voir est attachée à leur misérable passion, et elles vous trouvent toutes les qualités que vous avez en vous cherchant tous les défauts que vous n'avez pas : voilà ce qu'elles essuient.

Mes rivales ne me regardèrent pas longtemps, leur examen fut court; il n'était pas amusant pour elles, et l'on finit vite avec ce qui humilie.

A l'égard des hommes, ifs me demeurèrent constamment attachés'^; et j'en eus une reconnaissance qui ne resta pas oisive.

De temps en temps, pour les tenir en haleine, je les régalais d'une petite découverte sur mes charmes; je leur en apprenais quelque chose de nouveau, sans me mettre pourtant en grande dépense. Par exemple, il y avait dans cette église des tableaux qui étaient à une certaine hauteur : eh bien, j'y portais ma vue sous prétexte de les regarder, parce que cette industrie-là^ me faisait le plus bel œil du monde.-

1. Dfî'rtH/ î«i. Dans l'usage moderne, c'est-à-dire qu'elle rapporte peu. devant laquelle. Cf. p. 13, n. 1. 3. Us ne détachèrent pas de moi leur

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