LES SALONS, LES GESS DE LETTRES
indépendants des autres et les autres plus dépendants de nous, sur ce qui donne, en un mot, le plus d'amis apparents et le moins d'envieux déclarés, la fortune devrait avoir la première place. Pourquoi néanmoins dans l'ordre de l'estime publique les talents lui sont-ils préférés? C'est qu'ils ont le précieux avantage d'être une ressource certaine qu'on ne peut jamais enlever et que les malheurs né font que rendre plus sûre et plus prompte, c'est qu'une nation est principalement redevable aux talents de l'estime des étrangers et du bonheur qu'elle a d'attirer chez elle une foule de voisins équitables et jaloux.
Mais, si dans l'ordre de l'estime les talents marchent avant la naissance et la fortune, en revanche ils ne suivent l'une et l'autre que de fort loin dans l'ordre de la considération extérieure. Cet usage, tout bizarre et peut-être tout injuste qu'il est, est pourtant fondé sur quelque raison, car il est impossible que tous les hommes admettent sans des motifs au moins plausibles un préjugé onéreux au plus grand nombre. Voici, ce me semble, quel en est le principe.
Les hommes ne pouvant être égaux, il est nécessaire, pour que la différence entre les uns et les autres soit assurée et paisible, qu'elle soit appuyée sur des avantages qui ne puissent être ni disputés ni niés; or, c'est ce qu'on trouve dans la naissance et dans la fortune. Pour apprécier l'une et l'autre, il ne faut que savoir compter des titres et des contrats, et cela est bien plus tôt fini que de mettre des talents à leur place*...
Voilà pourquoi la considération et la renommée ne vont point nécessairement ensemble. Un homme de lettres plein de probité et de talents est sans comparaison plus estimé qu'un ministre incapable de sa place^ ou qu'un grand seigneur déshonoré; cependant, qu'ils se trouvent ensemble dans le même lieu, toutes les attentions seront pour le riche...
1. Cf. Pascal : -c Que l'on a bien fait cela est visible; il n'y a qu'à compter,
de distinguer les hommes par Texte- et je suis un sot si je le conteste. Nous
rieur plutôt que par des qualités inté- voilà en paix par ce moyen, ce qui est
rieures! Qui passera de nous deux? le plus grand des biens. >» (Pfws^cs, édit.
Qui cédera la place à l'autre? Le moins Havet, V, § 6.)
habile? mais je suis aussi habile que 2. Incapable de sa place. Incapable
lui; il faudra se battre sur cela. Il a d'en remplir les fonctions, quatre laquais, et je n'en ai qu'un :
44 I K M///'- siHci.K l'Mt Li:s Ti:\ri:s
11 est si vrai que la consicU'ralioii licnl beaucoup plus à l'étal ' qu'aux talents, que, de deux hommos de lettres même, celui qui est le plus soi el le plus riche est ordinairement ci'lui à(|uion marque le plus d'égards. Sil(>s taleuls sont justement choqués de ce partage, c'est à eux seuls qu'ils doivent s'en prendre; qu'ils cessent de prodiguer leurs hommages à des gens qui croient les honorer d'un regard, et qui semblent les avertir par les démonstrations de leur politesse même qu'elle est un acte de bienveillance plutôt que de justice; qu'ils cessent de rechercher la société des grands malgré les dégoi'its visibles ou secrets qu'ils y rencontrent, d'ignorer les avantages que la supériorité dugénie^ donne sur les autres hommes, de se prosterner enûn aux genoux de ceux qui devraient être à leurs pieds.
(D'Alembert, h'ssat sur la Société des gens de le lires el des grands.)
GENS Dli LETTRES
Autrefois les gens de lettres, livrés à l'élude et séparés du monde, en travaillant pour leurs contemporains, ne songeaient qu'à la postérité. Leurs moi^urs, pleines de candeur et de rudesse, n'avaient guère de rapport avec celles de la société; et les gens du monde, moins instruits qu'aujourd'hui, admiraient les ouvrages, ou plutôt le nom des auteurs, et ne se croyaient pas trop capables de vivre avec eux. Il entrait même dans cet éloignement plus de considération que de répugnance.
Le goût des lettres, des sciences et des arts a gagné insensiblement, et il est venu au point que ceux qui ne l'ont pas ratîeclenl. On a donc recherché ceux qui les cultivent, et ils ont été attirés dans le monde à proportion de l'agrément qu'on a trouvé dans leur commerce.
On a gagné de part et d'autre à cette liaison. Les gens du monde ont cultivé leur esprit, formé leur goût et acquis de
1. E/rr/. Gondilion sociale. Cf. p. 52, 2. C(V»'c. Qualités naturelles de l'es-
Ji. 2. prit.
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nouveaux plaisirs. Les gens de lettres n'ent ont pas retiré moins d'avantages. Ils ont trouvé de la considération; ils ont perfectionné leur goût, poli leur esprit, adouci leurs mœurs et acquis sur plusieurs articles des lumières qu'ils n'auraient pas puisées dans les livres.
Les lettres ne donnent pas précisément un état^; mais elles en tiennent lieu à ceux qui n'en ont pas d'autre, et leur procurent des distinctions que des gens qui leur sont supérieurs par le rang n'obtiendraient pas toujours. On ne se croit pas plus humilié de rendre hommage à l'esprit qu'à la beauté, à moins qu'on ne soit d'ailleurs en concurrence de rang ou de dignité; car l'esprit peut devenir alors l'objet le plus vif de la rivalité. Mais, lorsqu'on a une supériorité de rang bien décidée, on accueille l'esprit avec complaisance; on est tlatté de donner à un homme d'un rang inférieur le prix qu'il faudrait disputer avec un rival à d'autres égards.
L'esprit a l'avantage que ceux qui l'estiment prouvent qu'ils en ont eux-mêmes, ou le font croire; ce qui est à peu près la même chose pour bien des gens.
On distingue la république des lettres en plusieurs classes. Les savants, qu'on appelle aussi érudits, ont joui autrefois d'une grande considération; on leur doit la renaissance des lettres; mais, comme aujourd'hui on ne les estime pas autant qu'ils le méritent, le nombre en diminue trop, et c'est un ■malheur pour les lettres : ils se produisent peu dans le monde, qui ne leur convient guère, et à qui ils ne conviennent pas davantage.
Il y a un autre ordre de savants qui s'occupent des sciences exactes. On les estime, on en^ reconnaît l'utilité, on les récompense quelquefois; leur nom est cependant plus à la mode que leur personne, à moins qu'ils n'aient d'autres agréments que le mérite qui fait leur célébrité ^
Les gens de lettres les plus recherchés sont ceux qu'on appelle communément beaux esprits, entre lesquels il y a encore une distinction à faire. Ceux dont les talents sont marqués et couronnés par des succès sont bientôt connus et accueillis; mais, si leur esprit se trouve renfermé dans la
1. Etui. Condition sociale. Cf. p. 42, 2. En. Cf. p. 32, n. 2.
n. 2. ' 3. Cf. p. 35, sur d'Alembert.
Lt: xviir siir.i.i: /vi/i lks textes
spht're du talent', (luolciuc },a'nie qu'on y reconnaisse, on applaudit l'ouvrai;»' et on n(!'glige l'auteur. On lui préfère, dans la société, celui dont l'esprit est d'un usage plus varié ot d'une application moins ilécidée, mais plus étendue.
Les iiromiers font plus d'honneur à leur siècle; mais on reclierclio dans la société ce qui plait davantage'-. D'ailleurs, il y a compensation sur tout. De grands talents ne supposent pas toujours un grand fonds d'esprit; un petit volume d'eau [)eul fournir un jet plus brillant qu'un ruisseau dont le cours paisible, égal et abondant fertilise une terre utile. Les hommes de talent doivent avoir plus de célébrité, c'est leur récompense. Les gens d'esprit doivent trouver plus d'agrément dans la société, puisqu'ils y en portent davantage; c'est une reconnaissance fondée. Les talents ne se communiquent point par la fréqiTentation. Avec les gens d'esprit, on développe, on étend, ot on leur doit une partie du sien^ Aussi le plaisir et l'habitude de vivre avec eux font naître l'intimité, et quelquefois l'amitié, malgré les disproportions d'état % quand les qualités du cœur s'y'^ trouvent; car il faut avouer que, malgré la manie d'esprit à la mode, les gens de lettres dont l'âme est connue pour honnête ont un tout autre coup d'u-iF' dans le monde que. ceux dont on loue les talents et dont on désavoue la personne.
On a dit que le jeu et l'amour rendent toutes les conditions égales; je suis persuadé qu'on y eût joint l'esprit, si le proverbe eût été fait depuis que l'esprit est devenu une passion. Le jeu égale en avilissant le supérieur; l'amour, en élevant l'inférieur, et l'esprit, parce que la véritable égalité vient de celle des âmes. Il serait à désirer que la vertu produisit le même effet; mais il n'appartient qu'aox passions de réduire les hommes à n'être que des hommes, c'est-à-dire à renoncer à toutes les distinctions extérieures.
1. C'esl-à-dire si lour esprit n'est capable que do beaux ouvrages, n'a pas les qualités propres au commerce du monde.
2. Davantage. Le comparatif s'employait encore là où nous mettons le superlatif.