LA MEMOIRE DES ENFANTS
L'apparente facilité d'apprendre est cause de la perte des enfants. On ne voit pas que cette facilité même est la preuve^ qu'ils n'apprennent rien. Leur cerveau lisse et poli rend comme un miroir les objets qu'on lui présente; mais rien ne reste, rien ne pénètre. L'enfant retient les mots, les idées se réfléchissent'; ceux qui l'écoutent les entendent : lui seul ne les entend point.
Quoique la mémoire et le raisonnement soient deux facultés essentiellement différentes, cependant l'une ne se développe véritablement qu'avec l'autre. Avant l'âge de raison, l'enfant ne reçoit pas des idées, mais des images; et il y a cette difî'érence entre les unes et les autres, que les images ne sont que des peintures absolues"- des objets sensibles et que les idées sont des notions des objets déterminées par des rapports. Une image peut être seule dans l'esprit qui se la représente; mais toute idée en suppose d'autres. Quand on imagine ^ on ne fait que voir; quand on conçoit, on compare. Nos sensations sont purement passives, au lieu que toutes nos perceptions ou idées naissent d'un principe actif qui
Je dis donc que les enfants, n'étant pas capables de jugement, n'ont point de véritable mémoire'. Ils retiennent des
1. Se réfléchissent. Cf. plus haut mi- 3. Quand oit imiiyine. Quand on se roir. représente une image.
2. Des peintures absolues. Dont cha- 4. Si l'on appelle mémoire, comme ■cune n'a de rapport avec aucun autre "Rousseau, la faculté de comprendre en objet. apprenant.
sons, (les ligtiros, dos st'iis.ilions, larcmenl dos idoos, pln^; varemoiil leurs liaisons, lui in'ohjcclanl qu'ils appronnonl (juclqucs éléments de géométrie, on croil bien' prouver contr(! moi; et, tout an contraire, c'est pour moi qu'on prouve; on montre que, loin de savoir raisuuiior d'cux-mômes, ils ne savent pas môme retenir les raisonnemonis d'aulrui;car suivez ces petits géomètres dans leur métliodc, vous voyez aussitôt qu'ils n'ont retenu que lexaclc impression de la figure et les termes de la démonstration. A la moindre objection nouvelle, ils n'y sont plus ; renversez la figure, ils n'y sont plus. Tout leur savoir est dans la sensation, rien n'a passé jusqu'à lontondemenl. Leur uK-moire elle-même n'est guère plus parl'ailc que leurs autres facultés, puisqu'il faut presque toujours qu'ils rapprennent étant grands les choses dont ils ont appris les mots dans Teniance.
Je suis cependant bien éloigné de penser que les enfants n'aient aucune espèce de raisonnement : au contraire, je vois qu'ils raisonnent très bien dans tout ce qu'ils connaissent et qui se rapporte à leur intérêt présent et sensible. Mais c'est sur leurs connaissances que l'on se trompe, en leur prêtant celles^ qu'ils n'ont pas et les laissant raisonner sur ce qu'ils ne sauraient comprendre. On se trompe encore en voulant les rendre attentifs à des considérations qui ne les touchent en aucune manière, comme celle de leur intérêt h venir, de leur bonheur étant hommes ^ de l'estime qu'on aura pour eux quand ils seront grands; discours qui, tenus à des êtres dépourvus de toute prévoyance, ne signifient absolument rien pour eux. Or, toutes les études forcées de ces pauvres infortunés tendent à ces objets entièrement étrangers à leurs esprits. Qu'on juge de l'attention qu'ils y peuvent donner.
En quelque étude que ce puisse être, sans l'idée des choses représentées, les signes représentant* ne sont rien. On borne pourtant toujours l'enfant à ces signes, sans jamais pouvoir lui faire comprendre aucune des choses qu'ils représentent.
1. nieii. Relombi' SUT croit. 3. Etant hommes. Construction libre
2. Celles. Repriisente non lews cou- <lu participe. Cf. p. 3ô, n. 5. naissances, mais connaissiinces en gêné- i. Les siyiies représeiilunl . Les mots. rai. Cf. p. 332, n. 3.
En pensant lui apprendre la description de la terre, on ne lui apprend qu'à connaître des cartes : on lui apprend des noms de villes, de pays, de rivières, qu'il ne conçoit pas exister ailleurs que sur le papier où l'on les lui montre. Je me souviens d'avoir vu quelque part une géographie qui commençait ainsi : Qu'est-ce que le monde? C'est un globe de carton. Telle est pre'cisément la géographie des enfants. Je pose en fait qu'après deux ans de sphère' et de cosmographie, il n'y a pas un seul enfant de dix ans qui, sur^ les règles qu'on lui a données, sût^ se conduire de Paris à Saint-Denis. Je pose en fait qu'il n'y en a pas un qui, sur un plan du jardin de son père, fût* en état d'en suivre les détours sans s'égarer. Voilà ces docteurs qui savent à point nommé'^ où sont Pékin, Ispahan, le Mexique et tous les pays de la terre. ■ J'entends dire qu'il convient d'occuper les enfants à des études où il ne faille que des yeux. Cela pourrait être s'il y avait quelque étude où il ne fallût que des yeux; mais je n'en connais point de telle.
Par une erreur encore plus ridicule, on leur fait étudier l'histoire. On s'imagine que l'histoire est à leur portée parce qu'elle n'est qu'un recueil de faits. Mais qu'entend-on parce mot de faits? Groil-on que les rapports qui déterminent les faits historiques soient si faciles à saisir, que les idées s'en forment sans peine dans l'esprit des enfants? Croit-on que la véritable connaissance des événements soit séparahle de celle de leurs causes, de leurs effets, et que l'historique*^ tienne si peu au moral qu'on puisse connaître l'un sans l'autre? Si vous ne voyez dans les actions des hommes que les mouvements extérieurs et purement physiques, qu'apprenez-vous dans l'histoire? Absolument rien; et cette étude, dénuée de tout intérêt, ne vous donne pas plus de plaisir que d'instruction. Si vous voulez apprécier ces actions par leurs
1 . Après deux ans de sphère. Deux ans 5. A pniitt iinmmè. Proprement, en déconsacrésàrétudedelasphère. Comme signant d'avance le point de dés ou de nous disons après deux nus de muthfma- cartes ; au figuré, dans le moment optiques, de médecine, elc. ■ portun. '(Ces docteurs» peuvent répon-
2. S«r. D'après. Cf. p. 22, n. 5. — De dre dès qu'on les interroge.
même un peu plus loin, s«r (t« /j/«». 6. L'/t(s/«nV/«c. Ce qui est historique,
3. 4. Sût. Subjonctif conditionnel. la matière de l'histoire; en opposition Cf. p. 168, n. 3. — De même, un peu avec nu moral.
plus loin, ftïl.