‹ Le Dix-huitième siècle par les textes, morceaux choisisChapitre 259 sur 340 · LES VENDANGES CHEZ M. DE WOLMAR · texte numérisé non relu

LES VENDANGES CHEZ M. DE WOLMAR

J'avoue que la misère qui couvre les champs en certains pays où le publicain' dévore les fruits de la terre, Tâpre avidité d'un fermier avare, l'inflexible rigueur d'un maître inhumain, ûtent beaucoup d'attrait à ces tableaux. Des chevaux étiques près d'expirer sous les coups, de malheureux paysans exténués déjeunes, excédés de fatigue et couverts de haillons, des hameaux de masures, oflfrent un triste spectacle à la vue : on a presque regret d'être homme quand on songe aux malheureux dont il faut manger le sang. Mais quel charme de voir de bons et sages régisseurs faire de la culture de leurs terres leurs amusements, leurs plaisirs, verser à pleines mains les dons de la Providence, engraisser tout ce qui les entoure, hommes et bestiaux, des biens dont regorgent leurs granges, leurs caves, leurs greniers, accumuler l'abondance et la joie autour d'eux, et faire du travail qui les enrichit une fête continuelle! Comment se dérober à la douce illusion que ces objets font naître? On oublie son siècle et ses contemporains, on se transporte au temps des patriarches; on veut mettre soi-même la main à l'œuvre, partager les travaux rustiques et le bonheur qu'on y voit attaché...

Depuis un mois, les chaleurs de l'automne apprêtaient d'heureuses vendanges; les premières gelées en ont amené l'ouverture; le pampre grillé, laissant la grappe à découvert, étale aux yeux les dons du père Lyée-, et semble inviter les mortels à s'en emparer. Toutes les vignes chargées de ce fruit bienfaisant que le ciel olï're aux infortunés pour leur faire oublier leur misère; le bruit des tonneaux, des cuves, des légrefaces'' qu'on relie ^ de toutes parts; le chant des vendangeuses, dont ces coteaux retentissent; la marche continuelle de ceux qui portent la vendange au pressoir, le rauque son des instruments rustiques qui les anime au travail; l'aimable et touchant tableau d'une allégresse générale qui semble en ce moment étendue sur la face de la terre ;

1. Le publicain. Le percepteur des 3. Légrefaces. Sorte de grands tonimpots. neaux.

2. Surnom de Bacchus, le dieu du 4. Qu'on relie. Auxquels on met des pressoir. cerceaux.

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l'iilin, 1(' voilt^ (iii lirouillarcl (|ii(; Ir soleit ciilcvc an malin coinint' une toile de llK'àlre |)Oiir iirM'oiivrir Ji lu-'il un si charmaiil spectacle : tout conspire à lui' donner un air di-, fêle; et cette fêle n'en devient que plus belle ;\ la rénexion, quand on songe qu'elle est la seule où les hommes aient, su joindre l'agréable à rutil(\

M. de NVolmar, dont ici le meilleur terrain consiste eu vignobles, a fait d'avance tous les préparatifs nécessaires. Les cuves, le pressoir, le cellier, les futailles n'attendaient que la douce liqueur pour laquelle ils sont destinés^ Madam(! de Wolmar s'est cliargée de la récolte; le choix des ouvriers, l'ordre et la distribution du travail la regardent. Madame d'Orbe ' préside aux festins de vendange et au salaire des journaliers, selon la police élabUe, dont les lois ne s'enfreignent jamais ici. Mon inspection à moi est de faire observer au pressoir les directions de Julie % dont la tète ne supporte pas la vapeur des cuves; et Claire n'a pas manqué d'applaudir à cet emploi, comme étant tout à fait du ressort d'un buveur^

Les tâches ainsi partagées, le métier commun pour remplir les vides est celui de vendangeur. Tout le monde est sur pied de grand matin : on se rassemble pour aller à la vigne. Madame d'Orbe, qui n'est jamais assez occupée au gré de son activité, se charge, pour surcroît, de faire avertir et tancer les paresseux, et je puis me vanter qu'elle s'acquitte envers moi de ce soin avec une maligne vigilance. Quant au vieux, baron^ tandis que nous travaillons tous, il se promène avec un fusil, et vient de temps en temps m'ôter aux vendangeuses pour aller avec lui tirer des grives, à quoi l'on ne manque pas de dire que je lai secrètement engagé, si bien que j'en perds à peu près le nom de philosophe pour gagner celui de fainéant, qui dans le fond n'en diffère pas de beaucoup...

Depuis huit jours que cet agréable travail nous occupe, on est à peine à la moitié de l'ouvrage! Outre les vins destinés

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