‹ Le Dix-huitième siècle par les textes, morceaux choisisChapitre 277 sur 340 · Malhieii, VI, 20. 3. En. Cf. p. 32, n · texte numérisé non relu

Malhieii, VI, 20. 3. En. Cf. p. 32, n

2. C'esl à l'Ermitage que Rousseau 4. Siècle d'or. Dans le même sens fit la Soinelle Héloise. qnàffe d'ur.

ils ne m'auraient pas suffi; j'aurais imaginé, rêvé, désiré encore. Je trouvais en moi un vide inexplicable que rien n'aurait pu remplir, un certain élancement de cœur vers une autre sorte de jouissance dont je n'avais pas d'idée, et dont pourtant je sentais le besoin'. Hé bieni monsieur, cela même était jouissance, puisque j'en^ étais pénétré d'un sentiment très vif, et d'une tristesse attirante que je n'aurais pas voulu ne pas avoir.

Bientôt de la surface de la terre j'élevais mes idées à tous les êtres de la nature, au système universel des choses, à l'être incompréhensible qui embrasse tout. Alors, l'esprit perdu dans cette immensité, je ne philosophais pas; je me sentais, avec une sorte de volupté, accablé du poids de cet univers; je me livrais avec ravissement à la confusion de ces grandes idées, j'aimais à me perdre en imagination dans l'espace ; mon cœur resserré dans les bornes des êtres s'y trouvait trop à l'étroit; j'étouffais dans l'univers; j'aurais voulu m'élancer dans l'infini. Je crois que, si j'eusse dévoilé tous les mystères de la nature, je me serais senti dans une situation moins délicieuse que cette étourdissante extase à laquelle mon esprit se livrait sans retenue, et qui, dans l'agitation de mes transports, me faisait écrier^ quelquefois: 0 grand Être ! 0 grand Être ! sans pouvoir dire ni penser rien de plus.

Ainsi s'écoulaient dans un délire continuel les journées les plus charmantes que jamais créature humaine ait passées; et, quand le coucher du soleil me faisait songer à la retraite, étonné de la rapidité du temps, je croyais n'avoir pas assez mis à profit ma journée, je pensais en pouvoir jouir davantage encore; et, pour réparer le temps perdu, je me disais : Je reviendrai demain.

Je revenais à petits pas, la tète un peu fatiguée, mais le cœur content; je me reposais agréablement au retour, en me livrant à l'impression des objets; mais sans penser, sans imaginer, sans rien faire autre chose que sentir le calme et le bonheur de ma situation. Je trouvais mon cou-

1. c'est déjà ce qu'on appellera 2. £«. Par l'effet de « cela ».

soixante ans plus tard le mal du 3, Qui me faisait écrier. Cf. p. 303,

siècle. n. 3.

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vert mis sur ma terrasse. Je soiipais de grand appétit dans mon petit domestique'; nulle image de servitude et de dépendance ne troublait la liienvcillance qui nous unissait tous. Mon chien lui-même élail mon ami, non mon esclave; nous avions toujours la même volonté, mais jamais il ne m'a obéi. Ma gaieté durant toute la soirée ti-moignail fpie j'avais vécu seul tout le jour. J'étais bien dillerent quand j'avais vu de la compagnie, j'étais rarement content des autres, et jamais de moi; le soir, j'étais grondeur et taciturne : cette remarque est de ma gouvernante, et, depuis qu'elle me la dite, je l'ai toujours trouvée juste on m'observanl. Entin, après avoir fait encore quelques tours dans mon jardin ou chanté quelque air sur mon épinette ^, je trouvais dans mon lit un repos de corps et d'àme cent fois plus doux que le sommeil même.

Ce sont là les jours qui ont fait le vrai bonheur de ma vie; bonheur sans amertume, sans ennuis, sans regrets, et auquel j'aurais borné volontiers tout celui de mon existence. Oui, monsieur, que de pareils jours remplissent pour moi l'éternité, !je n'en demande point d'autres, et n'imagine pas que je sois beaucoup moins heureux, dansées ravissantes contemplations, que les intelligences célestes.

1. Domestique. Avec le sens A'itilé- 2. Epiiicllc. Sorte de flavecin.

rieur : l'intérieur de la maison.

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