Pensers. Plus rare dans l'usage moderne
ANDRÉ CHÉSIEII 505
LA JEUNE captive'
Saint-Lazare.
« L'épi naissant mûrit de la faux respecté ; Sans crainte du pressoir, le pampre tout l'été
Boit les doux présents de l'aurore ; Et moi, comme lui belle, et jeune comme lui^ Quoi que l'heure présente ait de trouble et d'ennui^,
Je ne veux pas mourir encore.
« Qu'un stoïque aux yeux secs vole embrasser la mort. Moi je pleure et j'espère ; au noir souffle du nord
Je plie et relève ma téte^ S'il est des jours amers, il en est de si doux! Hélas! quel miel jamais n'a laissé de dégoûts?
Quelle mer n'a point de tempête?
« L'illusion féconde habite dans mon sein. D'une prison sur moi les murs pèsent en vain,
J'ai les ailes de l'espérance :
Echappée aux réseaux de l'oiseleur cruel, Plus vive, plus heureuse, aux campagnes du ciel
Philomèle^ chante ets'élance^
« Est-ce à moi de mourir? Tranquille je m'endors, Et tranquille je veille, et ma veille aux remords
Ni mon sommeil ne sont en proie.
Ma bienvenue au jour me rit dans tous les yeux ; Sur des fronts abattus mon aspect dans ces lieux ^
Ranime presque de la joie.
« Mon beau voyage encore est si loin de sa fin! Je pars, et des ormeaux qui bordent le chemin
1. La duchesse de Fleury, née de au noir souffle du nord, puis je la relève. Coigny, incarcérée à Saint-Lazare en 4. Philomèle, fille de Pandion, roi 1794. d'Athènes, fut changée en rossignoL
2. Ennui. Cf. p. 113, n. 1. 5. Aux campagnes... chante et s'élance.
3. Au noir souffle du nord, ne re- Tour peu régulier, mais plus viL tombe quG snT je plie ; ie plie ma tète 6. La prison de Saint-Lazare.
ri(H') u: wiih' sii'Ci.i: r.\n les ti:\ti:s
J'ai pass(' les premiers à peine ; Au banquet de la vie à peine commencé, Un instant seulement mes lèvres ont pressé
La Coupe on mes mains eiicor pleine,
« Je ne suis qu'au printemps, je veux voir la moisson ; Kt, comme le soleil, de saison en saison,
Je veux achever mon année.
Brillante sur ma tige et l'honneur du jardin, Je n'ai vu luire encor que les feux du malin;
Je veux achever ma journée.
« 0 mort! lu peux allendre ; éloigne, éloigne-toi ; Va consoler les cœurs que la honte, l'edroi,
Le pâle désespoir dévore.
Pour moi Paies' encore a des asiles verts, Les Amours des baisers, les Muses des concerts;
Je ne veux pas mourir encore. »
Ainsi, triste et captif'', ma lyre toutefois S'éveillait, écoutant ces plaintes, cette voix,
Ces vœux d'une jeune captive; Et, secouant le faix de mes jours languissants, Aux douces lois des vers je pliais les accents
De sa bouche aimable et naïve.
Ces chants, de ma prison témoins harmonieux, Feront à quelque amant des loisirs studieux
Chercher quelle fut celte belle ^ ; La grâce décorait son front et ses discours, Et, comme elle, craindront se voir finir leurs jours
Ceux qui les passeront près d'elle.
[Dernières Poésies.
1. Déesse des bergers el des pàlu- vent, et qui ne devrait être blâmée que rages. si elle rendait le sens obscur. Cf. p. 35,
2. Trisle et captif, ma lyre. Construc- n. 5, et p. 41*8, n. 2. tion irrégulière, dont Chénier use sou- 3. Cf. p. 505, n. 1.
ANDRÉ CllÉNIER 507
DERNIER lAMRE*
S'il est écrit aux cieux que jamais une épée
N'étincellera dans mes mains, Dans l'encre et l'amertume une autre arme trempée
Peut encor servir les humains.
Justice, vérité, si ma bouche sincère,
Si mes pensers^ les plus secrets Ne froncèrent jamais votre sourcil sévère,
Et si les infâmes progrès.
Si la risée atroce ou (plus atroce injure !)
L'encens de hideux scélérats Ont pénétré vos cœurs d'une large blessure,
Sauvez-moi ; conservez un bras Qui lance votre foudre, un amant qui vous venge.
Mourir sans vider mon carquois.
Sans percer, sans fouler, sans pétrir dans leur fange
Ces bourreaux barbouilleurs de lois.
Ces vers cadavéreux de la France asservie,
Egorgée ! 0 mon cher trésor, 0 ma plume! Fiel, bile, horreur, dieux de ma vie!
Par vous seuls je respire encor.
Comme la poix brûlante agitée en ses veines
Ressuscite un flambeau mourant.
Je souff're; mais je vis. Par vous, loin de mes peines,
D'espérance un vaste torrent Me transporte. Sans vous, comme un poison livide,
L'invisible dent du chagrin ^ Mes amis opprimés*, du menteur homicide
Les succès, le sceptre d'airain%
1. Le mètre dont use ici Chénier n'a 3. Le mot avait un sens plus fort, de commun avec l'iambe antique que 4. Me.i amis opprimés. L'oppression son application à la satire. de mes amis. Cf. p. 136, n. 3.
Du reste cette forme de strophe était 5. Sceptre d'airain. On dit «« froiil
déjà bien connue; mais Chénier sup- d'airain pour exprimer l'impudence, «,•/
prime à son gré le repos final, et part cœur d'airain pour exprimer la cruauté;
aussi bien de l'octosyllabe que de l'a- c'est sans doute ce que signifie ici scep-
lexandrin. tre d'airain, mis pour ceii.v qui ont en