‹ Le Dix-huitième siècle par les textes, morceaux choisisChapitre 51 sur 340 · C'est en marquant leur place. Cens- VEsprit des luis · texte numérisé non relu

C'est en marquant leur place. Cens- VEsprit des luis

l'esprit de 1 auteur, on pourra soupçonner qu'il manque de génie*. C'est par cette raison que ceux qui écrivent comme ils parlent, quoiqu'ils parlent très bien^, écrivent mal; que ceux qui s'abandonnent au premier feu de leur imagination prennent un ton qu'ils ne peuvent soutenir; que ceux qui craignent de perdre des pensées isolées, fugitives, et qui écrivent en différents temps des morceaux détachés, ne les réunissent jamais sans transitions forcées; qu'en un mot, il y a tant d'ouvrages faits de pièces de rapport^ et si peu qui soient fondus d'un seul jet'*.

Cependant, tout sujet est un; et, quelque vaste qu'il soit, il peut être renfermé dans un seul discours. Les interruptions, les repos, les sections % ne devraient être d'usage que quand on traite des sujets différents, ou lorsque, ayant "^ à parler de choses grandes, épineuses et disparates, la marché du génie se trouve interrompue par la multiplicité des obstacles et contrainte par la nécessité des circonstances. Autrement, le grand nombre de divisions, loin de rendre un ouvrage plus solide, en détruit l'assemblage; le livre paraît plus clair aux yeux, mais le dessein de l'auteur demeure obscur; il ne peut faire impression sur l'esprit du lecteur, il ne peut même se faire sentir que par la continuité du fil, par la dépendance harmonique' des idées, par un développement successif, une gradation soutenue, un mouvement uniforme que toute interruption détruit ou fait languir.

Pourquoi les ouvrages de la nature sont-ils si parfaits? C'est que chaque ouvrage est un tout, et qu'elle travaille sur un plan éternel dont elle ne s'écarte jamais; elle prépare en silence les germes de ses productions ; elle ébauche par un acte unique la forme primitive de tout être vivant; elle la déve-

1. Génie. Bufton applique ici ce mot w/c, cliap. IV, insiste sur la même idéeà l'étendue et à l'ampleur des concep- 5. a Dans ce que j'ai dit ici, j'avais tiens. en vue V Esprit des lois, ouvrage excel-^^

2. Quoii/u'ils. Au sens de même s'ils. lent pour le fond, et auquel on n'a pu Ou peut-être Buffon pense à tel ou tel faire d'autre reproche que celui des écrivain de son temps, par exemple à sections trop fréquentes. » (Note de Diderot. Buffon.)

3. Pièces de rapport. Morceaux écrits 6. Aijniit. Construction libre du parchacun à part et qui sont ensuite jux- ticipe. Cf. p. 35, n. 5.

taposés. . 7. Harmonique. A ici te sens d'har-

i. Yènalon, à9.\\sss, Lettre il l'Acadc- wo«if«.îc que nous emploierions plutôt.

LE XVIn« SliîCLE PAR LES TEXTES 6

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loppe, elle la prrreclionno parmi mouvement continu cl dans uu temps prescrit. L'ouvrage clonnc, mais (•"es! l'cuiprcinte divine dont il porte les traits qui doit nous lra|>per. L'esprit humain ne peut rh'n créer; il ne produira qu'après avoii- été fécondé par l'expérience et la méditation; ses connaissances sont les germes de ses productions; mais, s'il imite la nature dans sa marche et dans son travail, s'il s'élève par la contemplation aux vérités les plus sublimes, s'il les ré'unil, s'il les enchaîne, s'il en forme un tout, un système par la réflexion, il établira sur des fondements inébranlables des monuments immortels.

C'est faute de plan, c'est pour n'avoir pas assez réfléchi sur son objet, qu'un homme d'esprit' se trouve embarrassé, et ne sait par où commencer à écrire. Il aperçoit à la fols un grand nombre d'idées; et, comme il ne lésa ni comparées ni subordonnées, rien ne le détermine à préférer les unes aux autres; il demeure donc dans la perplexité. Mais, lorsqu'il se sera fait un plan, lorsqu'une fois il aura rassemblé et mis en ordre toutes les pensées essentielles à son sujet, il s'apercevra aisément de l'inslant auquel il doit prendre la plimie; il sentira le point de maturité de la production de l'esprit-; il sera pressé de la faire éclore ; il n'aura même que du plaisir à écrire; les idées se succéderont aisément, et le style sera naturel et facile; la chaleur naîtra de ce plaisir, se répandra partout, et donnera de la vie à chaque expression; tout s'animera de plus en plus; le ton s'élèvera, les objets prendront de la couleur ; et le sentiment, se joignant à la lumière, l'augmentera, la portera plus loin, la fera passer de ce que l'on dit à ce que l'on va dire^^ et le style deviendra intéressant et lumineux '\

Hien ne s'oppose plus à la chaleur que le désir de mettre partout des traits saillants; rien n'est plus contraire à la

1 . l'ii homme ircspril. Cf., p. 80-81 , sant non moins que lumineux. Mais le l'opposition entre ^é«îV et esprit : « En mot/n/fYessrtw/ est fjuelque peu vague et admirant l'esprit de l'auteur, on pourra faible. — On voit par tout ce passai^e soupçonner qu'il manque de génie. >■ que liuffon, après avoir défini le style

2. Le moment où l'œuvre méditée comme élSLulTordre et le moiiremeiU mis est mûre pour la i)roduction. dans les pensées, lire le mouvement lui-

3. Il semble que Bulïon entende par même de l'ordre, rapporte à l'ordre la là les transitions. vie, l'animation, la chaleur et la cou-

■i. Intéressant et lumineux. Inléres- leur.

lumière, qui doit faire un corps * et se répandre uniformément dans un écrit, que ces étincelles qu'on ne tire que par force en choquant les mots les uns contre les autres, et qui ne nous éblouissent pendant quelques instants que pour nous laisser ensuite dans les ténèbres. Ce sont des pensées qui ne brillent que par l'opposition; Ton ne présente qu'un côté de l'objet; on met dans l'ombre toutes les autres faces; et, ordinairement, ce côté qu'on choisit est une pointe, un angle sur lequel on fait jouer l'esprit avec autant plus de facilité qu'on l'éloigné davantage des grandes faces sous lesquelles le bon sens a coutume de considérer les choses^

Rien n'est encore plus opposé à la véritable éloquence que l'emploi de ces pensées fines, et la recherche de ces idées légères, déliées, sans consistance, et qui, comme la feuille du métal battu, ne prennent de l'éclat qu'en perdant de la solidité. Ainsi, plus on mettra de cet esprit mince et brillant dans un écrit, moins il aura de nerf, de lumière, de chaleur et de style; à moins que cet esprit ne soit lui-même le fond du sujet, et que l'écrivain n'ait pas eu d'autre objet que la plaisanterie : alors l'art de dire de petites choses devient peutêtre plus difficile que l'art d'en dire de grandes '.

Rien n'est plus opposé au beau naturel que la peine qu'on se donne pour exprimer des choses ordinaires ou communes d'une manière singulière ou pompeuse; rien ne dégrade plus l'écrivain. Loin de l'admirer, un le plaint d'avoir passé tant de temps à faire de nouvelles combinaisons de syllabes pour ne dire que ce que tout le monde dit^. Ce défaut est celui des esprits cultivés, mais stériles: ils ontdes mots en abondance, point d'idées; ils travaillent donc sur les mots, et s'imaginent avoir combiné des idées, parce qu'ils ont arrangé des phrases, et avoir épuré le langage, quand ils l'ont corrompu en détournant les acceptions^ Ces écrivains n'ont point de style, ou, si l'on veut, ils n'en*^ ont que l'ombre. Le style doit

1. Faire un corpti. Émaner d'un uwmn ques-uns de ses confrères », et tout foyer. particulièrement de Marivaux.

2. Remarquons icila précision toute 4. Cf. dans La Bruyère le portrait scientifique des images. d'Acis.

3. <jn peut croire que Buffon, comme 5. En délournanl les acceptions. 'En l'a dit Grimm, ajoute cette dernière ré- déformant le sens des mots.

flexion « pour la consolation de quel- 0. En. Cf. p. 36, n° 3.

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gravor des pensées, ils ne savent que tracer des paroles. Pour bien écrire, il faut donc posséder pleinoment son sujet; il faut y réflécliir assez pour voir clairement l'ordri; de ses pensées, et en former une suite, une chaîne continue, dont chaque point représente une idée; et, lorsqu'on aura pris la plume, il faudra la conduire successivement sur ce premier trait, sans lui permettre de s'en écarter, sans l'appuyer trop inégalement, sans lui donner d'autre mouvement que celui qui sera déterminé par l'espace qu'elle doit parcourir. C'est en cela que consiste la sévérité du style; c'est aussi ce qui en fera l'unité et ce qui en réglera la rapidité ; et cela seul aussi suffira pour le rendre précis et simple, égal et clair, vif et suivi; A cette première règle, dicléeparle génie, si l'on joint de la délicatesse et du goût, du scrupule sur le choix des expressions, de l'attention à ne nommer les. choses que par les termes les plus généraux', le style aura de la noblesse. Si l'on y joint encore de la défiance pour son premier mouvement, du mépris pour tout ce qui n'est que brillant, et une répugnance constante pour l'équivoque et la plaisanterie, le style aura de la gravité, il aura même de la majesté. Enfin, si l'on écrit comme l'on pense, si l'on est convaincu de ce que l'on veut persuader, cette bonnefoi avec soi-même, qui fait la bienséance pour les autres^ et la vérité du style, lui fera produire tout son effet, pourvu que cette persuasion intérieure ne se marque pas par un enlhousiasm* trop fort, et qu'il y ait partout plus de candeur que de confiance^ plus de raison que de chaleur.

[Discours sur le style.)

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