En 1730. 4. Polonais. — Il s'agit d'Auguste II
2. Ivan VI, détrôné en 1740 et rem- élu roi de de Pologne en 1697, et qui, placé par Elisabeth, fille de Pierre le remplacé en 1704 par Stanislas Lec- Grand. zinski, remonta sur le trône en 1712.
3. Fils de Jacques Stuart et petit- 5. Je me résigne à la Providence. Sens fils de Jacques II, Charles-Edouard, propre du verbe résigner, c'est-à-dire descendu en Ecosse pour revendiquer abandonner. Cette construction a vieilli, ses droits au trône, avait été battu à 6. Nom des peuples qui habitaient CuUoden, en 1746. anciennement la Pologne actuelle.
126 LK XVIII<- SIIXI.E fAH LES TEVIES
faire sur les bords de la Vistule'. Je me re'signc aussi à la Providence; et je suis venu passer le carnaval à Venise. »
Il restait au sixième monarque à parler :
« Messieurs, dit-il, je ne suis pas si grand seigneur que vous; mais enlîn j'ai été roi tout comme un autre; je suis Théodore, on m'a élu roi en Corse'-; on m'a appelé Voh^e Majesté, et à présent à. peine m'appelle-l-on monsieur; j'ai fait frapper de la monnaie, et je ne possède pas un denier; j'ai eu deux secrétaires d'Etat, et j'ai à peine un valet; je me suis vu sur un trône, et j'ai été longtemps à Londres en prison sur la paille; j'ai bien peur d'être traité de même ici, quoique je sois venu comme Vos Majestés passer le carnaval à Venise. »
Les cinq autres rois écoulèrent ce discours avec une noble compassion; chacun d'eux donna vingt scquins^ au roi Théodore pour avoir des habits et des chemises. Candide lui fit présentd'undiamantde deux mille sequins. « Quel est donc, disaient les cinq rois, ce simple particulier qui est en état de donner cent fois autant que chacun de nous, et qui le donne'?»
Dans l'instant qu'on'' sortait de table, il arriva dans la même hôtellerie quatre altesses sérénissimes'^ qui avaient aussi perdu leurs Etats par le sort de la guerre, et qui venaient passer le reste du carnaval à Venise; mais Candide ne prit pas seulement garde à ces nouveaux venus.
[Candide, chap. xxvi.)
m. - CRITIQUE LITTÉRAIRE AMPLIFICATION
On prétend que c'est une belle figure de rhétorique; peutêtre aurait-on plus raison si on l'appelait un défaut. Quand
1. Il s'agit de Stanislas Leczinski, los C'H-ses révoltés contre Gênes, en détrôné une première fois par Au- I73G.
guste II, une seconde par Auguste III, 3. Ane. monnaie d'or vénitienne. et à qui le traité de Vienne, en 1735, . 4. D'un séjour dans rKldorad<j,Candonna les duchés de Lorraine et di; dide avait rajtporlé d'immenses ri- Bar. Il gouverna ces duchés avec beau- chesses.
coup de sagesse et fut surnommé le 5. naiis Vinulant qu'un. Dans l'ins-
Bienfaisant. tant où l'on. Cf. p. 6i, n. 2.
2. H(n en Corse. Théodore-Etienne, 0. Altesses sérénissimes. Titre honobaron deNeuhorf, avait été élu roi4)ar riliquc donné à certains souverains.
on dit tout ce qu'on doit dire, on n'amplifie pas; et quand on l'a dit, si on amplifie, on dit trop. Présenter aux juges une bonne ou mauvaise action sous toutes ses faces, ce n'est point amplifier; mais ajouter, c'est exagérer' et ennuyer.
J'ai vu autrefois dans les collèges donner des prix d'amplification. C'était réellement enseigner l'art d'être diffus. Il eût mieux valu peut-être donner des prix à celui qui aurait resserré ses pensées, et qui par là aurait appris à parler avec plus d'énergie et de force : mais en évitant l'amplification, craignez la sécheresse..,
Le plus beau rôle qu'on ait jamais mis sur le théâtre dans aucune langue est celui de Phèdre. Presque tout ce qu'elle dit serait une amplification fatigante, si c'était une autre qui parlât de la passion de Phèdre :
Athènes me montra mon superbe ennemi.
Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ;
Un trouble s'éleva dans mon âme éperdue.
Mes jeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler;
Je sentis tout mon corps et transir et brûler ;
Je reconnus Vénus et ses feux redoutables,
D'un sang qu'elle poursuit tourments inévitable.
[Phèdre, acte I, scène ui.)
Il est bien clair que puisque Athènes lui montra son superbe ennemi Hippolyte, elle vit Hippolyte. Si elle rougit et pâlit à sa vue, elle fut sans doute "^ troublée. Ce serait un pléonasme, une redondance oiseuse dans une étrangère qui raconterait les amours de Phèdre; mais c'est Phèdre amoureuse et honteuse de sa passion ; son cœur est plein, tout lui échappe ; ce n'est point une amplification, c'est le chef-d'œuvre de la nature et de l'art...
Plusieurs hommes de goût, et entre autres l'auteur du Télémaque, ont regardé comtne une amplification le récit de la mort d'Hippolyte dans llacine. Les longs récits étaient à la mode alors ; la vanité d'un acteur veut se faire écouter. On avait pour eux cette complaisance; elle a été fort blâmée.
1. Exagérer. Dépasser la juste me- 2. Sans iloitte. Sans nul doute. Cf.
sure. p. l'i, n. 5.
128 '.'•-' vr///'' sii:<:i.i: i>.\n u:s ri:\ri:s
L'archCvéque de Cainlirai prrlciid (juc Tlu-rainôiKi ne devail pas, ai>rt's la calastroplie d'Ilippolvlo, avoir la force déparier si longlomps; qu'il se plail trop à décrire les cornes menaçantes du monstre et ses écailles jaunissantes, et sa croupe qui se recourbe: qu'il devait dire d'une voix entrecoupée : « llippolyte est mort: un monstre Ta fait périr; je l'ai vu'. »
Je ne prétends point défendre les écailles jaunissantes et la croupe qui se recourbe ; mais en général celte critique, souvent répétée, me parait injuste. On veut que Théramène dise seulement : « Hippolyte est mort : je l'ai vu, c'en est fait. »
C'est précisément ce qu'il dit, et en moins de mots encore... « llippolyte n'est plus. » Le père s'écrie ; Théramène ne reprend ses sens que pour dire :
... J'ai vu des mortels périr le plus aimable ;
et il ajoute ce vers si nécessaire, si touchant, si désespérant pour Thésée :
Et j'ose dire encor, seigneur, le moins coupable.
[Phèdre, acte V, scène vi.)
La gradation est pleinement observée, les nuances se font sentir l'une après l'autre.
Le père attendri demande « quel dieu lui a ravi son fils, quelle foudre soudaine... » lit il n'a pas le courage d'achever ; il reste muet dans sa douleur; il attend ce récit fatal; le public l'attend de même. Théramène doit répondre; on lui demande des détails, il doit en donner.
Etait-ce à celui qui fait discourir Mentor et tous ses personnages 2 si longtemps, et quelquefois jusqu'à la satiété, de fermer la bouche à Théramène? Quel est le spectateur qui voudrait ne le pas entendre ? ne pas jouir du plaisir douloureux d'écouter les circonstances de la mort d'IIippolyte? qui voudrait même qu'on en retranchât quatre vers ? Ce n'est pas là une vaine description d'une tempête inutile à la pièce, ce n'est pas là une amplification mal écrite; c'est la diction la plus pure et la plus touchante; enfin c'est Racine.
1. Cf. Lettre à l'Académie, cliap. vi. 2. Dans le Trlêmaijitc.
On lui reproche le héros expiré. Quelle misérable vétille de grammaire I Pourquoi ne pas dire ce héros expiré, comme on dit : il est expiré ? Il faut remercier Racine d'avoir enrichi la langue à laquelle il a donné tant de charmes en ne disant jamais que ce qu'il doit, lorsque les autres disent tout ce qu'ils peuvent.
Boileau fut le premier qui fît remarquer l'amplifîcation vicieuse de la première scène de Pompée :
Quand les dieux étonnés* semblaient se partager,
Pharsale a décidé ce qu'ils n'osaient juger.
Ces fleuves teints de sang, et rendus plus rapides
Par le débordement de tant de parricides ;
Cet horrible débris d'aigles, d'armes, de chars,
Sur ces champs empestés confusément épars ;
Ces montagnes de morts, privés d'honneurs suprêmes,
Que la nature force à se venger eux-mêmes,
El dont les troncs pourris exhalent dans les vents
De quoi faire la guerre au reste des vivants, etc.
Ces vers boursouflés sont sonores : ils surprirent^ longtemps la multitude, qui, sortant à peine de la grossièreté, et, qui plus est, de l'insipidité^ où elle avait été plongée tant de siècles, était étonnée et ravie d'entendre des vers harmonieux ornés de grandes images. On n'en savait pas assez pour sentir l'extrême ridicule d'un roi d'Egypte qui parle comme un écolier de rhétorique d'une bataille livrée au delà de la mer Méditerranée, dans une province qu'il ne connaît pas, entre des étrangers qu'il doit également haïr. Que veulent dire des dieux'* qui n'ont osé juger entre le gendre et le beau-père, et qui cependant ont jugé par l'événementS seule manière dont ils étaient censés juger? Ptolémée parle de fleuves près d'un champ de bataille où il n'y. avait point de fleuves. Il peint ces prétendus fleuves rendus rapides par desdébordementsde parricides, un horrible débris de perches qui portaient des Ogures d'aigles", de charrettes
1. Etonnés. C{. \>. \'k,rï. i. 4. Que veiileiii dire (les dieux, etc. Q\ic
2. Surprirent. Frappèrent d'admira- veut dire ceci : des dieux, etc.
tion, d'une admiration irraisonnée. 5. Erénement. Issue; ici, l'issue de la