DE L ESP HIT
On consultait un homme qui avait quelque connaissance du cœur humain sur une tragédie qu'on devait représenter : il répondit qu'il y avait tant d'esprit dans cette pièce, qu'il doutait de son succès. Quoi', dira-t-on, est-ce là un défaut,
1. Voltaire, qui vient de ciitiquur drarnaliqiic était avant lui dans l'en-
un morceau de Pompée, a souvent ob- fance.
serve, pour en glorifier d'ailleurs Cor- 2. Célèbre musicien, 1683-1764.
nejile à titre d' » inventeur », que l'art 3. Appareil. Dans le sens d'apparat.
dans un temps où tout le monde veut avoir.de l'esprit, où l'on n'écrit que pour montrer qu'on en a, où le public applaudit même aux pensées les plus fausses quand elles sont brillantes? Oui, sans doute, on applaudira le premier jour, et on s'ennuiera le second.
Ce qu'on appelle esprit est tantôt une comparaison nouvelle, tantôt une allusion fine; ici l'abus d'un mot qu'on présente dans im sens et qu'on laisse entendre dans un autre ; là un rapport délicat entre deux idées peu communes; c'est une métaphore singulière ; c'est une recherche de ce qu'un objet ne présente pas d'a.bord, mais de ce qui est en effet dans lui ; c'est l'art ou de réunir deux choses éloignées, ou de diviser deux choses qui paraissent se joindre, ou de les opposer l'une à l'autre; c'est celui de ne dire qu'à moitié sa pensée pour la laisser deviner. Enfin, je vous parlerais de toutes les différentes façons de montrer de l'esprit, si j'en avais davantage ; mais tous ces brillants (et je ne parle pas de faux, brillants) ne conviennent point ou conviennent fort rarement à un ouvrage sérieux et qui doit intéresser. La raison en est qu'alors c'est l'auteur qui parait, et que le public ne veut voir que le héros'. Or, ce héros est toujours ou dans la passion ou en danger. Le danger et les passions ne cherchent point l'esprit. Priam et Hécube ne font point d'épigrammes quand leurs enfants sont égorgés dans Troie embrasée ; Didon ne soupire point en madrigaux en volant au bûcher sur lequel elle va s'immoler. Démoslhène n'a point de jolies pensées ([uand il anime les Athéniens à la guerre; s'il en avait, il serait un rhéteur, et il est u i homme d'Etat.
L'art de l'admirable Racine est bien au-dessus de ce qu'on appelle esprit ; mais, si Pyrrhus s'exprimait toujours dans ce style :
Vaincu, chargé de fers, de regrets consumé. Brûlé de plus de feux- que je n'en allumai... Hélas! fus-je jamais si cruel ^ que vous l'êtes?
{Andiomaque, acte f, scène iv.)
1. Il s'agit tout particulièrement de 3. Cruel. C'est jouer encore sur le l'époiiée et de la tragédie. mot que de comparer la cruauté de
2. Feu.r. Le mot est pris dans deux Pyrrhus répandant le sang des Troyens signilications différentes : l'une figurée, avec celle d'Andromaque repoussant l'autre propre. son amour.
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si Oresle ocnitinnail toujours à dire que h's Scyt/ies sont 7)iui)is cruels qulievm'wne^, ces deux pcrsounages ne loucheraient point du tout : on s'apercevrait que la vraie passion s'occupe rarement de pareilles comparaisons, et qu'il y a peu (U' proportion entre les leux réels dont Troie fut consumée et les feux do l'amour de Pyrrhus ; entre les Scytlies qui immolent des hommes et Hermione qui n'aima point Oreste...
Que serait-ce donc qu'un ouvrage rempli de pensées recherchées et prohlématiques- ? Comhien sont supérieurs à toutes ces idées brillantes ces vers simples et naturels :
Cinna, la l'en souviens, et veux m'assassiner !
Soyons amis, Cinna, c'esl moi qui l'en convie.
[(yinna, acte V, scène m.)
Ce n'est pas ce qu'on appelle esprit, c'est le sublime et le simple qui font la vraie beauté.
Que, dans /(odogune, Antiochus dise de sa maîtresse, qui le quitte après lui avoir indignement proposé de tuer sa mère :
pnie fuit, mais en Partlie, en nous perianl le cœur.
iBodoi/iine, acte 111, scène v.)
Antiochus a de l'esprit ; c'est faire une épigramme contre Rodogune ; c'est comparer ingénieusement les dernières paroles qu'elle dit en s'en allant aux Hèches que les Parthes lançaient en fuyant ; mais ce n'est point parce que sa maîtresse s'eji va que la proposition de tuer sa mère est révoltante ; qu'elle sorte, ou qu'elle demeure, Antiochus a également le cœur percé. L'épigramme est donc fausse; et, si Rodogune ne sortait pas, cette mauvaise épigramme ne pouvait plus trouver place.
Je choisis exprés ces exemples dans les meilleurs auteurs, affn qu'ils soient plus frappants. Je ne relève pas dans eux les pointes et les jeux de mots dont on sentie faux aisément'' : il n'y a personne qui ne rie quand, dans la tragédie de la
1. Observation analoijue. 3. Les pointes et tes jeiiv de mais...
2. Prol'lé.'iuiliques. D'uno véiilé plus Cf. l;i Lettre ii l'Acnilémie lie réiicloii, ou moins équivoque. chap. VI.
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'J'oisùn d'o)\ Hypsipj'le dit à Médée, en faisant allusion à ses sortilèges :
Je n"ai que des allrails, et vous avez des charmes'.
(Acte III, scène iv.)
Corneille trouva le théâtre et tous les genres de litt(';ralure infectés de ces puérilités, qu'il se permit rarement. Je ne veux parler ici que de ces traits d'esprit qui seraient admis ailleurs, et que le genre sérieux réprouve. On pourrait appliquer à leurs auteurs ce mot de Plutarque, traduit avec cette heureuse naïveté d'Amyot : « Tu tiens sans propos beaucoup de bons propos... »
Ces jeux de l'imagination, ces (incsses, ces tours, ces traits saillants, ces gaietés, ces petites sentences coupées, ces familiarités ingénieuses qu'on prodigue aujourd'hui, ne conviennent qu'aux petits ouvrages de pur agrément. La façade du Louvre de Perrault est simple et majestueuse : un cabinet'^ peut recevoir avec grâce de petits ornements. Ayez autant d'esprit que vous voudrez, ou que vous pourrez, dans un madrigal, dans des vers légers, dans une scène de comédie qui ne sera ni passionnée ni naïve, dans un compliment, dans un petit roman, dans une lettre où vous vous égaierez pour égayer vos amis.
[Ibid., Esprit.)
LE G ( » u r
Le goût, ce sens, ce don de discerner nos aliments, a produit dans toutes les langues connues la métaphore qui exprime, par le mot goùl, le sentiment des beautés et des défauts dans tous les arts : c'est un discernement prompt, comme celui de la langue et du palais, et qui prévient comme lui la réflexion; il est, comme lui, sensible et voluptueux à l'égard du bon; il rejette, comme lui, le mauvais avec soulèvement; il est souvent, comme lui, incertain et égaré, ignorant même si ce qu'on lui présente doit lui plaire, et ayant
d. CAarwes. Dans le sens ^'incantations. 2. CrtWwc/. Petite pièce.
quelquefois besoin, comme lui, d'habitude pour se former. Il ne suffit pas, pour le goût, de voir, de connaître la beauté d'un ouvrage ; il faut la sentir, en être touché. Il ne suffit pas de sentir, d'être touché d'une manière confuse; il faut •démêler les différentes nuances. Rien ne doit échapper à la promptitude du discernement; et c^est encore une ressemblance de ce goût intellectuel, de ce goût des arts, avec le goût sensuel : car le gourmet sent et reconnaîtpromptement le mélange de deux liqueurs; Ihomme de goût, le connaisseur, verra d'un coup d'œil prompt le mélange de deux styles; il verra un défaut à côté d'un agrément; il sera saisi d'enthousiasme à ce vers des Horaces :
Que vouliez-vous qu'il fit contre trois? — Qu'il mourûl !
il sentira un dégoût ' involontaire au vers suivant :
Ou qu'un'beau désespoir alors le secourût^!
(Acte III, scène vi.)
Comme le mauvais goût, au physique, consiste à n'être flatté que par des assaisonnements trop piquants et trop recherchés, ainsi le mauvais goût dans les arts est de ne se plaire qu'aux ornements étudiés et de ne pas sentir la belle nature.
Le goût dépravé dans les aliments est de choisir ceux qui dégoûtent les autres hommes : c'est une espèce de maladie. Le goût dépravé dans les arts est de se plaire à des sujets qui révoltent les esprits bien faits, de préférer le burlesque au noble, le précieux et l'afTecté au beau simple et naturel : c'est une maladie de l'esprit. On se forme le goût des arts beaucoup plus que le goût sensuel; car, dans le goût physique, quoiqu'on finisse quelquefois par aimer les choses pour lesquelles on avait d'abord de la répugnance, cependant la nature n'a pas voulu que les hommes, en général, apprissent à sentir ce qui leur est nécessaire ^ Mais le goût intellectuel
1. i)é^o«^ Voltaire emploie à des- si Ton déclamait le O""'' "'<""'"^ dont la sein ce mot, dérivé de goût. beauté consiste justement en sa simpli-
2. Cf. la Lettre ii l'Académie de Féne- cité même, en sa naïveté.
Ion, chap. VI. — Au reste, ce vers est 3. La nulure ii'u pus voulu... La na-
tout à fait naturel dans la bouche du ture a voulu que les hommes le sentisvieil Horace. Il ne paraîtrait faible que sent sans apprentissage.
LU) LE wiii'- siEci.i: i'.\n li:s ti:\ti:s
(ItMiiandt» plus (le temps pour se former. Un jiMinc lioinme sensiiiic, mais sans aucune connaissance, ne distingue point (l'aWord les parties d'un grand chœur de musique; ses yeux ne ilislingnent point d'ahord dans un tableau les gradations, le clair-obscur, la perspective, l'accord des couleurs, la correction tlu dessin; mais peu à peu ses oreilles ajtprcnnent à entendre, et ses yeux avoir. Il sera ému à la première représentation qu'il verra d-une belle tragédie; mais il n'y démêlera ni le mérite des unités', ni cet art délicat par lequel aucun personnage n'entre ni ne sort sans raison, ni cet art encore plus grand qui concentre des intérêts divers dans un seul-, ni enfin les autres dirficultés surmontées''. Ce n'est qu'avec de l'habitude et des réilexious qui! parvient à sentir tout d'un coup avec plaisir ce qu'il ne démêlait pas auparavant. Le goût se forme insensiblement dans une nation qui n'en avait pas, parce qu'on y prend peu à.peu l'esprit des bons artistes.
Si toute une nation s'est réunie, dans les premiers temps de la culture des beaux-arts, à aimer'' des auteurs pleins île défauts et méprisés avec le temps, c'est que ces auteurs avaient des beautés naturelles que tout le monde sentait, et qu'on n'était pas encore à portée de démêler leurs imperfections. Ainsi Lucilius^ fut chéri des Romains avant qu'ilorace leùt fait oublier; Uegnier fut goûté des Français avant que Boileau parût*^; et si des auteurs anciens, qui bronchent à chaque pas, ont pourtant conservé leurgrande réputation, c'est qu'il ne s'est point trouvé d'écrivain pur et châtié chez ces nations" qui leur ait dessillé les yeux, comme il s'est trouvé un Horace chez les Romains, un Boileau chez les Français.
1. Les unités de temps et de lieu. on dit plutôt en ce sens : s'est accordée,