‹ Le Docteur Alphonse Milcent et l'Ecole de J.P. TessierChapitre 3 sur 6 · LA PERSÉCUTION SCIENTIFIQUE · texte numérisé non relu

LA PERSÉCUTION SCIENTIFIQUE

C’est toujours au maître qu’il fout remonter si nous voulons connaître les véritables causes de l’ostracisme auquel ses disciples furent définitivement condamnés.

Le premier g*rief qui suscita le commencement de cette hostilité violente fut le retour de l’élève de Dupuytren à la foi chrétienne. Il nous a raconté lui-même en traits de feu ces tristes souvenirs ineffaçables :

« En 1835, j’étais l’interne le plus populaire, c’était à qui encouragerait mes efforts; en 1838, on ne me saluait plus. La mort de Dupuytren, l’exemple de M, Queneau de Mussy, Joint à une foule de choses dont il est inutile de parler, m’avaient rendu le secret de la vie que depuis longtemps j’avais perdu.

« Je ne cachais pas plus mes croyances que je n’avais caché mon incrédulité. On ne tarda pas à m’apprendre tout ce qu’il y avait de haine dans le cœur d’un incrédule. Hélas! la vertu même, dans les âmes égarées, est souvent quelque chose d’affreux. Je vis donc se dresser devant moi le fantôme hideux de Vécole de la vertu avec ses trois têtes. Les or-r ganiciens, les statisticiens et les réalistes me présentèrent comme un hypocrite aux yeux du corps médical tout entier.

« Je hais, — dit Achille, — à l’égal des portes de l’enfer, l’homme a qui cache sa pensée au fond de son cœur et qui dit le contraire de ce « qu’il pense. » Tel fut le boulet que l’ecoZe de la vertu attacha à mon pied. B

Ce terrible boulet allait être complété par un second, non moins lourd.

Lorsque l’illumination de la foi catholique de J.-P. Tessier, s’étendant de rhémisphère de sa pensée à celui de la science, devint le flambeau de sa doctrine, les maîtres de la médecine contemporaine, représentants du ratio-r

nalisme dans ses expressions diverses, vitalistes et matérialistes, indifférents ou sceptiques, entrèrent aussitôt en lig’ue pour mettre hors la loi, dans une conspiration sans merci, l’ennemi commun. Que prétendait ce novateur? Inscrire au sommet de la science le Dieu que l’esprit moderne en avait impitoyablement chassé? Quelle entreprise téméraire!

Pouvait-on lui pardonner cette scandaleuse, cette insoutenable prétention de restaurer, comme saint Paul, toutes choses au nom du Christ ? au nom de Celui qui était venu parmi les hommes, ami des humbles, consolateur des infirmes et des malades, relevant la dig'nité de la nature et rétablissant le respect delà vie humaine,’ ennoblir la pauvreté, sanctifier la souffrance, diviniser le sacrifice? au nom de Celui qui avait fait descendre sur la raison défaillante et bornée des enfants de la terre un reflet des lumières du ciel? N’était-ce pas un tort inexpiable que cette obstination à poursuivre dans l’accord hiérarchique de la relig*ion et de la science la source de la vérité? Mais, enfin, qu’est-ce que la vérité? Et qu’est-il besoin désormais de Dieu et de relig’ion ? La science moderne n’est-elle pas à elle-même sa relig'ion souveraine? Que vient-on lui parler de principes et de devoirs ? Elle n’a plus d’autre foi que le prog'rès, d’autre loi que l’expérimentation, d’autre culte que celui de l’humanité, non plus de cette humanité que Dieu a créée à son image, mais de ce grand Tout sorti du néant, progressant par sa seule activité jusqu’au moule perfectionné des singes, et, désormais, libre de tous devoirs, devenu uniquement tributaire des aspirations de la

science..?.. Arrière donc les vieux préjugés!

Et alors, et plus tard, lorsque J.-P. Tessier et ses élèves protestaient avec énergie contre ces débordements et ces

blasphèmes qui avaient pour résultat d’affaiblir de plus en plus ce g*rand respect chrétien de la vie humaine, de l’enfance, de la vieillesse et de l’infirmité; lorsqu’ils flétrissaient cette invasion sauvage des maximes positivistes parlesquelles on nous montrait: —l’enfant, dans le sein maternel, semblable à un végétal, à un parasite, parfois traité en ennemi, contre qui subsiste le droit de légi^ time défense, — l’honneur de la virginité devenu un préjugé sacrifié à d’abjectes pratiques, — les infirmes et les vieillards assimilés à des « producteurs de fumier, triste fardeau du véritable Grand-Être»,— alors, dis-je,^ lorsque ces rares soldats, presque seuls contre tous, au milieu de l’indifférence ou de la surprise des uns, des risées ou des colères des autres, soutenaient la liberté et la dignité de la conscience humaine contre leurs adversaires triomphants, contre les libres-penseurs en délire pour qui le libre arbitre n’ést que l’acte inconscient et automatique de l’agencement de la matière et du fonc-^ tionnement des organes, — alors, dis-je encore une fois ; J.-P. Tessier et son école pouvaient-ils être pardonnés? Malheur donc à ces rebelles qui ne s’inclinaient pas en silence sous le joug des dogmes nouveaux de cette science de l’avenir !

Ainsi le fidèle défenseur de la vérité chrétienne, bafoue et proscrit, traînait aux gémonies le boulet du jésuitisme avec celui de l’hypocrisie.

Ce ne fut pas tout : il était dit que cet homme devait être chargé de toutes les accusations de l’iniquité et de toutes les réprobations des docteurs d’Israël. On ne lui pardonnait pas d’opposer aux affolements delà science dévoyée les lois de la divine sagesse, sur le terrain des vérités nécessaires ; on lui fit un crime plus imprévu et noiï

moins irrémissibio d’invoritiet* les droits de la liberté scientifique lég*itime dans la démonstration des vérités conting-entes, et de réclamer le contrôle indispensable, absolu, prédominant de l’observation dans l’étude des faits — que ses adversaires se gardaient d’examiner.

Ainsi, dans notre temps où l’exigence du scepticisme déclare ne reconnaître d’autre critérium que la méthode expérimentale; dans notre temps où, aux mains des réalistes, l’expérimentation n’a plus ni pudeur, ni J imites; dans notre temps enfin, où il a suffi, pour escalader les sommets delà médecine, à quelques hommes (tout mérite à part d’ailleurs) de se décorer du titre d’observateurs, de mettre en avant, à grand bruit et à tout propos, l’amour des faits, la consciencieuse et sévère interrogation des phénomènes de la nature, le culte des chiffres, la soumission absolue aux décisions édictées par la statistique ; oui! nos yeux ont vu ces mêmes observateurs exclusifs, non-seulement reculer devant une étude toute d’expé-^ riénce, mais n’avoir pas assez de foudres pour frapper, assez d’injures pour déshonorer les audacieux qui se permettaient une pareille liberté d’examen et de discussion !

Or la question qui souleva les derniers et les plus violents orages est celle de la réforme thérapeutique de Hahnemann.

Gomment J.-P. Tessier et ses élèves furent-ils conduits à. descendre sur ce nouveau champ d’observation jusque-là dédaigné par la science et qui leur valut, avec de plus implacables rancunes, de nouvelles et plus odieuses calomnies? Nous l’avons dit maintes fois, mais on ne saurait assez le répéter jusqu’à ce que la lumière soit faite, et nous le raconterons encore ici aussi brièvement que peut le comporter un tel sujet.

ET l’École de j.-p. tessier.

Tout le monde est d’accord sur l’incertitude trop avouée de la thérapeutique courante. Ne reposant sur aucun principe fondamental, elle flotte dans la suite des siècles au vent des hypothèses les plus contradictoires, et, dans la pratique, à la merci du caprice et de la routine de chaque jour. A. part les résultats incontestés dus aux hasards de l’empirisme, le reste, lég’ué par l’hahitude, ou laissé à l’arbitraire^ n’a de valeur réelle que par le bon sens, le tact et la sag’acité du médecin, au lit du malade. Quant à une méthode g’énérale d’indication et de conduite, il n’en est point, malg*réle nombre des systèmes et l’autorité de leurs chefs.

Ce malaise, J.-P. Tessier l’éprouvait. Impatient d’une voie plus droite, il cherchait à se diriger au milieu du chaos. C’est alors que l’un de ses élèves les plus estimés, qui méritait, par sa loyauté parfaite et son jugement sûr, la confiance la plus absolue, Dufresne, dont le père, praticien éminent à Genève, suivait avec succès les principes nouveaux de Hahnemann, engagea confidentiellement, mais instamment son maître à en tenter la vérification sérieuse. Renversant les. rôles, ce dernier se laissa persuader et guider par le disciple. Frappé par l’étude imprévue des effets physiologiques des médicaments, attiré par les clartés qui en résultaient soudain dans la pratique à l’aide de la loi de similitude, il n’hésita plus à demander à une observation prudente et réservée le contrôle nécessaire à son jugement. 11 procéda à cette vérification, seul et sans bruit : avec quels égards pour ses malades et quelle délicatesse pour ses élèves, un exemple suffit. Un de ceux-ci qui le suivait alors de plus près, à l’hôpital de Lourcine particulièrement, Hermel, ne comprenant plus rien aux réserves et aux énigmes de sa thérapeutique, lui en demandait obstinément, mais toujours vainement, la clef*

Elle ne lui fut enfin révélée que lorsqu’il l’eut trouvée lui-niérneî et, comme il lui temoig’nait sa surprise de ce mystère prolong’é, le maître simplement se contenta de répondre par ce mot qui le peint tout entier i « Il me répug*nait de vous eng*ag*er dans une voie dont je ne con> naissais pas encore l’issue. »

Ce fut un peu plus tard, en 1849, à l’hôpital Sainte- Marg'uerite, que l’observation reçut, à l’ég*ard de cette g-rave question, un développement complet et, toujours, bien entendu, avec les ménag*ements les plus consciencieux et la plus charitable sollicitude envers les malades. Cette enquête attentive fut inaug^urée publiquement avec le concours vig'ilant des internes qui en tenaient, au jour le jour, le procès-verbal, et avec le contrôle de plusieurs de ses disciples que le maître appelait non en g*arantie de sa parole, mais des résultats soumis à leur compétence et à leur bonne foi, par-devant le tribunal public composé d’un certain nombre de médecins.

De cette enquête approfondie sortit une vérification éclatante.

” Mise en présence de la pneumonie, la médication homœopathique abaissa la proportion moyenne de la mortalité de 25 à 8 0/0, et dans le choléra, elle éleva d’un dixième le chiffre des g*uérisons. Ce témoig’nag*e fut acquis dès 1850 par le beau livre de J.-P. Tessier (1).

Un autre témoig’nag’e encore plus décisif fut celui par lequel l’administration de l’Assistance publique, dirig*ée alors par un homme juste et impartial, M. Davenne, si bien secondé par son excellent et dig’ne secrétaire g’énéral, M. Dubost, répondit, en 1852, aux attaques répé-

(1) Recherchés cliniques et expérimentales sur le traitement de la pneumonie et du choléra par la médication homœopatique, par J.-P. Tessier,

ET l’École de j.-p. tessier.

tées des médecins des hôpitaux, en faisant dresser le tableau comparatif des malades traités à l’hôpital Sainte- Marg*uerite pendant les années 1849, 1850, 1851^ par la médecine ordinaire dans les salles de MM. Marcotte et Valleix, composées, de 99 lits, et par la médication homœopathique dans les salles de Tessier, composées de 100 lits. Il résultait de cette comparaison statistique cette double démonstration : une mortalité moindre, pour le service homœopathique, de 35 0/0, et, par suite d"une plus g*raride promptitude dans les g*uérisons, une durée moindre du séjour des malades, réduite d’un quart environ, sans compter l’avantag-e d’une considérable économie.

Ce jugement des chiffres, ces résultats de l’observation qui n’étaient envisagés modestement par Tessier que comme un préjugé favorable à la médication homœopathique, ne pouvant résoudre la question thérapeutique dans ses applications de détail, — en appelant d’ailleurs au concours de l’expérience approfondie d’un nombre suffisant d’observateurs éclairés, — les résultats de cette enquête, dis-je, ne firent que redoubler l’animosité des expérimentateurs de profession et des observateurs patentés, et ne réussirent point à obtenir de leur part même un commencement de vérification méthodique de la réforme de Hahnemann.

Tel fut le dernier crime de l’école de J.-P. Tessier. En vain, ce dernier avait-il démontré que cette réforme^ qualifiée à tort d’excentrique, n’est en contradiction ni avec l’expérience, ni avec la raison, ni avec les procédés de la nature, ni avec la science; que ce progrès a ses racines dans la tradition; que sa formule, en passant par Van Helmont, remonte à Hippocrate même; que son fondement, loin de reposer sur le sable mouvant des Davasse. 3

hypothèses, comme tant de systèmes qui ont occupé et dévoyé la science, est édifié sur le roc de la méthode expérimentale; — en vain ses élèves, confidents d’abord surprise! un peu hésitants pour la plupart, mais tous irréfrag’ables témoins delà délicatesse,de la prudence, des anxiétés du maître et des résultats par lui obtenus, reconnaissaient-ils par la voix de notre ami Frédault (1) : que selon la raison, cette méthode nouvelle n’est ni étrange, ni absurde comme les ignorants seuls le disent, que, selon la tradition, elle est acceptable comme une conséquence logique des vérités antérieures, que, selon le sentiment d’un grand nombre de médecins, elle est utile, que, selon le sentiment public, il faut l’étudier; — en vain, dans leurs écrits, par leurs actes, se plaçant paisiblement sur le terrain de la conciliation en même temps que de la vérité, évitant le bruit et le scandale, écartant de leur personne toute étiquette, répétaient-ils sans forfanterie comme sans faiblesse qu’ils entendaient voir, dans l’bomœopathie, non une médecine nouvelle, non une révolution radicale de la science^ non une transformation de l’art, mais seulement une lumière pour la thérapeutique, un progrès à mettre à l’étude et en rapport avec la tradition, sans en nier d’ailleurs les imperfections et les lacunes...; rien ne servit contre l’intolérance. La condamnation portée sans jugement fut maintenue sans appel. Dès lors, pour Milcent et ses amis, il n’y eut plus d’espérances. Tout fut perdu, fors 1 honneur. Une convention tacite, puis avouée, les repoussa systématiquement de tous les concours ou leur mérite pouvait prétendre. Ils se retirèrent de la lutte, sinon sans regret, du moins sans déchéance. Le mot que 1 on avait attendu d’eux et qui pouvait les

(1) Des rapports de la doctrine, médicale homœopathique avec le passé de la thérapeutique; ¥Téds.ult, ISoî.

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sauver de cette proscription, du moins, ils ne le prononcèrent pas.

Il était temps, après six années, de protester contre un tel déni de justice. Les candidats, qui en étaient les victimes, se résolurent donc à dénoncer publiquement cette violence faite aux droits du concours et aux libertés de la science (1).

Peu de temps après, la même année, cette protestation était reproduite par A. Milcent dans une brochure où l’on trouve — en note —• les révélations suivantes (2) :

« Autrefois c’était un reproche à l’homœopathie que son abstention des luttes publiques.

« Pourquoi, disait-on de ses partisans, ne se montrent-ils pa « dans les concours? La lice ne leur est pas ferihée. Qu’ils viennent,- « on les jugera ; s’ils en sont dignes, on leiir ouvrira la barrière. » Aujourd’hui, il n’y a plus de prétexte à cet argument hypocrite. « —- Quittez cette voie, » disait l’un, « désavouez vos tendances et * vos opinions nouvelles et nous vous recevrons à bras ouverts. » —« Faites de l’homoeopathie, », disait un autre, « mais ne dites pas « que vous en faites; donnez dés médicaments à petites doses, mais « ne formulez pas comme les homœopathes.' La loi des sembla- « blés est vraie, les petites doses agissent, mais n’allez pas jus- « qu’aux globules. » — « Pourquoi concourent-ils, » disait un troisième, « ils feraient bien mieux de s’abstenir, quel que soit leur « mérite, le succès de leurs épreuves, nous ne les nommerons ja- « mais. »— « Vous seriez, » ajoutait un autre, «les premiers dans « toutes les épreuves, au dernier moment, quand il s’agirait de « voter, vous seriez exclus ; nous sommes unanimes à cet égard.» — « Ne m’en veuillez pas, » disait un chirurgien après un concours, « vous avez subi de fort bonnes épreuves; mais que voulez-vous? « c’était une chose convenue d’avance qu’on ne nommerait aucun

(1) Cette protestation, remise entre les mains de M. Davenne qui nous exprima les plus profonds regrets de soîi impuissance, fut insérée au Moniteur des hôpitaux, 26 janvier 1864, signée par les D""® Champeaux, Prédault, Gabalda et Bavasse. -

(2) De Vintolérance et de la liberté scientifique dans les concours de méde cîne. .

36 LE DOCTEUR ALl'HONSE MILCENT

« de VOUS. Meilleure chance pour l’avenir. » Après une brillante épreuve passée par un candidat : « Je donne zéro, » dit un juge, «parce qu’il fait de l’homœopathie.» —J’en passe, et des meilleurs. On nous a demandé des preuves, en voilà, croyons-nous. »

Malheureusement il y en eut bien d’autres témoignag’es, trop reg’rettables, de cette conspiration. Lorsque, dans les hôpitaux de Paris, une nouvelle direction, animée d’un esprit de coterie brouillon et despotique, succéda à la direction impartiale de M. Davenne, les Bureaux de bienfaisance eux-mêmes, auxquels étaient attachés plusieurs des élèves de Tessier, et, en particulier Milcent, se fermèrent aussi devant eux, malgré les services dévoués rendus par ces derniers, surtout aux époques néfastes des épidémies cholériques. L’histoire déjà trop long*ue de ces misères prendrait une extension démesurée, si nous voulions en étaler ici toutes les hontes. Néanmoins, il est encore deux épisodes qu’il est impossible de passer sous silence, parce qu’ils sont surtout à l’honneur de notre ami.

Pendant la g'uerre de Crimée, en 1855, Milcent fut désig'né par M. le baron Barbier, intendant militaire de la 1*^® division, pour un service de 120 lits au Valde-Grâce. Il lui était interdit d'user d’autres médicaments que de ceux préparés par l’hôpital. Il se servit, en conséquence, de ces derniers en teintures mères, —comme l’avait, fait Hahnemann à ses débuts,—restant ainsi dans la limite des règ*lements. Mais la Faculté s’émut bien vite de cette nomination. P. Bérard, alors inspecteur g*énéral dans l’ordre de la médecine, s’empressa de faire un rapport secret au maréchal Vaillant, ministre de la g-uerre, et oblint de ce dernier la révoca-

ET l’École de j.-p. tessieh.

tion de notre collègue, cinq semaines après son installation^ par ce motif que ses doctrines ri avaient-pas le complet assentiment de la Faculté.

Chargé par M. le Ministre d’exécuter cette sentence inattendue, l’honorable intendant militaire, dans la communication officielle même, par lui adressée à son subordonné, s’empressait d’ajouter :

a II m’est personnellement très-pénible, Monsieur, d’avoir à vous notifier la décision de M. le ministre de la guerre, devant laquelle je suis forcé de m’incliner, puisqu’elle repose sur une question de doctrine que son administration a cru devoir accepter ; mais je veux vous dire au moins tous les regrets que j’éprouve en renonçant au concours dévoué et éclairé que vous avez prêté à l’administration pendant le temps qu’elle a eu recours à vos services., »

Dans une lettre officieuse que nous ne pouvons, par un sentiment de discrétion facile à comprendre, reproduire entièrement ici, et par laquelle il prévenait notre ami de sa révocation, M. le baron Barbier, devant cette mesure qu’il réprouvait, mortifié et ému jusqu’aux larmes, lui d’ordinaire si inflexible, ajoutait, faisant allusion à ces doctrines qui n’avaient pas le complet assentiment de la Faculté : «< Vos doctrines sont persé- « cutées, donc elles sont bonnes : c’est l’histoire de la « science. »

Assurément une telle excommunication doctrinale n’eût jamais été tolérée sur ses domaines par le prédécesseur du maréchal Vaillant. Mais, il venait de mourir aux plages lointaines de la mer Noire, le vainqueur de l’Alma, dont le puissant et redouté patronage avait maintenu, par le Gabrol, l’homœopathie au Val-de- Grâce pendant cinq mois, jusqu’au départ de celui-ci pour la Grimée, et qui, aux détracteurs de cet honorable médecin militaire, avait toujours répondu par ces fermes et dignes paroles : « Vous vous plaignez sans cesse du

,?8 le docteur ALPH0î>^SK milcent

D’’ Cabrol, il ne se plaint jamais de vous ; faites donc

voire devoir comme lui ! »

Au reste, même dans ces hautes sphères administratives, l’acte de rig’iieur émané de l’infaillibilité doctrinale de la Faculté de Paris fut taxé à sa valeur. Nous avons sous les yeux les témoig-nag-es empressés d’affectueuse et profonde estime qu’il valut, de la part de personnag*es hauts placés, à notre collèg’ue, en cette occasion. Sous de telles atteintes, sa considération ne pouvait que grandir.

L’année suivante, dans la séance du 4 janvier 1856, sous la présidence du professeur Gruveilhier, furent exclus, à l’unanimité, de la Société anatomique dont ils faisaient partie :

lo Comme auteurs de publications bomœopathiques : MM. J.-P, Tessier, Gabalda, Frédault, Jousset;

2° Pour un acte flétrissant déjà puni par la justice, M. W..,, correspondant.

. Le maître se contenta de répondre :

et Nous livrons à Tappréciation de tout homme d’honneur la conduite du professeur Gruveilhier, présidant la séance dans laquelle a été votée cette infamie, accolant au nom d’un homme frappé par la justice celui de quatre de ses confrères, parce qu’ils ont d’autres opinions que lui en thérapeutique. » '

Ses élèves, Gabalda, Frédaut et Jousset, protestèreot en même temps, non contre un acte de violence auquel ils étaient malheureusement accoutumés, mais contre l’intention manifestement odieuse qui l’inspirait. Milcent, non compris dans cette exclusion, en revendiqua aussitôt fièrement l’honneur dans la lettre qui suit :

« A Monsieur le Président de la Société anatomique.

« Dans une de ses dernières séances, la Société anatomique a

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exclu MM. J.-P. Tessier, Gabalda, Frédaultet Jousset, pour cause de publications homœopatbiques.

« Je laisse à tous les honnêtes gens le soin d’apprécier le caractère de sanglante injure qu’on lui a donné par un rapprochement doublement odieux ; seulement, tout cela m’a rappelé que, moi aussi, j’étais membre de la Société anatomique.

« Or, comme la plus intime communauté de principes, de travaux, de sacriflces à la vérité, m’unit aux honorables médecins qui viennent d’être exclus ; comme, de plus,, j’ai eu récemment l’honneur d’être frappé des foudres de la Faculté et privé d’un service au Val-de-Grâce, je ne m’explique pas comment la Société anatomique a pu me faire l’injure de m’oublier dans son exclusion.

« Je viens donc, monsieur le Président, réclamer contre cet oubli, ayant à cœur d’être exclu en si bonne compagnie.

« Agréez, monsieur le Président, cette sincère expression des sentiments de votre très-humble serviteur et ancien élève.

<£ Alph. MmcENT, »

Les D’’® Ozanam et Mailliot suivirent ce dig*ne exemple.

Ainsi furent traités les disciples de J.-P. Tessier, sur le terrain de la philosophie chrétienne, par \école de la vertu; sur celui de l’observation, par observationistes ; enfin, sur celui de la conciliation ou, tout au moins, de la tolérance et de la liberté scientifique, par les libres^ 'penseurs.

Cet état de choses dure encore. La mort du maître et de plusieurs de ses meilleurs champions n’a point désarmé la ligue de leurs ennemis. C’est que la cause qu’ils soutiennent sur le terrain de la médecine relève de l’histoire éternelle de la vérité humaine.

Dans cette longue persécution, la main de l’enseignement officiel, près de sa ruine imminente, ouverte

OU cachée, se retrouve toujours. Elle atteint partout et à coup sûr par le fait de la centralisation administrative qui tient les avenues de la science, façonne les jeunes intellig’ences à son imag’e et à son profit, et asseryit fatalement les volontés attachées à son joug* et à sa fortune. C’est à ce monopole tyrannique que les esprits les moins prévenus sont forcés d’attribuer l’état irrémédiable d’anarchie et de décadence où est tombé de nos jours le haut enseig’nement, devenu l’ennemi implacable de la vraie liberté scientifique et de la rég*énération médicale.

On l’a bien vu, il y a peu d’années encore, lorsque la cause de cette liberté, cherchant à prendre son essor, vint frapper au Sénat par la main d’humbles ouvriers réclamant l’exercice d’un droit sacré : celui de pouvoir s’adresser à la méthode de traitement ayant leur confiance, lorsque, dépourvus du privilég*e des classes aisées, ils sont oblig’és de demander à l’assistance publique, dans leurs maladies, un recours hospitalier.

Sig’né par des membres nombreux des classes populaires, objet , d’un rapport très-favorable du vénérable Thayer, cette juste demande fut repoussée néanmoins sur les instances d’un des plus illustres représentants de la science officielle, M. Dumas, ancien professeur de chimie à la Faculté de médecine de Paris, dont le nom et l’autorité, bien plus que les lazzi de l’ancien procureur général Dupin, eurent* définitivement raison des dispositions favorables du Sénat en s’appuyant surtout sur un document mystérieux, cité mais non pas produit au grand jour. Ce document hostile, entaché, de préventions et d’erreurs, était insinué par le nouveau directeur de l’Assistance publique passant volontiers sous silence le tableau statistique comparatif de son prédécesseur sur la médication homœopathique dans les

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hôpitaux, et se g-ardant bien d’en produire d’autre, à son tour, pour étayer ses assertions injustiflables. Mais, quoique victorieusement réfutées par l’arg^umentation substantielle du sénateur éminent, — qui eut l’honneur d’aller cbétiennement à la mort, dans l’une des dernières nuits sinistres de la Commune, en la prison de la Roquette avec les martyrs de la foi,— l’origine officielle de ce document administratif, l’attache plus hautement officielle encore de l’ancien grand maître de l’Université, devaient trouver gain de cause auprès de la majorité automatique des dociles serviteurs du dernier Empire, surpris, d’ailleurs, dans leur bonne foi, par des insinuations trompeuses et des faits controuvés.

Il fut fait prompte et bonne justice,—quoique tardive, — des imputations qui avaient malheureusement surpris la religion de la haute assemblée et certainement aussi égaré le zèle de M. le professeur Dumas, — dans un mémoire signé par plus de cent trente de nos confrères, parmi lesquels se confondirent modestement ses deux véritables rédacteurs, A. Milcent et Jousset. Allégations de fait opposées à la pétition, savoir : la prétendue décadence de l’homœopathie, ses prétendus insuccès dans les établissements hospitaliers, la prétendue tolérance de l’administration à son égard ; arguments dogmatiques sur la méthode expérimentale et les doses infinitésimales de Hahnemann, objections déontologiques dirigées contre la conscience elle-même de ses partisans, en un mot, tous les prétextes, comme toutes les raisons, formulés contre la création d’hôpitaux homœopathiques, passés au crible de la critique, confrontés aux témoignages de l’observation et de l’histoire, s’envolèrent en poussière; il n’en resta rien.

Mais que sert-il d’avoir trois fois raison contre les esprits bien décidés à n’en tenir compte? Le mo-

nopole n’a point d’oreilles, et, en dehors de son giron, le privilège d’enseigner n’admet jamais de salut. La science officielle avait fait le serment d’Annibal contre la nouvelle thérapeutique. En cela, elle suivait la fatalité de son passé. N’ad-elle pas proscrit, au xvii® siècle, l’anatomie et la physiologie modernes? bafoué, repoussé, mis hors de son sein, « pour bonnes causes et considérations, )» la chimie nouvelle ?

O destins! ô clartés de l’histoire toujours perdues pour nos aveuglements! Cette chimie, alors persécutée, honnie, méprisée par la Faculté de Paris, au nom de son infaillibilité scientifique, cette chimie, qui eût été étouffée dans son germe, s’il ne se fût rencontré au Jardin du Roi un libre asile pour l’abriter et la féconder, cette chimie, après avoir été à la peine, admise enfin à l’honneur de s’asseoir en robe de pourpre dans la chaire où elle ne fut autrefois qu’un objet de risée et de mépris, la voilà à son tour infatuée de sa toque officielle, et, parvenue oublieuse, ou plutôt ingrate et arrogante, qui s’empresse de nier sans examen et de proscrire sans merci une doctrine réclamant, comme elle-même jadis, le grand jour de l’observation au nom du progrès et de la liberté ! Et c’est le plus accrédité de nos chimistes com temporains, celui qui doit tout: nom éminent, gloire légitime, fortune méritée, à cette victoire sur le despotisme de la Faculté, M. Dumas, qui se fait l’avocat complaisant de ce même monopole tyrannique et abusif de la Faculté nouvelle dont il est et doit rester avant tout le serviteur !

Que le savant professeur, dont nous honorons d’ailleurs hautement le vrai mérite et les grands services, nous permette de lui rappeler cette page historique, écrite par l’un de ses propres collègues, Flourens, secrétaire perpétuel de l’Institut, membre du Collège de

France, dont il ne suspectera certes point l’autorité, en raison même de ses attaches étroites et multipliées à renseig*nement officiel. N’oublions pas que l’auteur parle du grand siècle de Louis XIV.

«Enfin, la Faculté de Paris périt comme périssent tous les corps et toutes les Républiques par l’exagération même de son principe. Le grand but de la Faculté avait été de nous restituer la médecine grecque et latine ; ce but atteint, elle s’y arrêta obstinément, fatalement. On découvrit l’anatomie, la chimie, la physiologie modernes. La Faculté proscrivit ces sciences.

« Quand le gouvernement voulut sérieusement les faire enseigner, il fut contraint de les faire enseigner ailleurs. On créa ou on restaura le Jardin du Roi (le Jardin des Plantes, à Paris). La Faculté proscrivit la chimie, et ce, disait-elle, pour bonnes causes et considérations. Le Jardin la fit enseigner dans une chaire expresse. Riolan, le premier anatomiste de la Faculté,.repoussait la circulation du sang, les vaisseaux lymphatiques, le réservoir du chyle, etc. ; le Jardin les fit enseigner par Dionis, Dionis nous l’apprend lui-même : « G’est lâ, dit-il dans son Épître au Roi (Louis XIV), que la circulation du sang et les nouvelles découvertes nous ont heureusement désabusés de ces erreurs dont nous n’osions presque sortir, et où l’autorité des Anciens nous avait si longtemps retenus. »

K Dionis nous apprend ensuite que cet établissement, quoique des plus utiles pour le public, ne laissa pas de trouver des oppositions qui furent formées de la part de ceux qui prétendaient qu’il n’appartenait qu’à eux d’enseigner et de démontrer l’anatomie.

K On se doute bien quels étaient ceux qui formaient ces oppositions et qui prétendaient qu’il n’appartenait qu’à eux d’enseigner et de démontrer l’anatomie. C’étaient ceux-là mêmes qui poursuivaient les apothicaires et les chirurgiens d’une guerre impitoyable, incessante. La Faculté leur fermait ses portes : le Gouvernement leur en ouvrit d’autres.»

Ce sont encore les même privilég'iés. retenant pour eux seuls le droit d’enseig’ner et de démontrer la thérapeutique, les mêmes opposants acharnés autrefois à l’introduction du quinquina, du mercure, de l’antimoine dans la matière médicale, qui tournent aujourd’hui les mêmes armes contre les zélateurs de la médication infinitésimale; les mêmes qui, méprisant jadis, sous l’étiquette scandaleuse de circulateurs^ les partisans des découvertes physiolog*iques de Harvey, prétendent flétrir maintenant, sous l’écriteau dédaig*neux à'homœo-

pathes, les défenseurs de la réforme thérapeutique de Hahnemann.

Ah! oui, avant de clore ce déhat, il faut l’avouer et le retenir, le fantôme de l’homœopathie, avec ses doses imperceptibles, est un terrible défi au scepticisme thérapeutique de Fenseig’nement officiel. Si l’École de Paris a cru faire évanouir et à jamais disparaître cette vision importune en s’abritant sous le bouclier de son plus savant chimiste, s’en allant à la rescousse déclarer au Sénat, — transformé en conclave scientifique assez étrange,—que dans la plupart des cas la physique et la chimie n'accusent rien dans les médicaments désignés sous le nom d’homœopathiques, cette école se fait grande illusion, car M. Dumas lui-même n’a pu s’empêcher d’émettre cette réserve nécessaire, cette réserve qui est tout le débat : « Si on produisait des résultats certains, soit par le charbon, soit par toute autre matière à la 30“ dilution, je serais disposé, pour mon compte, à les examiner sans aucune prévention ; j’admettrais comme autre chose qu’un corps porté à la 30“ dilution produit un effet quelconque. »

Or, en fait, ces démonstrations ne sont plus à chercher, elles existent. Il n’y a qu’à vouloir les examiner. \letpénmentation physiologique et Y observation clinique ont prouvé d’une manière positive et répétée refficacité des doses infinitésimales. De plus, la démonstration par l’absurde, c’est-à-dire par Y expectation pure, cette démonstration cruelle a été témérairement tentée, non par nous, grâee à Dieu! mais par nos adversaires, non en France, heureusement (où nous avons eu pourtant le regret de la voir proposée aux médecins,—hélas! par 1 Académie de médecine), mais en pays étranger et particulièrement sur le sol germanique, ce sol sans en-

ET l’École de j.-p. tessier. 45

trailles généreuses,— etcette triste épreuve s’est retournée accablante contre ceux qui ont eu l’audace et l’inhumanité d’invoquer un pareil témoignage.

Notre ami Jousset pouvait dire déjà sans réplique, en 1863 :

d Nous avons établi que la question de l’expectation dans la pneumonie ■ avait été posée en vue de démontrer que les guérisons attribuées à l’homœopatbie s'expliquaient naturellement par F expectation. Or, si les mémoires et les renseignements parvenus à l’Académie avaient confirmé cette première manière de voir, il est clair que la savante compagnie n’eût pas manqué d’écraser l’école de Hahnemann sous cet argument puissant de la guérison des maladies par les seules forces de la nature. Si elle ne l’a pas fait, c’est qu’elle est maintenant convaincue que la pneumonie est une maladie grave et qui se termine fréquemment par la mort quand elle n’est pas traitée ou quand elle est mal traitée.

a Si la conviction de l’Académie n’était pas encore complète, nous croyons que les résultats obtenus dans le traitement de la pneumonie par les médecins des hôpitaux de Paris, pendant le mois de décembre 1862, pourraient achever la conviction.

a Nous lisons dans la Gazette des hôpitaux du 7 février 1863 et dans le Bulletin de la Société des hôpitaux : a Les pneumonies ont été nombreuses et graves ; on en a compté 140 cas, sur lesquels 61 morts, plus d’un atiers(lisez : près de la moitié), et, chez les vieillards, des deux tiers » (1).

Et A. Milcent, l’année précédente, parlant de la mort du professeur Ménière, qui venait de succomber à la suite d’une pleuropneumonie, avait aussi ajouté avec tristesse :

« A-t-il suivi l’exemple de Sandras et de Legendre, tous deux victimes regrettables de ce préjugé nouveau qui consiste à croire que la pneumonie guérit sans traitement et qu’elle n’est plus une maladie grave ? Triste mais honorable obstination qui conduit de nos jours certains médecins à faire sur eux-mêmes (du moins n’est-ce pas sur les autres!) la fatale expérience de l’expectation dans la pneumonie. » (2).

Enfin ne suffisait-il pas simplement de consulter dans les premiers journaux venus les relevés hebdomadaires des décès à Paris pour apprécier dans quelle grave

(1) Art médical, t. XVII, p. 250.

(2) Art médical, 1862, t. XV, p. 240.

proportion est comprise la pneumonie dans la mortalité g-énérale?

Ces faits, que l’on devrait mieux connaître dans leur réalité, parlent déjà assez haut.

Mais, quoique l’action médicamenteuse proprement dite ne s’exerce (comme aucun médecin n’en doute aujourd’hui), ni par les qualités physiques, ni par les réactions chimiques, quoique la chimie et la physique n’aient rien à voir, en définitive, dans le mécanisme en question, ces sciences elles-mêmes ne contredisent rien ici. La première ne nous montre-t-elle pas d’une manière éclatante la divisibilité infinie des particules odorantes ou colorantes, ainsi que des ondes sonores et des g’ermes fécondants? La seconde n’admet-elle pas à son tour l’évidence des effets diaîytiques, l’une des plus précieuses découvertes récentes, sans pouvoir surprendre le secret réellement chimique de ces transformations par contact? 4-t-elle encore pénétré l’énig*me des effluves palustres, du vaccin et des autres virus? Ces analog-ies indéniables ont été invoquées à satiété. L’impuissance actuelle de la chimie à soulever le voile de certains mystères de la nature ne saurait donc infirmer en rien leur réalité. Ne faut-il pas réserver l’avenir? Ne peuton pas mieux espérer de nouveaux moyens d’investig’atîon, de l’analyse spectrale, en particulier, cette merveilleuse découverte g*râce à laquelle notre confrère Ozanam a suivi la présence substantielle des médicaments homœopathiques jusqu’à la 7® dilution ?

Il est vraiment oiseux d’avoir à rappeler sans cesse des principes aussi élémentaires et des faits aussi avérés. Il est surtout à regretter de voir se dresser perpétuellement, contre des démonstrations sérieuses, des plaisanteries puériles et démodées, que nos amis Mil-

(1) Voir l’excellent travail du Ozanam, Art médical, t. XV.

ET l’École le j.-p. tessier.

cent et Jousset s’étonnaient avec raison de rencontrer parmi les arg*uments de l’honorable orateur du Sénat, à propos delà quantité d’eau nécessaire pour élever une goutte du médicament à la 30® dilution, quantité évaluée à la capacité d’une sphère plus considérable que celle de notre système planétaire î Ges savantes hallucinations avaient pourtant reçu une douche froide assez correcte de la main magistrale de notre collaborateur Imbert-Gourbeyre, dans ces quelques lignes empreintes de verve originale et de bonne humeur irrésistible, qu’il prononçait dans ses lectures publiques sur l’homœopathie :

« Eh bien, Messieurs, voulez-vous savoir maintenant à quoi se réduisent les quantités de liquide nécessaire aux dilutions, que l’on a comparées à l’eau de la Seine, de la mer Noire, de l’Océan, et même à l’en-, semble incommensurable de tous les mondes?

« Toute l’eau de la mer Noire, que l’on dit nécessaire pour faire la 11® dilution, se réduit à un tiers de verre, à 55 grammes d’eau, pat la simple raison qu’on n’emploie à chaque dilution que 5 grammes de liquide, comme je viens de vous le faire voir, et par la simple raison encore que 11 fois 5 grammes ne font que 55 grammes.

«Ges 240,000 soleils remplis d’eau qu’il faudrait employer pour la 20* dilution se réduisent à 100 grammes d’eau, ce qui ne fait pas même un verre, parce que, dans tous les pays éclairés par tous ces soleils, 5 fois 20 font 100, et pas davantage.

« Cette quantité d’eau incommensurable que l’on a comparée à l’ensemble des mondes, et qui, d’après les adversaires de rhomœopâthie, devrait être employée pour arriver à la 30o dilution, savez-vous encore à quoi elle se réduit? A ce verre d’eau, dans lequel j’ai mesuré exactement 150 grammes, et toujours par la même raison arithmétique, parce que 30 fois 5 grammes d’eau employés à chaque dilution ne donnent que 150 grammes de liquide. Et voilà comment tous ces fleuves, toutes ces mers, tous ces mondes, imaginés par les hauts et petits barons de la science, viennent se noyer dans un verre d’eau! »

Nos amis Milcent et Jousset avaient donc le droit de conclure, en réponse à la discussion suscitée par la pétition des ouvriers devant le Sénat, que :

a Les objections contre l’introduction de l’homceopathie sont sans fondement sérieux ;

<1 Les faits invoqués sont controuvés ou dénaturés ;

43 LE D>- ALPHONSE MILCENT ET l’ÉCOLB DE J.-P. TESSIER.

« L’expérience est favorable ; la raison n’est pas contraire; la science de bonne foi y incline; la charité et la justice enfin reconnaissent cette légitime prétention de tout homme à ne remettre ce qu’il a de plus précieux, c’est-à-dire sa santé, sa vie, qu’à des soins qui lui inspirent confiance » (1).

Gela était, cela est toujours vrai, malgré la fin de nonrecevoir de la science officielle, renfermée dans son omnipotence ; omnipotence toujours accrue par 1 abdication de nos g-ouvernements modernes qui se succèdent sans relâche dans notre beau pays de France et se culbutent tour à tour, n’ayant d autres soucis et surtout d’autre temps que de défendre leur durée éphémère et leur autorité impuissante. Le pouvoir absolu du’ Roi- Soleil a sombré, et, à sa suite, toutes les dictatures issues de la Révolution. Seule l’autocratie de notre Faculté reste debout.

En voyant aujourd’hui cette intolérance que rien ne tempère, on se prend à reg'retter les siècles rétrog*rades où l’on se targ’uait moins de prog*rès et de libertés en les pratiquant davantag-e, et où les g*ouvernements dont le despotisme n’égalait pas, après tout, celui des corps enseignants, savaient trouver moyen cependant de protéger avec efficacité l’essor et l’indépendance de la médecine.

(l) L’homœopathie dans les hôpitaux, 1865.

l’abt médical.

Pendant que, sous rengrenag*e d^ la centralisation administrative, l’en seig’nement officiel mettant enjeu ses rouag’es multiples—ministères, académies, sociétés savantes, établissements hospitaliers,—enchaînait de plus en plus passivement à son orthodoxie les intelligences, le groupe restreint des élèves de J.-P. Tessier, suivant la fortune contraire, ne se laissait point abattre par le nombre et la puissance des obstacles. Loin de rester muets sous le bâillon, ils avaient déjà, depuis dix ans, érigé une tribune d’enseignement, et déjoué la conspiration du silence en créant à leur usage un organe de publicité. A l’appel et sous l’inspiration du maître, les rares fidèles placés auprès de lui fondaient, au commencement de l’année 1855, le journal Y Art médical^ destiné à refléter l’esprit véritable de leur doctrine et à mettre dans son jour réel leur attitude scientifique. C’est à ce foyer commun qu’ils devaient retremper, plus active et plus persévérante que jamais, leur vitalité.

A. Milcent, l’un des premiers, et avec lui les vétérans de J.-P. Tessier, se donnèrent sans réserve à cette fondation. Les prévisions des sacrifices furent acceptées avec empressement et sans regrets. Le champ de la lutte allait s’agrandir. Tous n’eurent qu’un cri d’entrain et de fête : en avant!

Pourtant, dans leur petit nombre, devant les légions et les redoutes de l’ennemi, ils ne se faisaient aucune illusion sur les témérités de l’entreprise confiée à l’insuffisance de leurs ressources et de leurs forces.

Il ne s’agissait pçis, en effet, d’éditer un nouveau re Bavasse. 4

cueil, pareil à tant d’tiutres, asile banal ouvert à tous les investig*ateurs, écho servile de renseig*nement officiel de la Faculté ou de la clinique des hôpitaux, bulletin plus ou moins complet des académies et des sociétés savantes. Dans ces registres périodiques, nécessaires à l’observation courante, où s’entassent les faits, les opinions et les formules de toutes provenances et parfois les plus contradictoires, on chercherait en vain une lueur de coordination scientifique et d’unité doctrinale, et, dans ce dédale, l’ombre du moindre fil conducteur. Les comparses ne font que passer comme des ombres sur la toile, sans suite et sans lien, chacun avec une technologie différente et parfois un but opposé. Le rôle do la rédaction proprement dite se borne à leur ouvrir la scène, et, de la coulisse, à laisser faire le jeu.

Tout autre était notre visée. L’école de J.-P. Tessier avait surtout à cœur de fonder son enseignement, d’instituer une doctrine, de restaurer la science. Eclairer par les rayonnements de la philosophie chrétienne l’alliance salutaire et féconde de la religion et de la médecine, entre lesquelles il peut y avoir quelques malentendus, non de contradiction réelle parce qu’il n’y a point de vérité contre la vérité, c’était là d’abord la lueur à projeter sur le double hémisphère de la science naturelle et médicale de l’homme considéré, —au point de vue physiologique, dans l’ww^éintime et substantielle de l’âme et du corps ; — au point de vue pathologique, dans la fixité des essences morbides en elles-mêmes, et dans leurs rapports de causalité avec les prédispositions définies du composé humain sous la servitude de sa déchéance originelle. Ensuite, il fallait montrer, sur le terrain de la médecine pratique, que cette même méthode, qui éclaire scientifiquement la nature de l’homme et celle des maladies, permet de résoudre aussi celle des mé-

ET l’École de j.-p. tessier. 5i

dicaments, en donnant à ce dernier problème le même point de départ certain d’unité et de fixité^ savoir : l’objectif de leurs propriétés positives substitué aux banalités des hypothèses courantes, suivant cette parole par laquelle Hippocrate ouvre un de ses livres immortels : « Le principe de la coordination de l’art médical est ce qui ne changée pas, l’immuable, ^immuable en mê~ dedne. » Grande parole à laquelle notre maître ajoutait : ce Or, ce qui est immuable, c’est la nature de l’homme, c’est la nature des maladies, c’est la nature des substances médicamenteuses » (1). Immense domaine ouvert à l’héritage du passé et aux acquêts de l’avenir, où le progrès donnait la main à la tradition, acceptant à ses deux confins opposés Hippocrate purifié par le baptême du spiritualisme chrétien, Hahnemann réconcilié avec les vérités dogmatiques de la médecine. En un mot, rendre cette dernière, selon la parole de J.-P. Tessier, « plus scientifique dans ses principes et dans ses méthodes, plus profitable aux malades, plus honorée aux yeux des juges compétents, tel devait être le rôle de l'Art médical dans les intentions comme dans les efforts de ses rédacteurs. »

Edifice trop vas te, sans doute, pour un nombre si restreint d’ouvriers! Encore, si une partie du public médical se fût trouvée prête ou au moins disposée à faire accueil à leurs idées et à prêter soutien à leurs efforts ! Mais, indépendamment de la défaveur générale attachée dans l’état des esprits, —au point de vue philosophique, à cette tentative, tout d’abord inouïe, de restauration chrétienne de la science, —les médecins, sur le terrain pratique, se divisaient en deux camps ennemis et irréconciliables : les uns déclarant avec Hahnemann que l’homœopathie est toute la médecine, ou au moins (1) Art médical^ l. II p, 7.

toute la thérapeutique; les autres se refusant à lui accorder une apparence de valeur, même une ombre d’examen.

Les fondateurs de VArt médical avaient donc à remonter le double courant en sens contraire. Improuvant ces prétentions de secte et ces divisions de caste, ils admettaient sincèrement Fbomoeopathie à titre de méthode thérapeutique, mais ils la repoussaient résolument à titre de doctrine médicale. C’est en protestant de leur respect pour la science traditionnelle, qu’ils acceptaient dans son prog*rès légitime la réforme babnemannienne ; c’est en voulant, avant tout et surtout, rester médecins., qu’ils rejetaient avec soin de leurs personnes la qualification, et de leurs œuvres, l’étiquette à'homœopathes ou dé allopathes., réciproques injures dont la profession non moins que la science avaient à rougir et à souffrir. Ils se trouvaient donc dans la nécessité de donner tort à la fois—et aux premiers qui niaient la constitution dogmatique de la médecine pour y substituer un pur empirisme thérapeutique,— et aux seconds qui dédaignaient les résultats de la méthode expérimentale de Hahneminn parce qu’il avait méconnu la constitution nécessaire de l’art. Aussi ne pouvaient-ils manquer de mécontenter tout le monde : ceux qui combattaient au dedans comme ceux qui combattaient en dehors des murs d’Ilion, et de s’attirer en même temps sur les bras le conflit armé des deux sectes en présence. Ce qui ne manqua pas d’arriver.

Partisans de cet éclectisme vrai et légitime, celui qui, séparant réellement Pivraie du bon grain, «repose sur le critérium défini pour chaque ordre de faits et de vérités, et juge, non d’après la fantaisie de chacun, mais d’après les règles logiques de la certitude, et dont le motif supérieur ne saurait être désavoué par tout vrai méde-

ET l’École de j.-p. tessier.

cin, » (1) les élèves de J.-P. Tessier s’exposaient à toutes les objections produites contrele/a«.r éclectisme,cettedéfroque usée d’une secte philosophique aussi arbitraire dans son principe que dans sa méthode, et dont l’éclectisme scolastique est précisément le contraire et la réfutation :

Salus ægrotantis suprema lex esto.

Cette attitude scientifique n’avait donc point de g’râce à attendre des esprits prévenus et exclusifs qui s’entrecombattaient fro aris et focis, avec le mot d’ordre tout ou rien. J)e part et d’autre, nous devions être suspectés de trahison, accueillis en ennemis, et cela, avec une rig-ueur non moindre de la part des adeptes systématiques de Hahnemann, malg*ré notre soin extrême à exalter par-dessus tout la suprématie de ses services, à excuser les erreurs inhérentes à la nature de son génie, à défendre enfin le proscrit persécuté et méconnu.

En même temps que la force de résistance suffisante à opposer à ce double courant, où trouver le loisir de faire face àl’effort ininterrompu d’un tel labeur ; de prendre connaissance de tous les faits, mémoires, discussions se produisant chaque jour, dans la presse, les académies, les amphithéâtres; d’exhumer et de réunir, épars et enfouis dans les bibliothèques publiques, l’ensemble des documents et des sources nécessaires aux travaux originaux? Les périodes du jour, impérieusement absorbées par les soins et les conseils dispensés aux malades, ne laissaient guère de vide. Il ne restait le plus souvent, pour permettre cet essor assidu de l’intelligence et de là volonté, que le temps violemment dérobé au repos de la nuit, à ce repos si indispensable après les fatigues d’une profession sous tant de rapport

(l) Art médical^ 18do, t. Il, p. 7; 1856, t. III, p. 321.

pénible et énervante. Combien d’heures, en effet, consacrées à cette tâche ardue, sans trêve et sans merci, soustraites aux relations du monde, aux affections de la famille, à la réparation des forces défaillantes, pendant que, dans la solitude et le silence du cabinet, la pensée tendue veillait, la vie surmenée se consumait, hélas ! plus rapidement que la lampe nocturne, au milieu des longues et arides méditations des problèmes de la science !

Dix-neuf années se sont écoulées, trente-huit volumes de Y Art médical se sont succédé, et de cette chaîne déjà longue, les mêmes ouvriers ont forgé, un à un, tous les anneaux, plus lourds chaque année, à mesure que la maladie et la mort venaient décimer les rangs. Faut-il s’étonner de tant de pertes répétées et cruelles ? Les dernières paroles de Frédéric Gabalda, dans cette nuit douloureuse qui vint nous le ravir, lui aussi, à l’improviste, sont l’irréfragable témoignage de ce sacrifice de la vie fait par les disciples de Tessier à leur ingrate mission, — sacrifice dont Milcent gardait et cachait dans son cœur résigné, le secret pressentiment. Mais nous l’avons dit, joyeux et confiant, il fut Fun des premiers à l’honneur et à la fête.

A la veille d’inaugurer cette longue lutte, avant de tirer l’épée qui ne devait plus rentrer au fourreau, prosternés à l’entour de leur chef et aux pieds du vénérable St saint pasteur de Notre-Dame-des-Victoires, Desgenettes, les premiers fondateurs de l’Ar^ médical sollicitaient les grâces et les bénédictions divines, si nécessaires à leur entreprise. Et alors, si l’on me pardonne d’emprunter cette image à un grand poète déchu, alors, la jeune garde entra dans la fournaise.

ET l’École de j.-p. tessieii, 55

La publication du nouveau journal excita un étonnement qui ne fut pas, — sous le coup de lapremière impression, chez ses adversaires eux-mêmes, — sans un mélange de ce respect involontaire que la conviction de la vérité impose tout d’abord.

Notre ami a signalé l’accueil réservé sans doute, mais non sans honneur^ rendu par la presse scientifique à Y Art médical au moment de son apparition, accueil qui contrastait, disait-il (1) « avec ces colères dont l’Académie de médecine venait de donner le triste spectacle par des actes et des discours dirigés sans péril contre des absents. »

Plusieurs journaux, parmi les plus recommandables, parurent même frappés, à notre entrée dans la lice, de ce spectacle.

« Ils ont senti (ajoutait notre collaborateur), que ce n’était point un événement vulgaire et sans portée que l’apparition dans le monde médical de ce nouvel organe d'une école jusqu’à présent proscrite. Cette école qu’on espérait étouffer à petit bruit, sans discussion, dans l’ombre des scrutins de concours, sous les irresponsables arrêts d’une coalition permanente, sous les coups répétés et sourds de la calomnie, cette école, qu’on croyait presque tuée, fait acte de vie; elle a pris place sur le terrain de la publicité scientiflque, elle a désormais un organe, elle commence un enseignement.»

Le recueil entre tous le plus accrédité, les Archives de médecine^ reconnaissait que :

« Ds fait, on ne trouverait nulle part une rédaction où. l’unité de vues, où la conformité de principes, fussent poussés à un tel degré; » ajoutant : « C’est d’ailleurs un spectacle qui ne manque pas d’une certaine grandeur mêlée de tristesse que de voir cette association de douze

(1) L'Art médical devant les journaux de médecine. Art médical, 1.1, p. 407.

hommes d’intelligence et de travail, qui ont été nos camarades ou nos amis, qui ont vécu de. notre existence et qui aujourd’hui épuisent vainement leur zèle et s’obstinent à défendre pied à pied un terrain sans solidité. »

Si ce spectacle ne manquait pas d’une certaine grandeur mêlée de tristesse, ce n’est point que le terrain fût dépourvu de solidité, non ! mais bien parce que ceux-là qui allaient répandant les semences de la vérité chrétienne dans les champs pleins d’ivraie de la science moderne pressentaient avec mélancolie qu’elles ne g*ermeraient pas de long*temps sous leurs mains. Cependant, ils n’étaient pas sans espérances, et leurs semences n’ont pas été entièrement perdues.

Au reste, après cet enregistrement peu compromettant accordé, non sans restriction d’ailleurs, à la naissance du nouveau journal, la presse médicale, sous la consigne des chefs, ne sortit bientôt de son mutisme à notre égard que pour s’associer plus ou moins ouvertement aux actes d’intolérance dirigés contre l’école de J.-P. Tessier par les mandataires de l’enseignement officiel. Témoin l’attitude inqualifiable de la Gazette hebdomadaire^ à l’occasion du coup d’état de la Société anatomique dont nous avons parlé plus haut. Non-seulement le rédacteur en chef de cette feuille, M. Dechambre, passant condamnation sur l’exclusion de nos amis, cherchait a lui « donner la consécration d’une publicité qui, dans la Gazette hebdomadaire^ avait le caractère officiel», mais encore, approuvant cette sentence brutale conforme selon lui aux prescriptions de la loi (!) et à celles d’un libéralisme éclairé (/1), il accompagnait la controverse qui s’ensuivit de quolibets et de lazzi doublement inconvenants, en pareille occurrence, en ce qu’ils ne compromettaient pas moins le caractère d’un confrère digne et honnête que la plume d’un journaliste soi-disant libéral et éclairé.

ET l’École de j.-p. tessier.

D’un autre côté « l’acceptation de la réforme Hahnemanniennesous le seul bénéfice de complément à la tradition thérapeutique », la répulsion à professer tout exclusivisme systématique, enfin le refus « de substituer le titre accessoire d’homœopathe au titre tradi tionnel de médecin », valurent d’abord à Milcent et aux élèves de Tessier la suspicion et les dédains des adeptes radicaux de la secte de Hahnemann. Le président de la Société Gallicane, Gastier, fulminait lui aussi, au nom de l’orthodoxie, son Credo contre l’éclectisme thérapeutique de Y Art médical^ éclectisme fort mal interprété d’ailleurs, car, fondé sur le principe indéniable dont nous avons parlé, il se résumait, en somme, dans la pratique, par cette formufe féconde de la médecine des indications.

Les orthodoxes purs de la même petite ég'lise, abasourdis de nous voir rejeter la qualification d’homœopathes, devenue—dans la bouche de ceux-ci « une injure à la tradition, » — comme dans la bouche de leurs adversaires «une injure au progrès,» — tandis que notre drapeau affirmait le -progrès dans la tradition., — s’ég’araient en insinuations malveillantes et protestaient avec leur zèle intempérant contre nos réserves. Toutefois, ajoutons bien vite que, mieux éclairés sur nos principes comme sur leurs propres intérêts, ces derniers, en g*rande partie, ne tardèrent pas à reconnaître que la justification scientifique de l’homœopathie française, surtout dans les nécessités présentes, était attachée à la fortune de notre drapeau, il ne resta parmi eux qu’un g*roupe d’intransigeants déterminés, dans leur bonne foi aveugle, à accepter avec un égal fanatisme les erreurs provenant des prétentions du sectaire, à l’égal des grandes vérités dues au génie du savant, et par conséquent à laisser envelopper les unes et les autres dans un commun discrédit. C’est ce

groupe, composé d’hommes de talent, d’ailleurs, qui essaya, tout d’abord, d’org’aniser la résistance contre la tentative de l’école de Tessier, et qui, de temps en temps, essaie d’évoquer encore contre elle le fantôme du Hahnemannisme qu’il serait plus opportun délaisser dormir en paix.

Néanmoins, il serait injuste de ne point reconnaître hautement que ceux-là même, en combattant nos vues, ne laissèrent pas que de nous prêter en toute rencontre plus tard leur aide loyal et g*énéreux. Mettons donc avec empressement de côté des dissentiments secondaires, et ne g*ardons plus désormais que le bon souvenir et la ferme confiance d’une alliance aussi opportune que précieuse, consacrée activement et honorablement à la défense contre l’ennemi commun.

Combien ne devons-nous pas de reconnaissance à ceux de nos confrères dévoués qui nous ont assisté, sans hésitation et sans lassitude, depuis près de ving*t ans, de leur patient et bienveillant concours, malg’ré notre insuffisance manifeste ! Nous les adjurons de nous l’accorder encore cette salutaire assistance, aujourd’hui plus nécessaire que jamais après les vides irréparables qui ont décimé nos rang-s et affaibli nos forces, — et alors surtout que la lutte se réveillant plus ardente, peut être plus décisive pour notre pays, entre l’erreur et la vérité, sur le terrain de la science comme sur les autres confins de la société humaine, toutes les forces vives de la cause chrétienne, si humbles qu’elles soient, doivent marcher avec plus d’ensemble et de résolution au combat.

Remercions aussi, parmi les nobles soutiens de cette grande cause, dans la presse, religieuse surtout, les dignes âmes dont les suffrages sympathiques et les sages conseils ne nous ont jamais fait défaut.

ET l’École de j.-p. tessier.

Rappelons enfin le plus haut témoig*nag*e de charité qui devait nous être accordé, par-dessus tous les autres, après l’accueil bienveillant fait au premier volume de VArt médicak par le Souverain-Pontife : la bénédiction apostolique qui descendit, le 14 avril 1858, du trône vénéré de Saint-Pierre sur le front de notre maître et de ses coopérateurs (1), avec l’encourag-ement le plus paternel donné à leurs travaux.

Sans doute, cet aug*uste témoignage ne doit être interprété, dans sa portée réelle, que sous le bénéfice des pieuses réserves dont la prudence et la sincérité de Tessier s’empressaient de l’entourer, lorsque ce dernier le faisait suivre de ces libérales paroles :

« Autant l’Église est jalouse de l’indépendance que son divin fondateur lui a assurée vis-à-vis des autorités temporelles et qui est la condition nécessaire de sa, mission divine, autant l’Église est fière de la liberté de ses enfants dans tout ce que Dieu a livré à la discussion des hommes. Nous irions donc à l’opposé de l’esprit et des traditions constantes de la sainte Église et abuserions de l’honneur qui nous est fait en laissant croire à une sanction de nos doctrines (2), »

Mais, on le sait depuis, ces mêmes doctrines, dans leurs vérités fondamentales, c’est-à-dire dans leurs assises chrétiennes, recevaient, peu d’années après, du même Souverain-Pontife, l’approbation dogmatique la plus explicite à l’occasion du beau livre de notre cher collaborateur Frédault (3), approbation qui faisait dire, avec juste raison, à celui qui en recevait le plus directement l’honneur :

« Plus notre cœur est plein de gratitude et de joie, plus aussi notre esprit s’élève pour méditer les gra;ads enseignements auxquels nous

(1) Bref apostolique de S. S. le Pape Pie IX, adressé à J.-P. Tessier, Ârt médical^ t. VIII, p. I .

(2) Td., p. 4.

(3) Traité d’anthropologie physiologique et philosophique.

devons nous appliquer et pour continuer les travaux qu’on nous donne,

pour ainsi parler, l’ordre de poursuivre (1). »

Quand cet unique résultat eût été obtenu d’établir cette grande vérité première par l’union de la philosophie chrétienne et de la médecine, la part de J. P. Tessier et de son école, dans la régénération doctrinale en voie d’accomplissement, ne resterait donc ni sans mérites ni sans' fruits. Il y a là le point de départ, l’impulsion légitime d’un mouvement irrésistible destiné à transformer la science médicale et à lui assurer la possession prochaine de sa place hiérarchique, dont l’effort incessant des adversaires de la vérité religieuse l’a si misérablement dépouillée. La doctrine dont VArt médical a pris l’initiative, a renoué la tradition, a développé les bienfaits, dont il a été Favant-garde et le porte-voix, dont la formule est devenus pour lui l’épigraphe et le frontispice, cette doctrine, avec une telle sanction, peut attendre en confiance l’œuvre toujours lente, mais incoërcible, du temps. Son éclosion répond de son avenir. Elle a reçu désormais le baptême avec la vie.

Que nos adversaires l’avouent ou non, le souffle de l’école de Tessier a pénétré déjà en plus d’un endroit la science. Nous retrouvons notre pensée incomplète, mal comprise, mutilée, défigurée, il est vrai, mais enfin, nous la reconnaissons saris peine dans une foule de productions de la sciei.ee officielle, dans les livres, dans les leçons retentissantes de certains professeurs, qui ne semblent avoir en vue de la travestir que pour mieux ’s’en emparer.

Dix années après sa fondation, Milcent pouvait signaler déjà avec vérité cette influence incontestable des enseignements de Y Art médical^ non-seulement dans la

(1) Lettre apostolique de N. S. P. le Pape Pie IX au D-- Prédault, 21 novembre 1863. Âri médical, t, XIX, p. 2.

Et l’École de j.-p. tessier.

voie des doctrines, mais surtout sur le terrain de la médecine pratique :

« ... Un mouvement considérable emporte le monde médical, depuis quelques années; à voir les luttes vaines, les débats stériles, d’il y a dix ans, entre l’organicisme et l’humorisme moderne, à voir les idées sérieuses qui maintenant se font jour partout..., le souci dès espèces morbides, le retour à la séméiotique, la recherche des indications positives dans les médications éclectiques, on ne peut plusse le dissimuler, un monde ancien s’en va, un monde nouveau paraît.

« Le rôle tenu par Art médical dans ce mouvement peut être passé sous silence par les contemporains, l’histoire lui rendra justice. Il y a dix ans que le journal existe, et pendant ces dix ans, il a été tout au moins le foyer principal de ces lumières qui éclatent de tous côtés (i). »

Et, en 1871 ;

« ... Si nous en jugeons par les nombreux emprunts faits à notre école... nous serions devenus classiques, tant on a mis d’empressement h nous dépouiller en nous injuriant; mais, grâce au silence obstiné des irréconciliables, comme Grisolles..., la jeune génération ne saurait reconnaître notre bien dans les mains de ceux qui, nous assassinant, ne rougissent pas d’hériter de nous. Même à ce compte, nous sommes trop heureux de voir la vérité, celle que nous avons travaillé à vulgariser à nos dépens, se répandre et triompher (2). »

N’est-ce pas ce que l’un de. nos rédacteurs remarquait naguères si finement, dans le dernier numéro de VArt médical (3), en parlant du « linge démarqué par nos adversaires» —ajoutant;

« Cette gloire (de se voir dépouillé) n’est point à dédaigner dans le domaine des sciences. J’estime même... qu’elle est la plus sérieuse et la plus saine. »

Oui, cette gloire, nous ne devons pas l’abdiquer;

(1) Ari médical, 186S, t. XXI, p. 157.

(2) Art médical, 1871, t. XXXIII, p. 76.

(3) Art médical, 1873, t. XXXVIII, p. 464.

go le docteur ALPHONSE MILCENT

c’est ce bien qu’il faut poursuivre. O bons semeurs! semez encore ! vous, les anciens et derniers survivants, ne vous lassez pas! Voici de nouveaux venus pour renforcer les rang*s : Paul Tessier, lui que noblesse oblige et qui ne portera pas sans honneur le grand nom paternel; Guérin-Méneville, Gonnard, d’autres encore, et plus tard les dignes fils et héritiers de Frédault, Gabalda, Jousset. Tenez-donc toujours hauts vos cœurs dans ce labeur sans relâche. Pour moi, dans ma retraite, suivant vos efforts, je vous adresse de loin cette assurance : notre semence lève déjà, et peut-être le moment n’est pas loin où vous moissonnerez dans la joie après l’avoir longtemps répandue dans les larmes,

Ce n’est pas ici le lieu ou l’heure de discerner, dans la lutte encore poursuivie, le labeur respectif de nos principaux combattants, pour la plupart, chevronnés de l’internat, lauréats des concours, vétérans éprouvés de toutes nos anciennes luttes. Si ce moment doit jamais venir, si cette enquête peut sembler plus tard utile, d’autres, après nous, seront plus libres et mieux en mesure, à la lueur progressive des événements, d’apprécier les résultats acquis. Distinguons plus particulièrement aujourd’hui les titres de celui, parmi nous, qui doit rester le sujet principal de l’étude présente.

Cette sollicitude que les fondateurs ce VArt médical portaient à l’œuvre collective, nul ne la manifesta plus vive et plus assidue que Milcent. Là fut désormais la constante préoccupation de sa pensée et le domaine exclusif de sa vie scientifique. Après avoir fait partie du

ET l’École de j.-p. tessier.

comité primitif de fondation, il devint, après la mort du maître, en 1862, le véritable rédacteur en chef du journal, jusqu’au dernier moment, quoiqu’il ne voulût jamais, malgré les instances répétées de celui qui écrit ces lignes, en revêtir le titre aux yeux du public.

A ce sujet, je ne saurais mieux faire que d’emprunter encore à notre excellent ami commun Frédault, — qui me pardonnera de revenir sans cesse à sa haute autorité, — la révélation de ce trait de délicatesse, que je tiens, par dessus tout autre, à rappeler, parce qu’il fait mieux connaître l’amitié réciproque, non pas seulement de celui que nous avons perdu, mais encore des compagnons dévoués et fidèles, qui' nous restent après lui :

« Tout en remplissant ces fonctions de rédacteur en chef avec ce soin et cet amour du devoir qu’il apportait en toutes choses, il (Milcent) ne voulut jamais en prendre le titre, dont il aurait pu se faire gloire, pour ne point en priver celui de nos amis à qui Tessier l’avait donné de son vivant, et qui cependant demeurait toujours douloureusement retenu loin de nous par la maladie. C’était, disait-il, une consolation pour cet ami, qui ne pouvait participer à nos travaux, d’être encore parmi nous par son titre, et c’était pour nous un trait de sa présence qui entretenait un souvenir cher à nos cœurs (1). » .

Dans les nombreux écrits de notre collaborateur, on retrouve toujours, sous la plume de l’écrivain communicatif et sympathique, la doctrine du penseur sincèrement assuré de sa ligne droite et de son noble but.

Ainsi que le démontrait récemment, par de curieux exemples, un médecin éminent, qui vient d’être enlevé à la science, le D*" Boudin, l’originalité humaine se manifeste et se distingue dans toutes ses productions. Chaque enfantement de la pensée en porte l’empreinte caractéristique et reproduit le type et le cachet de l’esprit dont elle est l’éclosion. Rien n’est assurément plus

(l) 23 septembre 1873; reproduit dans^rfmed., octobre 1873.

vrai que ce mot si connu d’un grand naturaliste, qui définit, en particulier, le style par l’image elle-même de l’homme.

Cette image claire, élégante, correcte, personnifiant dans Milcent l’heureuse harmonie du bon sens et du bon goût, nous la retrouvons toujours dans sa forme littéraire, digne, mesurée, méthodique, empreinte de gravité doctrinale, et où néanmoins l’on sent vivre et résonner l’accent ému et profond de la vérité. »

Sans doute, sa visée n’atteint pas les hauteurs où plane souvent le vol orageux de notre guide. Il n’en a point les fougues et les heurts, les éclairs elles ombres. Le maître, dans le combat, comme les soldats de César, frappe les ennemis à la tête, non, d’ailleurs, sans les en prévenir. L’élève se tient dans un rôle plus modeste qu’il suit avec une allure plus égale, s’appliquant surtout à pénétrer de sa sérénité les enseignements qu’il a reçus pour les propager. A cette tâche répond l’une de ses plus délicates qualités d’écrivain, qualité simple et rare à la fois : la clarté, — je veux dire cette sorte de transparence lumineuse qui, dans la nature animée, est le miroir de la vie dont elle est aussi le sentiment et le charme dans les arts d’expression.

Malgré la vivacité de ses convictions, ce cœur, qui déborde souvent d’amertumes, n’a point de véritables colères ni de sourdes rancunes. Implacable contre l’outrage à la vérité chrétienne, il n’a, pour les hommes, que commisération. Il s’attache, non à vaincre mais à convaincre ses adversaires, et l’ardeur de sa lutte n est que le zèle de sa charité. Diligere hommes , interfîcere errores est l’adage qu’il répète sans cesse.

Tel est l’essor tempéré et constant de cette plume, qui ne fut jamais, malgré tant de provocations, trempée de fiel.

ET l’École de j.-p. tessier.

Travauxorig*inaux de médecine pratique, exposition de doctrines, aperçus de philosophie médicale, comptesrendus, critique et polémique à l’occasion des principales questions à l’ordre du jour de la science, le talent du fécond rédacteur a tout abordé dans ce recueil avec sa conscience et sa lucidité ordinaires. 11 serait beaucoup trop long* et, d’ailleurs, superflu de donner ici une analyse, même succincte, de ces productions multipliées : il suffît de mentionner, le plus sommairement possible, celles se rapportant aux diverses parties de la théorie et de la pratique de notre art, nous réservant de donner quelques développements plus utiles à la question importante de l’enseig^nement médical.

Nous trouvons d’abord une série d’articles relevant de la médecine pratique, dont l’ensemble constitue une œuvre dig’ne d’attention, bien que, malheureusement, inachevée. Je veux parler des études sur les maladies qui affectent les voies respiratoires. Ce sujet avait sollicité les recherches de notre observateur, dès son internat. Une possession minutieuse de la séméiotique appliquée aux troubles des organes respiratoires, jointe à la détermination fidèle et judicieuse des formes et des évolutions de leurs états morbides, éclairée par la loi de leur essentialité, nous permettait d’espérer, malgré les exigences hâtives d’une publication périodique, une œuvre magistrale digne de faire suite à celle qui nous avait donné la reconstitution nosologique de la scrofule. Le temps a déçu cet espoir. Toutefois, ce travail incomplet ne reste pas sans fruits. En particulier, le sens médical avec lequel il a dégagé la conclusion légitime des Davasse. 5

récentes discussions académiques, sur la nature du tubercule, peut être considéré comme la solution logique des diverg-ences confuses entre les anatomo-patholog*îstes contemporains.

Les études en question sont : 1® le rhume; 2° le catarrhe suffocant; 3® les bronchites symptomatiques; 4® la pleurésie essentielle; 5® les pleurésies symptomatiques; 6* les indications de la pleurésie ; 7® la phthisie défigurée sous le nom de tuberculose; 8° la nature et les formes de la phthisie; 9“ la défense de lessentialité de la phthisie; IG® les signes tirés de la respiration^ et particuliérement la dyspnée; 11® enfîn^ les rapports du zona et de ïinflammation des nerfs sous-jacents.

Le choléra, dans ses diverses invasions, a été étudié par Milcent avec un soin attentif. Indépendamment des formes de cette maladie, si bien définies par notre maître, il a discuté en détail bon étiologie, particulièrement sa marche géographique, l’importance de certaines mesures préventives spéciales, l’exposé des divers traitements, les résultats des médications homœopathiques obtenus par Tessier, Roux (de Cette), et fait une critique judicieuse des documents- publiés sur cet intéressant sujet.

Distinguons encore^ à un point de vue éminemment médical, l’examen des recherches spéciales publiées tour à tour par MM. Hardy et Bazin sur la pathologie cutanée, et dans lequel est signalée la conformité de leurs travaux avec les principes de la doctrine essentialiste de J.-P. Tessier.

Au point de vue clinique, il faut citer plusieurs observations de pneumonie traitée par la méthode hahnemannienne, les divers comptes-rendus du traitement des malades à l'hôpital Saint-Jacques et à l’ambulance militaire de Montebourg.

ET l’École de j.-p. tessier.

Nous devons retenir comme contribution sérieuse à la matière médicale et à la thérapeutique :

En premier lieu, le mémoire original intitulé : De la ■ciguës de ses principales indications et de la différence de ses Faisant l’inventaire des matériaux que la tradition 'possède sur ce médicament, notre auteur explique de la manière la plus satisfaisante les résultats contradictoires des différents expérimentateurs et les malentendus du débat passionné, qui s’éleva à la fin du dernier siècle entre Storck et deHaen, par la confusion générale dans l’expérimentation ; et, remplaçant ces données confuses par des distinctions rigoureuses, il parvient à trouver le fil conducteur qui suggère les indications légitimes pour la pratique et concilie les apparentes contradictions <le la science.

En second lieu, la traduction du latin faite par Champeaux et Milcent des Fragments sur les effets positifs des médicaments observés sur T homme sain^ traduction inaugurée avec les premiers numéros de VArt médical. En présence de l’erreur et de la mauvaise foi qui dénaturaient la méthode homoeopathique, rien de plus epportun que d’exposer dans son jour scientifique le vrai point de départ de la thérapeutique expérimentale, telle qu’elle se constitua purement et simplement, sans prétention d’abord, sans arrière-pensée de révolution doctrinale et de réforme posologique. En même temps, rien de plus utile que de déduire — de l’exposé comparatif des effets obtenus sur l’homme en état de santé par l’expérimentation directe de Hahnemann avec ceux signalés 'déjà parles médecins antérieurs,—le caractère vraiment philosophique de cette œuvre féconde. « Le premier devoir de l’artiste, — s’écriait l’illuslre réformateur dans la préface de ses recherches,—^ c’est de posséder la con-

g 8 LE DOCTEUR ALPHONSE MILCENT

naissance la plus parfaite des instruments de sa profession, mais, hélas ! personne ne croit que tel est le devoir du médecin. » Et, en effet, on ne s’était g'uère occupé, avant lui, Hahnemann, de déterminer les actions positives des substances médicamenteuses, c’est-à-dire, les modifications qu’elles produisent en dehors des influences complexes et variables de l’état de maladie. La traduc-^ tion de ces frag-ments, avec son complément. Essai sur un nouveau principe pour découvrir les vertus curatives des siibstances médicinales^ du même illustre réformateur de la méthode thérapeutique, devrait avoir une place d’élite dans la bibliothèque de tout médecin jaloux de son art.

Enfin, signalons — divers aperçus critiques sur la médication homœopathique à l’occasion de l’analyse des ouvrages des D"'Chargé, Teste, Imbert-Goubeyre; de la préface de M. Dumas au Codex; — les comptes-rendus du congrès homœopathique de 1867, — et les bulletins nombreux et variés où trouvent place la plupart des questions à Tordre du jour.

Fidèle au drapeau de VArt médical sur le terrain thérapeutique, Milcent acceptait dans toutes leurs conséquences, comme éléments de la réforme nouvelle : l’expérimentation physiologique, la loi de similitude,

T unité médicamenteuse et la posologie infinitésimale. L’action certaine des doses réduites à l’état subtil lui était démontrée cliniquement par la répétition des résultats et par l’efficacité habituelle. Il les adoptait généralement aux degrés de division les plus variés et les plus extrêmes, toutefois sans exclure les doses massives, réservées à certains cas et pour certains médicaments : le quinquina et ses dérivés, la digitale, le fer, le chloral, les opiacés, les eaux minérales, etc., etc. Mais, en même temps, il répudiait de toutes ses forces les errements du Hahnemannisme, proprement dit, soit comme

ET l’École de j.-p. tessier.

prétention doctrinale, soit comme système nosolog*ique, soit comme revendication thérapeutique exclusive. A l’un de ces homœopathes purs «qui n’ont rien oublié, ni rien appris », il pouvait dire :

(( Voilà pourquoi nous sommes Hahnemanniens tant que Hahnemann est dans la vérité, et pourquoi nous ne sommes pas homœopathes absolus. Notre raison, c’est que l’homœopathie n’a pu supprimer la médecine ; que si elle est la plus importante des médications, elle n’est pas la seule; c’est que vouloir tout réduire au simile, c’est coucher le médecin sur le lit de Procuste ; c’est que la loi des semblables n’est qu’une loi d’analogie et que tant qu’on n’aurapas reproduit des maladies avec des médicaments, cette loi ne sera pas absolue ; voilà nos raisons. » (1).

Età l’autre qui diminuait trop volontiers le rôle salutaire de Tessier dans la vulg*arisation de cette réforme :

«... Il aurait mieux fait de se souvenir des grands services que ce maître a rendus à l’homœopathie en la débarrassant de ses erreurs, de ses exagérations, de son mépris outrageant pour la tradition, de son isolement de parti pris, en lui assignant un rôle réel en médecine, en la rattachant à toutes les vérités dont elle s’était inconsidérément séparée; en la rendant acceptable, possible, scientifique; en lui apportant le puissant témoignage de son talent, de sa grande autorité, de ses sacrifices, de son dévouement, n (2).

Avec quel sentiment profond de la vérité proscrite l’élève fidèle appréciait les violences des adversaires de rhomœopathie contre le maître poursuivant, au milieu des tribulations sans nombre, son œuvre de patientes recherches à l’hôpital Beaujon :

« ... Il est des gens qui commencent, à s’émouvoir de tant de colères excitées contre une question scientifique et de pure expérience. Ils s’étonnent à bon droit qu’on veuille étouffer dans la ôoMel’homœopatbie et les homœopathes. Ils cherchent sans la trouver une réfu-

(1) Art médical, 1864, t. XIX, p. 377.

(2) Art médical, -1867, t. XXVI, p. 171.

tation sérieuse... voilà ce qui frappe les honnêtes gens en médecine et dans le monde ; et ceux qui sont le moins au courant de ce qui se passe sentent et devinent dans la situation de nos adversaires quelque chose de faux et de violent qui prépare d’inévitables réactions. On constate une implacable animosité... et cette intolérance insupportable, en matière de science, qui rappelle ces sectaires d’un autre âge dont le chef s’écriait dans ses âpres colères :

« Q>m se maosime noUs opponunt, aut necandi, aut si hoc commodo fieri non potest, ejiciendi, auty certe, mendaciis et calmuniis opprimendi sunt, » (Calvin) (1).

Cet impitoyable précepte, traduit en consig'ne, Ecrasons ï infâme y par Voltaire,

Ce singe de génie,

Chez l’homme en mission par le diable envoyé (2),

a toujours été fidèlement observé par les ennemis de la vérité.

Nous devons à Milcent plus d’une pag’e empreinte d’éloquence attendrie en face de ces grands enseignements qui jaillissent du spectacle de la mort. Au seuil de leurs tombeaux, c’est lui qui adressait nos suprêmes adieux au maître, à nos compagnons, à tous ceux qui, pendant leur vie, nous avaient honoré ou assisté, de près ou de loin, de leur sympathie ou de leur concours ; qui rendait un juste tribut d’hommage à nos confrères éminents dans leurs œuvres ou dans leurs actes, glorifiant leur fin chrétienne ou s’attristant de leur scepticisme désespéré.

Le maître qu’il défendait, de son vivant, nous avons fait connaître, au commencement de ce récit, avec quelle piété filiale son historien si autorisé en a exalté la mé-

(1) Comme on réfute Vhomceopathie, Aht médical, 1858, t. VIII, p. 81.

(2) Victor Hugo, Les rayons et les ombres.

ET l’École de j.-p. tessier.

moire. Ne retenons ici de cette fidèle étude que les adieux touchants qui la terminent :

= «... Il eut dans cette terrible épreuve le bonheur de se sentir entouré de tout ce que la famille, l’amitié, la reconnaissance ont de plus dévoué et de plus tendre. Tous les secours, toutes les consolations que l’Eglise prodigue à ses enfants, il les reçut avec joie, montrant la douceur, la résignation et la foi du chrétien qui a combattu le bon combat et qui attend la couronne. Ses dernières paroles, ses derniers actes furent les plus touchantes preuves de cette humilité, de cette soumission dont ne se départit iamais, vis-à-vis de l’autorité religieuse, ce génie si fier, si indépendant et jaloux des vraies libertés de la science.

« O cher et bien-aimé maître, nous qui fûmes les enfants de ton intelligence, les compagnons de tes luttes et de tes travaux; nous que tu aimas d’une si généreuse et si persévérante affection, pour qui ta maison fut celle d’un père; dans la vie desquels tu tins une si grande place et laisses un si grand vide; nous qui fûmes avec toi à la peine, sans espérance d’être un jour à l’honneur, nous t’adressons un suprême et douloureux adieu. Soutiens-nous de ton souvenir, aide-nous de ton inspiration, de tes prières, maintenant plus puissantes. Obtiens-nous de pouvoir enseigner librement cette médecine’ chrétienne, ce bel art, cette noble science que tu as régénérée, et de laisser après nous une postérité scientifique qui perpétue ta mémoire et tes enseignements. Tu es et seras toujours notre guide et notre lumière, notre gloire et notre force. Aussi, quoi que l’avenir nous réserve, nous ne renierons jamais ton nom ou ta doctrine, pas plus que tu n’as renié toi-même Celui que tu servis et que tu confessas jusqu’à la mort et dans lequel, suivant la profonde expression de saint Paul, tu as si bien compris la nécessité de renouveler, de restaurer toute chose. »

L’année suivante, c’étaient de nouvelles larmes sur notre Frédéric Gabalda, l’un des plus fidèles, des plus laborieux et des plus dévoués, en même temps, l’un des plus disting*ués élèves de l’école fondée par J.-P. Tessier.

Après quelques développements sur la vie et les travaux de ce cher collaborateur foudroyé, lui aussi, à 1 âg*ede 45 ans, ne laissant, après avoir vécu dans le tra-

vail, à sa famille désolée, pour héritage qu’un nom sans tache et l’exemple d’une sainte mort, Milcent ajoute dans son fraternel adieu :

((... Oui, nous recueillons tes dernières paroles, ta dernière protestation. Oui, puisque tu es appelé à rejoindre notre bien-aimé maître, tu pourras lui dire qu’avec toi, comme toi et à son exemple, nous sommes toujours et avant tout, les défenseurs de la vérité; quel que soit le succès ou l’insuccès, que notre voix trouve de l’écho ou crie dans le désert.

« Dussions-nous, nous-même, comme Tessier, comme Timbart, comme Gabalda, disparaître tous prématurément et avant notre tâche achevée, nous ne croirons rien perdu. Dieu, dont nous adorons les impénétrables desseins, bénira, nous l’espérons, du moins, ce que nous aurons fait pour lui. Quel que soit donc le sort qui nous attend, il saura bien à son heure susciter, s’il faut, d’autres soutiens des vérités que nous avons été appelés à défendre et remettre en leurs mains pour l’achever l’œuvre un moment interrompue. »

Un tribut non moins pieux fut accordé à la mémoire de nos excellents collaborateurs, Lecorney, d’Alençon (1868), et Bourgeois, de Tourcoing (1872), deux recrues de la dernière heure, cœurs d’élite, prématurément aussi enlevés à nos travaux.

Le premier, « serviteur passionné de la vérité, chrétien des premiers temps, » sur son lit d’agonie, écrivait à Milcent (sachant bien à qui il s’adressait) pour se recommander à ses prières et lui souhaiter de voir, sinon le triomphe, du moins le progrès et l’avancement des admirables vérités médicales, c< que (disait-il) vous travaillez tous si vaillamment à propager et à défendre; « pour lui confier enfin ses angoisses sur l’avenir de celui de ses jeunes enfants qui, « en embrassant peut-être la carrière paternelle,pourrait tomber dans les infamies de 1 enseignement officiel, » et devenir, au lieu de rester chrétien, « un positiviste et un athée » (1). Touchante

(1) Art médical, 1862, t. XXVII, p. 327.

ET l’École de j.-p. tessier.

mission d’un père mourant que les rédacteurs de VArt médical se garderont de laisser dans l’oubli.

Le second, à qui l’on pouvait appliquer cet adage : yir bonus medendipcritus; auteur d’un excellent ouvrage malheureusement resté incomplet (1), et qui, dans tous ses écrits, particulièrement dans l’importante discussion sur le fœticide, faisait si dignement prévaloir la suprématie des solutions chrétiennes.

Rappelons encore avec leur panégyriste, pour clore cette liste nécrologique, les noms de nos anciens compagnons et alliés : Timbart, l’actif et intelligent interne de Tessier à Sainte-Marguerite, associé à ses premières recherches qu’il défendait avec autant de verve que d’autorité (2); Escallier, le fécond observateur sur le terrain thérapeutique; Bouley, médecin de l’hôpital Necker, et le professeur Jules Hélot, que nous avons eu le regret de ne pas compter, l’un et l’autre, dans nos rangs ; Imhert Goürbeyre fils, succombant au seuil de l’internat, victime de son zèle et de sa charité.

Tous ces vides se sont faits en peu d’années autour de nous, et Milcent n’a pas tardé à rejoindre nos frères d’armes au sein du repos éternel. En rappelant ces souvenirs de deuil, à l’époque du lugubre anniversaire (3) où l’Eglise célèbre la commémoration des défunts^ je ne puis m’empêcher de murmurer, comme faisant sinon suite auxprières du jour, au moins cortège à mes tristes pensées, ces beaux vers d’un poète (4), qui vient aussi de descendre au cercueil :

« 0 mes morts! le jour de vos fêtes Réveille une sainte douleur;

(1) Les passions; de leurs rapports avec la santé et les maladies.

(2) Les statisticiens devant la question homœopathique, pa.rTimha.rt, 183'2.

(3) 2 novembre 1873.

(4) Lie Boissieu.

LB docteur ALPHONSE MILCENT Je songe, je pleure, et vous êtes Demeurés vivants dans mon cœur.

« Compagnons muets de ma route,

Je sais vos noms, j’entends vos pas;

Je vous appelle, et puis j’écoute Si vous ne me répondez pas. »

Nommons enfin ceux à qui Milcent a rendu à un titre quelconque de dig’nes liommag*es : Valleix (1855), Pétroz (1859), Biot, Bretonneau, Ménière(1862), Alphonse Robert, Jamain, Devay (1863), Rostan, Méfier (1866), L. Simon père, Gerdy, Velpeau, Rayer, Trousseau, Follin, Jobert (1867), Glot Bey, Lég*er (1868), Grisolles (1869), Lordat, Sandras, Falret (1870), Louis, Ferrand Denonvilliers, Richard, Vig*la (1872), Marchai, Davet, Pouchét. Voisin, Hug-uier, Liadre, Perrussel (1873), — prodiguant les regrets à nos rares alliés, oubliant les inimitiés de nos adversaires, plein d’une douce émotion lorsqu’il peut glorifier chez quelques-uns de ces derniers, par une heureuse inconséquence à leurs doctrines scientifiques, une mort chrétienne, n’oubliant jamais de la mettre au jour, surtout quând il aperçoit cette suprême profession de foi religieuse systématiquement passée sous silence dans certains éloges officiels, tel que celui d’Alphonse Robert parle professeur Verneuil, et celui de Méfier par l’académicien Bergeron.

Mais aussi, de quelle amertume était pénétrée la voix de notre ami, au spectacle navrant de ces représentants trop logiques d’une science dévoyée, qui, à leurs derniers moments, enchaînés par l’infirmité, à bout de souffrances, parfois à charge à eux-mêmes et aux autres, ne trouvant plus que sources de dégoûts et de déses-

ET e’ÉCOLE DE J.-P. TESSIER.

poirs, comme le professeur Grisolles, dans ce haillon souillé de la vie en ruines, seul misérable reste de leur unique croyance, descendaient inconsolés dans le sépulcre, voués sans pardon et sans espérance à l’imminente pourriture et puis à l’éternel néant !

Spectacle plus désolant encore, s’il est possible, lorsqu’il est donné par des hommes d’une supériorité réelle, dont l’existence a été marquée par des services, qui semblent, par un stoïcisme farouche prenant à tâche de braver en quelque sorte l’éternité, se dépouillera plaisir de leur véritable couronne! Nous en attestons l’exemple deTrousseau, cet esprit assurémentdisting’ué, qu’il nous souvient d’avoir vu, au début de nos études et de son professorat, dans l’amphithéâtre de la Faculté, tenant tête à l’orag’e, réfréner avec une virile autorité les rébellions de son jeune auditoire, et, dans un élan d’imposante éloquence, l’amener à saluer d’applaudissements répétés la devise chrétienne du buste d’Ambroise Paré, placé au-dessus de la chaire :

« Je le pansay. Dieu le guarit. »

Après une telle revendication, ne méritait-il pas mieux que de s’éteindre, à plus de trente années de là, dans le supplice de ses souffrances et de ses doutes, oublieux de toute aspiration divine, le vieux professeur dont l’élève le plus éloquent, en même temps que son successeur le plus autorisé, prononçant son élog’e officiel, n’a trouvé, comme déconcerté par ce mortel septicisme, pour l’exprimer, que cette parole vide et morne : « Puis, ayant assez vécu, il s’éteig'nit après deux jours d’ag*onie? »

Devant l’anéantissement volontaire de cette âme, qui ne redira avec Milcent plein d’une pitié profonde?

« Rien de plus triste, de plus froid, de plus désolé que cette mort sans consolation et sans espérance. On sent que quelque chose

manqpie à cette intelligence assurément élevée. Eh quoi ! voilà un homme éminent qui a joué un rôle grand et utile, qui a été l’un des premiers représentants de la science et de la pratique médicale, qui a formé des générations de médecins, quia eu lapassion delà vérité, qui a fait du bien. Il meurt, tout est-il donc fini pour lui? A quoi bon cette vie de travail, s’il n’y a pas de récompense? Pourquoi ces aspirations desavoir et de connaître, si jamais elles ne sont complètement satisfaites par la pleine vision et l’entière possession de l’éternelle vérité? Oui, quelque chose a fait défaut à Trousseau mourant, c’est le sentiment, c’est la conviction de son immortalité. Gela seul eût adouci, eût ennobli sa fin, et il eût pu donner par là un dernier enseignement plus beau et plus fécond que tous ceux qui ont illustré sa longue carrière. » (1).

a La créature humaine, — a dit un g’rand esprit, — n’est heureuse que quand l’idée de l’infini est devenue pour elle une jouissance au lieu d’être un poids. »

C’est ce témoig'nag'e consolant qu’a porté notre modeste et grand Nélaton, se souvenant sans doute—à la fin de sa carrière, comme son ancien ami et collègue J.-P. Tessier en avait été illuminé au commencement de la sienne,— du salutaire exemple de Dupuytren, leur illustre et vénérable maître^ Nélaton, dis-je, adressant ces belles paroles à ses enfants, après avoir reçu en pleine connaissance et en parfaite consolation les sacrements de l’Eglise : « Mes enfants, la voie droite, l’observation des commandements de Dieu ! voilà ce qui seul peut amener la paix de la conscience et du cœur » (2).

La voie droite I Le secret de la vie que tant de savants poursuivent en vain dans leur incurable cécité, et que les humbles, objets de leurs mépris, pourraient leur révéler pour les confondre : Confundar sapientiam sapientium !... Ah! n oublions pas ici la mémorable réponse du

(1) Art médical, 1869, t. XXX, p. 386.

(2) Jousset, Art médical, 1813, t. XXXVIII.

ET l’École de j.-p. tessier.

D*’ Léon Simon père, ce dig'ne chef d’une vaillante famille chrétienne, à un haut personnage qui lui demandait, dans lin moment de doute au sujet des principes primordiaux de toute société et de toute organisation sociale : où est la vérité? où la chercher? —« Toujours à la même source, s’écriait notre confrère, au berceau de Bethléem ! »

Là, a été dite la grande parole : Je suis la Résurrection et la Vie. Là, s’est incarnée la Vérité dans le Verbe : Et Verbum caro factum est\ Là, sur le monde régénéré, s’est levée l’aurore du jour éternel, et, rachetés de la mort, les enfants de la terre ont enfin appris à connaître la voie lumineuse du ciel.

Nous, songeant toujours aux compagnons que nous avons perdus, appuyés sur les divines promesses, nous pouvons dire encore pleins d’espérance, avec le poète chrétien, à ces chères âmes envolées :

« J’irai vers vous, ô mes fidèles,

Où volent les ailes de feu.

Où vont les âmes immortelles,

Vers le ciel, la lumière et Dieu. »

l’accord DK LA RELIGION ET DE LA SCIENCE.

Mon Dieu! ma voix proclamera plus hautement votre lumière sur le tombeau de vos serviteurs. Ils ne seront pas confondus, eux qui ont mis en vous leurs espérances. Pour nous, survivants d’un jour, nous transmettrons de mains en mains le feu divin, dont ils ont entretenu la flamme sainte, pour la justification de l’éternelle vérité.

Laissons donc encore une fois jaillir ce cri irrésistible de nos cœurs.

Non, la science de l’homme n’est pas le doute ! Non, le secret de la vie n’est pas le néant ! Non, la recherche de la vérité n’est point un leurre! Non enfin, la fatalité du savant n’est point de mentir à sa mission, comme Pilate, ou de se coucher dans le désespoir éternel sur le lit de Proeuste î

Ah! nous ne le savons que trop, en voyant dans la série des siècles tant de sectes philosophiques se succéder devant le sphynx, ég’alement impuissantes à trouver en elles-mêmesle mot de Fénig^me, il semble tout naturel que, de déceptions en déceptions, la science contemporaine, après s’être séparée de la foi pour adorer la raison, en soit venue, à bout de lassitudes, jusqu’à briser son idole et à s’écrier dans le prétoire : qu’est-ce que la vérité? Mais cet aveu humiliant ne démontre que 1 obstination à en vouloir demander la première et unique source à la seule infirmité de la nature humaine. Là est 1 aveug*lement volontaire, là est l’abdication funeste; là encore, le point de départ de l’erreur, de la

ET l’École de j.-p. tessier. to

décadence et, nous ne le verrons que trop, de la dégradation.

Et cependant, ce n’est pas la lumière qui nous est refusée. Elle inonde au-dessus de nos têtes ce firmament où le nombre des soleils, des constellations et des mondes, dépassant le calcul et le rêve, déconcerte et éblouit à la fois la pensée. Les Gieux, dit le Psalmiste, racontent la gloire de Dieu. De ce nom, splendeur du monde, la nature assemble et murmure les lettres dans son poëme universel: hymne d’amour qui fait vibrer irrésistiblement toutes les cordes émues de la plus infime créature avec les voix inspirées des saints et des prophètes. Dans cette épopée divine, la grandeur de la Providence, révélée au plus humble cœur, rayonne avec plus d’éclat aux reg’ards de l’intelligence qui la cherche; et la science retrouve Fauteur de toutes choses plus majestueux encore sous les voiles de sa puissan ce infinie. « La sagesse de Dieu, selon le Docteur séraphique, qui existe sous des formes multiples, est cachée dans toute connaissance et dans toute la nature... et il est évident que Dieu est mystérieusement voilé en toutes choses que l’on apprend. »

Or, où se découvre-t-elle avec plus de clarté à nojtre admiration cette sagesse, que dans l’ordonnance du composé humain, suivant laquelle l’âme subsistante, image et souffle de la Divinité, est unie au corps pour lui assurer sa forme terrestre et son espérance immortelle?

Ainsi, la science de l’homme se rattache à une double source de vérité où elle, puise sa plénitude et reçoit son couronnement.

La lumière naturelle en appelle, d’une part, à la tra-

dition des siècles, au témoig-nag-e des sens, à l’observation, à l’expérience dechaque jour, à tous les moyens les plus variés et les plus puissants de 1 investig'ation et de l’analyse des phénomènes ; d’autre part, dans la coordination de leurs lois et de leurs causes, au tribunal de la raison, éclairée par les faits et les élevant à sa puissance.

Mais, il est un horizon où ne sauraient atteindre l’imperfection de nos instruments ou la défaillance de nos forces abandonnées à elles-mêmes ; c’est celui des principes supérieurs et des vérités premières. A ces confins élevés, la raison infinie supplée à la raison bornée, complétant mag*nifiquement ainsi le domaine de la raison propre de l’homme; et la lumière des vérités éternelles nous accorde, pour pénétrer le mystère de notre nature, ses clartés auxquelles l’infirmité humaine n’avait aucun droit, en dehors de la miséricordieuse promesse des révélations divines.

Dans l’horizon ag’randi et illuminé par ce double flambeau du ciel et de la terre, la science de l’homme conserve tous ses moyens naturels et ne se prive d’aucune ressource nécessaire. Tout voile se déchire, tout rapport s’établit, toute harmonie se complète. Par ce contrôle et cette union, le plus haut degré de la certitude est atteint.

Dans leur sphère propre, la foi ne conteste ni l’autorité expérimentale, ni l’autorité rationnelle. Elle bénit tout instrument utile, tout effort g*énéreux, toute conquête du vrai qui tend au bien. Glorifiant la raison, elle rend ainsi à l’esprit humain, selon la parole de Pie IX, son privilég-e « le plus insig’ne parmi les dons du ciel

Rappelons les admirables enseig’nements de ce même g-rand pontife (1) ;

(1) Bref aux évêques d’Autriche.

ET l’École de j.-p. tessier.

« L’Eglise ne condamne pas le travail de ceux qui veulent connaître la vérité, puisque c’est Dieu qui a mis dans la nature humaine ce désir de saisir le vrai ; elle ne condamne pas non plus les efforts de la saine et droite raison, par lesquels on cultive l’esprit, on scrute la nature, on met en lumière ses secrets les plus cachés. Cette mère trèstendre reconnaît et proclame justement que, parmi les dons du ciel, le plus insigne est celui de la raison, au moyen de laquelle nous nous élevons au-dessus des sens, et présentons en nous-mêmes une certaine image de Dieu. »

Eoiinemment utile à l’essor de la vérité, l’alliance entre la relig*ion et la science est indispensable au perrfectionnement moral de rintellig*ence. Depuis Platon, déclarant que « toute espèce de science, séparée de la justice et de la vertu, n’est qu’une aptitude à mal faire et non une vraie sag’esse, «jusqu’à Bacon lui-même, l’initiateur prétendu de la méthode expérimentale, confessant que « la relig’ion est le véritable aromate qui empêche la science de se corrompre », les plus nobles esprits adhèrent à cette condition nécessaire, en dehors de laquelle l’impulsion dévoyée de l’esprit humain ne connaît plus de limites à ses ég*arements.

Enfin le g’énie chrétien, qui donne à la science sa vérité première et son incomparable g*randeur, inspire à l’art ses bienfaits. Nous montrant, dans son admirable unité, le composé humain, — par son corps, comprenant toutes les forces élémentaires de la nature et résumant tous les plans et tous les règ*nes de la création,

— par son âme, s’élevant jusqu’au monde des esprits,

— il appelle, en conséquence, la science, qui a l’étude de l’homme pour objet, à la place la plus haute après celle de la connaissance de Dieu. La Sag’esse inspirée fait briller le médecin à la tête des savants et exalte dans un magnifique langage l’honneur de la mission qu’il tient de l’Éternel, En même temps, le sentiment relig’ieux qui, parmi tous les peuples etdans tous les âges, uiet à son front une auréole d’estime et de respect et le

Davasse. 6

g2 le POCTBUR ALPHONSE MILCENT

porte aux sommets les plus lumineux des institutions et des sociétés, ennoblit ses devoirs, g-uide sa conduite et pénètre son cœur de toutes les effusions de la charité, de toutes les inspirations du dévoûment, jusqu’à l’immolation, à l’ég-ard de son prochain doublement sacré par le sceau de la divinité et l’empreinte de la souffrance.

Cet accord hiérarchique est désiré et proclamé depuis les temps les plus reculés de la tradition jusqu’à nous, avant même les orig*ines de l’ère du christianisme, aussi bien par les grands philosophes g'recs et les Prophètes sacrés, qui en ont été les précurseurs, que par les Institulaires de la médecine et les Docteurs de l’Ég^lise.

Malg’ré les nég'ations obstinées, aveug’les ou intéressées, il existe indubitablement, nécessairement, une science chrétienne, comme il y a un art chrétien et une civilisation chrétienne. D’un autre côté, se présente une science séparée, indifférente ou hostile à tout ordre spirituel. Ce sont là les deux camps opposés, aujourd’hui plus que jamais en lutte.

La science chrétienne, l’objet essentiel du vrai, du beau et du bien, est celle que semblait entrevoir, aux jours éclairés de l’antiquité g’recque, Hippocrate, dans ces paroles : « Il faut faire entrer la philosophie dans la médecine et la médecine dans la philosophie »; lorsqu’il comparait le médecin philosophe à un homme presque divin (et 1 on sait que par philosophie il comprenait la théplog’ie naturelle de son temps) ; lorsqu’il s’inspirait de ce quelque chose (Timmortel qui entend tout^ qui voit et qui connaît autant ce qui est présent que ce qui est à venir.,.; lorsqu’il disait encore :

* -A. tous égards, la médecine doit participer à la sagesse ; mais elle y tient particulièrement en ce qui concerne la connaissance de Dieu, vers lequel elle est ramenée sans cesse... »

ET l’École de j.-p. tessier. 83

C’est celle que pressentait Galien, cherchant dans ses «critsH à satisfaire les médecins et les philosophes » et à «composer un hymne véritable » au Dieu tout sag'e, tout bon et tout puissant (et par là, dit Daniel Leclerc, il a « mérité l’admiration des chrétiens »).

C’est celle que suivait, avant sa décadence, l’ancienne Université de Paris dont l’histoire nous montre quelle somme de libertés et de science possédaient les médecins à cette époque si mal connue et si bien faite pour rabaisser la vanité des observateurs contemporains ; et celle qui inspirait la charte g*lorieuse de notre Faculté :

« Nous ne relevons que de Dieu, de l’autorité spirituelle, comme tous les chrétiens. »

C’est celle enfin dont deux des plus illustres représentants de l’École de Montpellier se faisaient les dig^nes -apologistes ; Sauvages disant :

« Et qu’on ne pense pas avec quelques-uns que cet accord mutuel des principes est peu important, car il ne peut y avoir rien de vrai en philosophie s’il est faux en théologie, en jurisprudence ou en quelque autre science, quoi qu’en disent Luther et Averrhoës. »

Et Bordeu, dans un beau chapitre sur ce sujet, ajoutait :

« La médecine a été de tout-temps liée avec la religion ; l’on ne saurait enlever cet honneur à notre art... ; on a peine à concevoir comment la médecine divine et la médecine humaine ne sont pas toujours restées intimement unies. Les règles de la dernière ne peuvent avoir de vrais fondements, si elles ne sont modérées et éclairées par les règles de la première... La religion contient notre art dans des bornes que la raison ne iui prescrirait peut-être pas. » (1).

C’est celle, en un mot, qui a été le berceau de la médecine et la lumière trop souvent éclipsée de nos traditions.

Il y a aussi une science sceptique qui regarde comme

(f) Milcent, De l'union de la théologie et de la médecine^ d’après Bordeu, -4n}jied., 1865, t.XX.

g J le docteur ALPHONSE MILCENT

indifférent, « pour le médecin, d’admettre soit le Dieu créateur et législateur, soit l’activité et l’éternité de la matière; de croire à l’existence d’une âme immortelle dans l’homme ou de ne voir en lui qu’un singe perfectionné et de le traiter en conséquence »; d’avoir ou non « une idée précise de la nature humaine, de la vie, delà mort, de l’origine du mal, des causes des maladies, de leur distinction redicale, de la hiérarchie des phénomènes morbides... » C’est celte science qui porte écrit sur son frontispice l’ineffaçable sceau du doute et le témoignage de sa perpétuelle confusion.

Enfin, il y aune science et un art révoltés contre Dieu, n’avant d’autre visée que de le chasser de leur domaine. C’est cet arbre portant les fruits empoisonnés que les générations nouvelles peuvent connaître; et, pour me servir des paroles de Milcent, relativement à notre art professionnel, en particulier :

«...Cette médecine qui enseigne et pratique le fœticide ; qui ne baptise plus les nouveau-nés en danger de mort ; qui proclame que la chasteté est un crime ; qui sacrifie l’innocent ou l’intérêt de la société non pas à l’honneur légitime, mais à la superstition du secret médical ; qui inocule la petite vérole, la syphilis à des enfants ; qui laisse sans traitement une mère syphilitique pour mieux observer l’influence héréditaire; qui conseille d’impudiques manœuvres chez les hystériques; qui ne respecte pas la virginité; qui favorise le système de Malthus; qui engourdit avec l’opium les enfants pauvres en Angleterre; cette chirurgie qui opère sans indication et qui pratique des opérations de complaisance ; cette science sans principes, cet art sans pitié, qui soumet l’homme et l’enfant au régime de l’expérimentation brutale, au nom des droits de la science : tout cela n’est-ce pas de la médecine païenne dont la médecine chrétienne est l’antipode? n’est-ce pas plutôt quelque chose de pire, car, nous l’avons vu, la médecine païenne avait une certaine grandeur morale et religieuse? N’est-ce pas du matérialisme médical? N’est-ce pas de la médecine positiviste? »

ET l’École de j.-p. tessier.

Assurément, c’est quelque chose de pire que le retour pur et simple à l’idolâtrie, car où sera le comble de la déraison et des méfaits, sinon dans cette médecine de l’athéisme qui semble un insolent défi et, comme disait Capuron « un attentat aux lois divines et humaines »?

Faut-il s’arrêter à cette banalité spécieuse ou naïve, à l’usag’edes vues basses et des esprits étroits, qui consiste à dire que la science médicale, quant à l’observation des phénomènes normaux ou morbides, quant à la détermination de leurs sig’nes ou de leurs indications, quant au choix ou à Tusage des médications, n’est ni spiritualiste, ni matérialiste, qu’elle ne saurait être ni chrétienne, ni païenne? Il est inutile de le montrer, ce lieu commun manifeste ne s’applique point aux principes supérieurs de la médecine que l’esprit moderne pré tend éliminer, affirmant par là d’ailleurs assez clairement l’erreur volontaire où il s’est refug*ié et prétend se maintenir.

Cependant confessons volontiers que cet accord entre la religion et la science a été longtemps, plutôt le témoignage d’un sentiment ou la conviction d’une nécessité, que la résultante d’une formule précise. Si, du côté de l’Eglise, la tradition reste sûre et constante, sans hésitation et sans équivoque, elle est moins bien aperçue et moins bien comprise par les savants, tels que Sauvages, Bordeu, Barthez et les hippocratistes modernes, dont la doctrine médicale reste obscurcie par le vitalisme rationaliste. C’est pourquoi cet accord, par la faute seule de ces derniers, n’a jamais été une exprès-

gg le docteur ALPHONSE MILCENT

sion peut-être rig*oureusement scientifique. C’est pourquoi encore, rien de moins rare, à toutes les époques de notre histoire, que cette rencontre de médecins éminents par leurs vertus chrétiennes et professant les doctrines philosophiques les moins conformes à leurs convictions relig’ieuses ; ayant sur les questions capitales, comme celles de la nature de l’homme et de l’orig-ine des maladies, deux solutions contradictoires : inconséquence ou préjug-é auxquels on obéit sans scrupule comme sans réflexion.

Or, l’heure présente a dissipé les nuag*es, les compromissions et les équivoques. Le consentement de la tradition à l’alliance de la relig’ion et de la science a reçu définitivement de ces deux ordres de sources la pleine lumière : d’une part, une constitution scientifique dans le domaine de la médecine ; d’autre part, une sanction dog*matique dans celui de la philosophie relig*ieuse.

Le spiritualisme chrétien est devenu la pierre ang-uiaire de cette alliance désormais assurée. Un humble et grand ouvrier, J.-P. Tessier, a édifié sur cette base solide les plans du monument nouveau de la médecine; et, du haut du Vatican, la formule scholastique de saint- Thomas, reçue déjà dans les conciles œcuméniques de Vienne, en France (1311), et de Latran (1515) (1), définie, et sanctionnée singulièrement par Pie IX, a garanti à ce fondement sa certitude doctrinale et à cet accord hiérarchique sa durée indissoluble, — en tant, bien entendu, que la doctrine est l’expression du dogme et que la science se place et se maintient sur ce fondement.

Cette sanction n’a fait que a confirmer les enseigne-

(1) Voir Traité d’anthropologie de Frédault, sur toutes ces questions.

ET l’École de j.-p. tessier. 87

ments constants de l’Eg-lise sur la doctrine de l’âme et sur l’union des sciences naturelles avec les sciences théologiques. » En vain nos adversaires» ne pouvant se méprendre sur sa haute portée, se sont-ils efforcés d’en dénaturer le véritable sens, en accusant notre maître et son école d’avoir abrité tout un système médical derrière un article de foi et placé « des diplômes de docteur sous la protection d’un bref apostolique. » Ce n’est là qu’une tactique vaine. Dans cette sanction doctrinale, encore une fois, il n’est question que des vérités supérieures nécessaires à la constitution fondamentale de la science. Le reste est laissé à la recherche et à la discussion, « car la médecine a son domaine particulier et sa méthode propre comme toute science naturelle »(!). Il est cependant vrai de dire que la possession de ces vérités supérieures permet seule de coordonner dans leur place hiérarchique et de constituer sur une base assurée les conquêtes du passé et de l’avenir, à l’abri des écarts et des contradictions des philosophies changeantes.

C’est pourquoi l’ensemble de la doctrine de J.-P. Tessier est la suite et le couronnement de la tradition médicale. Elle n’a pas la prétention de se substituer à celle-ci; elle n’aspire qu’à la développer et à la perfectionner, c’est-à-dire, encore une fois, à la concilier avec le progrès de nos temps. Cette démonstration a été faite amplement dans l’ouvrage récent et excellent de notre ami Frédault (2) qui, après avoir étudié, avec un soin minutieux et fidèle, l’esprit de nos traditions jusqu’à la fin du xviii* siècle, et dégagé, du mouvement progressif dont J. Hunter a été le dernier terme, la

(1) Réponse au D’^ Pécholier, parle D’' Frédault, Art méd., 1865,

(2) Histoire de la médecine, t. II, p. 294.

doctrine de l’essentialité dont J.-P. Tessier a précisé la formule, a conclu avec vérité :

« On ne peut s’y tromper, cette doctrine est le vrai fond de la tradition médicale ; et, après avoir parcouru tant d’auteurs de notre histoire, on est convaincu qu’elle est le fond du patrimoine hippocratique, qu’elle a persisté sous toutes les théories écloses depuis. On demeure convaincu que toutes les théories humorales, mécaniciennes, spécificiennes, ont été des entraînements produits par les sciences accessoires ou de fausses philosophies ; qu’aucune de ces théories n’a pu tenir devant les faits, et que c’est pour cela qu’elles ont varié tant et tant de fois, sous mille formes différentes, sans parvenir à satistaire l’esprit médical ; tandis que la doctrine de Fessentialité, au fond toujours la même, a été se dégageant et s’illuminant de plus en plus. Il apparaît manifestement alors que, comme le disait de notre temps J.-P. Tessier, la doctrine de l’essontialité des maladies est la tradition même de la médecine. Cette revendication, si bien préparée par les siècles antérieurs, sera la gloire de ce maître, comme elle sera une des gloires de notre temps. »

Ainsi, par celte vue providentielle qui dispense le remède à côté du mal, en face de l’erreur plus audacieuse, se relève la vérité plus imposante aujourd’hui.

Entre ces deux courants, si radicalement opposés, il semblerait donc que le doute sur la direction à suivre ne soit plus permis. Pour tous, il n’en est pas malheureusement ainsi.

D’une part, le mal a toujours eu à son aide une arme redoutable, le masque, et un prestig*e trop souvent triomphant, la séduction. Ses éternels alliés sont les passions et les convoitises humaines, seules idoles d’une société sans Dieu, seules impulsions de la nature privée de la foi. Il a des mirag*es qui attirent, des paroles capiteuses qui enivrent, des philtres qui affolent. Il dit à cette g’énéreuse jeunesse médicale , si souvent dupe de ses illusions et victime de ses entraînements : tt Je suis 1 arbre de la science nouvelle, le code de la vérité visible substituant le fait et le chiffre à la lég*ende et à l’amulette ; je suis l’esprit de prog-rès, la libre pensée, l’affranchissement de l’homme, la réhabilitation

de la nature et de la chair, le culte du grand Tout, la société moderne enfin, marchant dans sa pleine liberté, de conquête en conquête,à l’aurore de la lumière expérimentale, vers l’éblouissant avenir. O fils du monde nouveau, par moi vous serez dieux! Sicut dii eritisl » Et la jeunesse avide de séduction, impatiente de tout frein, apporte à la révolte l’ardeur de ses sens et l’enthousiasme de ses illusions... pour ne recueillir que la haine et le désespoir dans ces enseig*nements auxquels s’applique, en réalité, l’ineffaçable condamnation portée par le Christ dans nos saints et plus véritables évang*iles :

« Vous êtes semblables à ces sépulcres blanchis qui, au dehors, paraissent beaux aux yeux des hommes, mais qui, au dedans, sont pleins d’ossements de morts et de toute sorte de pourriture» (1).

D’autre part, la science antichrétienne a mis la main sur le monopole de l’enseig'nement, répandant et imposant ses maximes dissolvantes, étouffant toute autre semence, proscrivant tout esprit qui ne se met pas entièrement à sa remorque et à sa dévotion. De sorte que la lutte sérieuse est impossible contre l’athéisme officiel et lég’al chaque jour plus triomphant.

Cependant, à l’abri de ce masque, à l’aide de ce piég*e, et par le fait même de ce monopole intolérant et abusif, se sont accumulés tant de désordres et d’abjections, que tout mensong'e devient impuissant à les couvrir. Aujourd’hui, le jour se fait de toutes parts, éclairant, à la lueur des événements providentiels et des aveux humains, le fond de l’abîme.

Certes! il n’est que trop justifié le cri prophétique de détresse, poussé depuis long’temps dans le désert par Tessier et les siens, sig*nalant l’anarchie et la décadence aujourd’hui indéniables de renseig*nement mé-

(i) Math. XXIII.

go le docteur ALPHONSE MILCENT

dical officiel ! Par lui, le premier, et ses disciples, a été introduit, il y a plus de trente ans, ce g-rave procès dont plus d’un incident lamentable a sollicité enfin l’émotion publique.

Des voix plus hautes et plus accréditées que les nôtres sont venues heureusement et éloquemment prendre part au débat. De vénérés pasteurs Font élevé, par leur sag-e et haute intervention, au rang* d’un péril social imminent à conjurer et d’un problème de premier ordre à résoudre. La réforme de l’enseig*nement est portée devant le tribunal des représentants de la nation... A. cette heure solennelle, qu’il nous soit donc permis de revenir ici sur quelques-unes des pièces justificatives de ce dossier, déjà malheureusement si riche, pour résumer au moins, en partie, l’initiative et l’attitude de l’école de J.-P. Tessier dans le litige pendant.

Autour du maître et après lui, la plupart de ses meilleurs disciples, Frédault, Jousset, Imbert, Dufresne, Ozanam, Bourg*eois, Gallavardin, se sont engag’és en divers temps et en divers lieux à la défense de la cause commune. Je ne puis que rappeler ici leur vaillant concours, pour m’en tenir surtout à celui de Milcent qui mérite, d’ailleurs, de fig*urer au premier rang* dans une question à laquelle le conviaient si naturellement ses g*oûts et ses aptitudes.

On peut dire, en effet, que Fenseig’nement médical a été sa poursuite assidue. Ses travaux les plus nombreux et les plus dignes d’attention, que nous avons réservés pour cette fin, converg*ent, sous les apparences les plus diverses, à cet unique but. Disséminés sans lien, écrits au jour le jour, enfouis et tout à fait perdus dans plus de deux cents fascicules de notre recueil, il nous paraît utile et intéressant de les g*rouper et de les condenser dans un cadre approprié, pour en faire jaillir les aperçus

dont il y a lieu de tirer profit. Ce ne sera donc pas une analyse sommaire, mais un travail en quelque sorte nouveau que nous aurons à exhumer de l’ensemble de ces documents épars pour leur donner, s’il se peut, dans un seul corps une même vie.

Maintenant, avant de poursuivre cette partie essentielle d’une étude, qui dépasse peut-être déjà par ses développements les prévisions de mes lecteurs,j’éprouve le besoin d’autant plus grand de faire appel à leur bienveillance. J’en abuserais sans doute, si je n’obéissais qu’au désir de glorifier avec une certaine complaisance des mémoires d’ailleurs si dignes d’estime. Mais mon but est plus élevé. Dans ce domaine de l’enseignement, il est des vérités plus nécessaires que jamais aujourd’hui à rappeler et à défendre. Dussions-nous, pour rendre plus saisissant par un tel contraste le bienfait de ces vérités, étaler les abjections de la science qui s’en est séparée, accumuler à satiété des témoignages accablants, reproduire des griefs déjà trop connus, nous ne reculerons pas, quoi qu’il nous en coûte de répugnance et de tristesse, devant cette douloureuse tâche, si peu qu’elle puisse contribuer à éclairer davantage la voie ouverte aujourd’hui à tant d’égarements, jusqu’à ce que satisfaction soit donnée à nos plaintes et re-r mède porté enfin à ce délire effrayant.

Comme le mal physique a ses clapiers qu’il faut mettre à nu pour en avoir raison, le mal moral a ses repaires qu’il faut aussi visiter pour le saisir corps à corps dans la lutte suprême. Je l’affronterai avec l’énergie du devoir que commande l’accomplissement d’une œuvre bonne et utile, mais le cœur dépourvu de fiel envers les hommes dont je plains l’aveugdement aujourd’hui. De nos adversaires, je n’évoquerai que

gg le docteur ALPHONSE MILCENT

leurs paroles, elles seront le meilleur témoig^nag^e : Fas est et ab hoste doceri. En tout état de cause, les considérations des personnes ne me touchent plus. Dans ma retraite, désormais détaché de la plupart des joies ou des espérances de la terre, désintéressé du passé comme de l’avenir, je ne puis être sollicité par d’autres mobiles que par le témoig-nag-e de la vérité et l’honneur de la science.

Donc, descendons, puisqu’il ne nous est pas possible de l’éviter, dans les bas-fonds de cette Gehenne de l’erreur. Nous trouverons une raison pins impérieuse de poursuivre ailleurs, — c’est-à-dire dans 1 accord hiérarchique, éclairé, fécond et salutaire de la religion et de la science, de la tradition et du progrès, — la trace d’un enseignement plus efficace.

l’enseignement officiel.

Deux époques embrassent l’histoire de l’enseig^nement médical officiel, org’anisé d’après ce que l’on a coutume d’appeler l’esprit moderne, chacune d’elle portant le g*erme de sa décadence prog’ressive.

pe Époque : La fièvre rationaliste.

M Cest grand 'pitié, disait le président de Harlay, quand le valet chasse le maître ». Dans notre pensée, ce mot exprime bien le mouvement par lequel, au dernier siècle, la conspiration des Encyclopédistes a dirig'é la révolte et préparé la révolution contre l’ordre spirituel dans le domaine des mœurs, des institutions et des sciences. Inaugurée surtout par Bacon, l’illustre chef de cet c< histrionisme philosophique, l’appât le plus fastueux et le plus nul offért à la crédulité publique» (1); dirigée par Voltaire, Rousseau, Bolingbroke, Werpshaut, Condorcet; soutenue par le grand Frédéric; appliquée aux sciences naturelles par Lamettrie, à la médecine par Cabanis, celte conspiration, qui avait pour prétexte tant de biens et qui aboutit à tant de maux, fut accomplie, on le sait, au nom de l’affranchissement du genre humain par l’émancipation de la raison. C’était l’aube du siècle des lumières... et de tant d’autres belles lanternes !

Le triomphe parut grand : il ne fut qu’éphémère. Tout aussitôt, privée de son soutien tutélaire, cette raison, n’étant plus la règle que saint Thomas nomme si bien «l’habitude des principes, » devint la véritable « folle du logis », jouet mobile de tous les caprices,

(1) Le comte de Maistre. Philosophie de Bacon.

courtisane de toutes les aberrations. En vain, après avoir chassé Dieu du tabernacle, prétendit-elle se faire adorer elle-même désormais sur l’autel ; la déesse d'un jour, couronnée de fleurs, ne tarda pas à s’écrouler, sous l’encensoir de ses thuriféraires, dans le ridicule et le mépris, destin de toutes les usurpations.

La médecine devait être le plus directement, le plus irréparablement atteinte dans ce divorce avec Tordre spirituel. Marchant jusque-là à la tête des sciences physiques et naturelles^ elle se trouva fatalement placée à leur remorque, réduite désormais , dans son essor amoindri, à la base commune de leurs connaissances. Ce fut là Torig^ine de son abaissement continu et progressif. On peut affirmer, pour notre art, en particulier^ que la Révolution , qui prétendait faire tomber les chaînes fantastiques de la pensée, ne fut que Tère fatale de son servage, de sa mutilation et de son déshonneur.

Malheureusement, on vit les médecins eux-mêmes, ou du moins leurs coryphées, dans ce mouvement antireligieux, monter en triomphe sur le char de la défaite, habiles à donner le change aux crédules et le mot d’ordre aux foules ameutées, faisant poindre à Thorizon les mirages de la raison pure, de Y analyse philosophique, de Xobservation exacte, à la place des préjugés des siècles de fanatisme et d’ignorance... Et, après Téclipse de la lumière supérieure, l’opinion désorientée adopta, en les suivant comme autant de colonnes de feu, ces aveuglantes fumées. C’est dans XEsquisse, de Condorcet, sur les progrès de ïesprit humain que Ton retrouve le programme des fallacieuses amorces qui ont servi depuis à tous ses successeurs, avec le même crédit sur le nombre toujours infini des dupes, sous des étiquettes à peine différentes.

ET l’ÉCOLE DE J.-P. TESSIER.

A cette première phase du Rationalisme contemporain en médecine, il nous paraît opportun de faire correspondre, au moins dans une certaine limite, une série de mémoires que Milcent a insérés dans l’Ar^ médical^ sous ce titre piquant : Des abus de la méthode substitutive dans rÉcole deParisNo\c\^ selon lui, l’explication de cette méthode d’invention moderne. (Personne n’ig’nore que c’est sous cette étiquette — Méthode substitutive^ — que Trousseau dissimulait ses emprunts à l’homœopathie) :

« Les médecins qui ont inventé le mot, et même assez bien mis la formule en pratique, n’ont pas inventé la chose, et le fâcheux abus auquel on nous permettra d’appliquer dans un sens figuré rheureuse expression qu’ils ont trouvée est bien plus ancien qu’eux. Il date surtout de cette époque où l’esprit philosophique ayant la prétention de tout refaire, de tout renouveler, la médecine éprouva le besoin de s’accommoder aux doctrines du jour. Dès ce moment, la méthode des substitutions fut largement appliquée. N’ayant qu’un bien minime bagage scientifique, la nouvelle école fut obligée de substituer au vieux fond des connaissances dont elle héritait, en affectant pour ce legs de temps meilleurs un ridiçulé dédain, des mots nouveaux mais vides, des formules ambitieuses mais fausses, pour donner quelque crédit à des travaux sans valeur, à des erreurs stériles, à une science amoindrie. C’est alors qu’on eut, pour la première fois sans doute, l’idée d’appliquer la philosophie et l’analyse à la médecine, et bientôt après, comme si l’expérience avait été jusqu’alors inconnue, on-inventa la rnédecine et l’observation rigoureuse des faits. On fit plus : le niveau de la moralité baissant, on se substitua sans façon et l’on se laissa substituer par ses amis, par ses élèves, à ceux dont on prenait les idées, dont on s’appropriait les travaux, en passant leurs noms sous silence, ou bien en critiquant leurs œuvres, ou même encore, comme cela s’est vu plus tard, en les diffamant » {!).

A la barre viennent comparaître tour à tour Pinel, Louis, Ghomel, Bretonneau, Rayer, M. Bouillaud, ceux que l’on peut nommer les vétérans de la moderne

(•) Artméd., 1839, t. ÎX, p. 142.

gg le docteur ALPHONSE MILGENT

École de Paris : les meilleurs pour la plupart, hâtonsnous de le dire, mais déjà infatués des préjug*és du jour, insultant à la tradition pour mieux profiter de ses dépouilles, et ouvrant à leurs successeurs cette voie de décadencè où ces derniers sont restés maîtres.

Notre auteur regrette

(( De rencontrer au seuil de cette malheureuse époque la figure du « vénérable Pinel, » que « l’enthousiasme exagéré de ses contemporains et la trompeuse popularité de ses tendances » avaient fait admettre « au nombre des législateurs de Vart, des hommes qui ont exercé une influence prodigieuse sur leur siècle, comme le chef de Vécole française, comme le Descartes de la médecme..., titres pompeux, qui font sourire quand on songe à leur origine, à leur durée, au sort que réserve toujours la postérité à ces surprises du savoirfaire, à ces usurpations de l’intrigue et des sectes qu’elle ne ratifie jamais. Nous osons croire que ce médecin si longtemps sans malades, ce pauvre confectionneur de thèses à Montpellier, ce docteur professant les mathématiques, ce traducteur, à peu près inconnu, de Cpllen, n’aurait jamais joué qu’un rôle assez médiocre, si les vicissitudes d’une époque de révolution ne l’avaient mis tout à coup en évidence et n’avaient donné le pouvoir aux hommes et aux idées au triomphe desquels se trouvait associée sa fortune. »

La science médicale n’a rien à envier, en effet, aux réglions de la politique. Elle a, dans ces temps de trouble et de bouleversement, ses aventuriers et ses saltimbanques prompts à s’érig'er sur le pavois par les jeux de bascule dont nous sommes trop souvent témoins. Dans cette tourbe, l’un des premiers coryphées fut doncle tueux Pinel,

a 1 ami de Cabanis, de Condorcet, de tous les. familiers de la fameuse veuve d’Helvétius.... VsMieov à.e\di Nosographie philosophique ou l Analyse appliquée a la médecine, du Traité médico-philosophique de T aliénation mentale. Le médecin, qui écrivait sur l’application des mathématiques au corps humain, rendait un trop grand service aux passions et aux préjugés du temps pour ne pas mériter les honneurs du triomphe. »

ET l’École de j.-p. tessier.

Peut-être, est-ce donner ici trop de place à cette g*loire malsaine, bien vite discréditée; mais on ne saurait assez stig-matiser, à l’occasion de cet imposteur, le charlatanisme éhonté, âpre à la curée, alerte à exploiter les courants populaires, qui a eu, pour le malheur de nos jours, tant d’imitateurs et de succès. A aucune époque, l’abus des réclamations retentissantes et des mots vides, à la mode du temps, tels que ceux de 'progrès^ humanité^ de ‘philanthropie^ ne se substitua plus audacieusement à la tradition pour la dépouiller à son aise.

Broussais, qui avait aussi sucé le lait des pré]ug“és contemporains et se prétendait l’apôtre du libéralisme en médecine^ n’était pas dupe des programmes qui avaient fait la fortune dé Pinel.

a Jamais (disait-il), M. Pinel n’a prouvé quelque chose; aussi philosophie, exactitude, sévérité, discussion, raisonnement, goût épuré, sage réserve, etc., etc., remplissent toutes les pages du mônographe. Le texte de son livre n’est exactement composé que d’annonces, cependant le vulgaire répète à l’envi les mots qui proclamaient ce que notre homme voulait faire, et bientôt celui-ci passe pour avoir exécuté ce qu’il n’a fait que promettre. »

Cette invocation à ïheureuse influence de la philosophie avec son exactitude analytique, venant se substituer aux connaissances vagues et superficielles des siècles d’ignorance, n’a voilé que l’emphatique prétention d’un déclamateur, cherchant à se hausser aux dépens de ses prédécesseurs, tout en s’assimilant leurs travaux qu’il défigurait, sous prétexte de les mettre au niveau des progrès de l’esprit humain.

A quoi se réduit, selon notre ami, le pompeux et encombrant échafaudage de Pinel?

Son prétendu chef-d’œuvre, la nosographie, à un titre ; sa prétention nosologique, au calque de l’œuvre de Gullen et à des additions malheureuses, qui en brouillent les plans; sa pyrétologie, à un roman compliqué et Bavasse, 7

gg LP5 docteur ALPHONSE MILCENT

fastidieux, fait d’artifices et d’emprunts et dont il n’est absolument rien resté qu’un monument de confusion.

Son autre parchemin héraldique, la réforme du traitement de la folie, n’est encore qu’une légende complaisante et une substitution. Après en avoir donné les preuves, Milcent conclut sur ce dernier sujet ;

« Si Pinel a la gloire d’avoir appliqué la philosophie et l’analyse à la folie avec le même succès qu’à la nosographie; s’il est plus vrai qu’il a apporté quelque amélioration dans le sort des aliénés, ces améliorations étaient déjà en voie d’exécution. C’est altérer la, vérité de l’histoire que de lui faire honneur d’une révolution dans le traitement de la folie; il n’a pas inventé ce traitement moral des aliénés, pratiqué de son temps et bien avant lui en France et dans le reste de l’Europe; et vouloir substituer son initiative sous ce rapport aux travaux antérieurs, aux institutions charitables et à l’action bienfaisante, des ordres religieux, en les calomniant, c’est s’associer à la grande conspiration des philosophes dont Pinel fut l’ami et le collaborateur contre le passé et les œuvres du christianisme. »

Notre collaborateur Ch. Ravel a traité aussi cette dernière question avec son érudition accoutumée, démontrant (1) par de nombreux témoignages que « bien avant Pinel, bien avant le pouvoir civil, la religion venait au secours des fous enfermés comme des criminels ou délaissés par la société, adoucissait leur position, soulageait leurs souffrances et leur rendait quelquefois la santé; » et que « c’est l’Eglise qui, par ses prêtres, par ses religieux, a appris aux gouvernements la manière dont les aliénés devaient être traités, élevant ces mêmes fous à la dignité de malades, disons mieux, à celle de chrétiens. »

Mais cest trop nous arrêter à ce premier comparse médical de la secte rationaliste. Arrivons aux successeurs immédiats de Pinel.

(1) L’Eglise et les chaînes des aliénés, Art méd., 1859, t. IX, p. 472.

BT l’École de j.-p. tessier.

Nous ne ferons qu’effleurer ici, en passant, deux renommées moins bruyantes et de meilleur aloi : celles de Rayer et Bretonneau.

Relativement au premier, à qui son élève, le professeur Tardieu, avait voulu rapporter abusivement Fhonneur de la découverte de la transmission à l’homme de la morve du cheval, Milcent démontre que cette transmission était connue, depuis Alexander, partout en Europe « sauf de cet aveug-le volontaire et obstiné, 'l’Académie de médecine de Paris, de tous les corps savants, le plus sceptique et le plus opiniâtre dans ses préjug’és et ses partis pris. » De même, il restitue à Biett la part dont Rayer Tavait un peu trop dépossédé à son propre avantag-e sur le terrain de la dermatolog’ie.

Relativement à Bretonneau, reconnaissant très-volontiers ce qui lui appartient, sans contesté, d’ailleurs, dans l’histoire du croup et de la fièvre typhoïde, notre ■critique ne le justifie pas davantage de ses emprunts plus ou moins dissimulés.

En ce qui concerne la première de ces maladies, l’habile médecin de Tours et son élève Trousseau ont trop volontiers passé sous silence certains passages de Samuel Bard. le véritable inventeur de l’identité de l’angine maligne et du croup ; et, en formulant le traitement de cette maladie, les indications et le manuel opératoire de la trachéotomie, ils se sont trop abstenus •d indiquer les nombreux et célèbres auteurs qui avaient fait tout cela bien avant eux.

Quant à la synthèse de la fièvre typhoïde, dont Trousseau prétendait aussi devoir rapporter le grand hon- *ieiïr à son maître, il n’est pas mieux mérité. Le débat

JOO le DOCTEUR ALPHONSE MILCENT

sur la pyrétolog-ie, l’uH des plus importants de ce siècle, trop vaste pour être abordé incidemment ici, intéresse pourtant assez directement l’école de J.-P. Tessier pour qu’il nous soit possible de l’écarter tout à fait de notre route.

Cette grande et légitime évolution de la science, qui a eu pour résultat de ramener de nos jours les fièvres g*raves, si multipliées et devenues inextricables depuis l’ère philosophique de Pinel, à l’unité de la fièvre typhoïde, remonte, malgré toutes les tentatives faites pour le dépouiller de son initiative, à l’illustre Broussais. C’est bien lui, le premier, qui, en profitant des travaux antérieurs sur quelques points, a sigmalé cette unité en l’exagérant, il est vrai, à ses contemporains :

« ...Broussais avait donc dit, enseigné, écrit de mille façons que les fièvres graves n'étaient qu’une seule et même maladie, les rattachant à l’inflammation de l’intestin. Ce n’est pas sans étonnement qu’on voit ses successeurs immédiats, je puis dire ses adversaires, s’emparer de cette idée sans en rien rapporter à Broussais, bien au contraire, en s’efforçant de faire oublier le rôle qu’il avait joué dans ce débat célèbre. » (Milcent.)

Bretonneau, Louis et Chomel ont tour à tour visé à cette dépouille. Sans aucun doute, il appartient à ces observateurs laborieux d’avoir fixé sur quelques détails intéressants l’étude nosographique et pathologique de la fièvre typhoïde, et par cela même d’avoir contribué à affermir sa solution nosologique. Ils ont aussi mieux vu et plus loin que Broussais; —• surtout parce qu’ils étaient huchés sur ses épaules, cela est bien évident, et ce qu’il y a d’insupportable, c’est de n’en pas convenir. Aussi, le professeur du Val-de-Grâce pouvait se plaindre ajuste titre que ïon osât faire un traité sur le même sujet avec les marques de la jüus complète ignorance sur ses travaux. Milcent ne laisse aucun doute à cet égard :

ET l’École de j.-p. Tessier.

« Qu’a donc fait M. Louis, et de quel droit le substitue-t-on ou se substitue-t-il à Broussais? A-t-il réalisé la fusion des fièvres? Non, il l’a trouvée faite, il s’en est emparé. A-t-il inventé une maladie nouvelle? Non, la maladie était connue, la lésion même, elle était décrite.... Qu’a-t-il donc fait? Il a pris des observations d’une maladie connue, il les a comptées,... et il en a tiré des erreurs, à savoir : que Vaffection typhoïde (c’est-à-dire quelque chose qui n’est, ni une maladie, ni une lésion) dépend de la lésion des plaques, et que cette lésion est la cause de la maladie. »

« ... Nous n’avons pas à e.vHminer si M. Ghomel a mieux fait cette histoire que M. Louis, ce que nous avons le regret de trouver dans le livre du premier, c’est encore une substitution, c’est toujours la grande idée de Broussais supprimée. »

Germe de la vérité, g-erme de l’erreur se retrouvent dans l’entreprise de Broussais. Destinée étrange! il s’obstine à saper et à renverser la pyrétologie ; et, à son insu, illui prépare des bases mieux affermies. D’une part, en ramenant à l’unité la multiplicité des fièvres graves des auteurs, il reprend, sous un jour nouveau et avec un but différent, les tentatives incomplètes de Baglivi, Chirac, Tissot, Gullen, Prost, si mal à propos interrompues et dénaturées par Pinel ; d’autre part, en confondant dans cette même unité toutes les fièvres continues, il dépasse la vérité jusqu’à Terreur : c’est ce que nous avons démontré nous-même, il y a déjà plus de vingt-six ans, dans notre thèse inaugurale pour le doctorat.

Quelle que soit notre réserve à faire intervenir personnellement nos propres travaux au cours de cette étude, nous ne pouvons pas néanmoins passer entièrement sous silence notre humble coopération, avec J.-P. Tessier, à la reconstitution de la pyrétologie de notre temps ; en cela, nous obéissons au désir qui nous est exprimé en rappelant brièvement cette modeste part de la moisson de notre école.

J02 LE DOCTEUR AT.PHONSE MILCRNT

La fusion des fièvres continues, opérée par Broussais et par ses alliés inconscients, laissait subsister deux lacunes et attendait deux compléments au point de vue nosolog*ique.

En premier lieu, la distinction élémentaire entre le& fièvres non putrides et putrides, consentie depuis Galien par l’assentiment universel de la tradition, se trouvait tout à coup supprimée, ou du moins il n’en restait plus que devag-ues indices inaperçus, lorsque, sous l’inspiration du maître, il nous fut possible, après plusieurs années d’observation dans les hôpitaux, de rétablir en 1847 (1) la constitution des fièvres lég’ères, savoir Véphémère et la synoque correspondant aux fièvres non putrides des anciens.

En second lieu, l’identité de nature, reconnue entre les anciennes fièvres putrides ou graves, avait pour résultat de faire perdre de vue la diversité de leurs aspects, diversité pourtant si considérable quelle avait paru jusque-là, pendant vingt siècles, légitimer leur distinction absolue comme espèces multiples et comme sources correspondantes d’indications. Aussi plus d’un auteur a-t-il cherché à déterminer, après leur fusion, les formes de la maladie unique, mais sans grand succès, par suite de l’influence des idées courantes tendant aux localisations organiques. Seule, la doctrine de l’essentialité de J.-P. Tessier pouvait donner la vitalité à cette question, concilier autant que possible la diversité des types de la tradition avec l’unité contemporaine, par la constitution des formes naturelles delà fièvre typhoïde, et couronner ainsi l’édifice actuel de la pyrétologie. Cette dernière partie de notre tâche est restée inachevée,

fi) Des fièvres éphémères et synoques 1847. Voir aussi : Ds l’état actuel delà pyrétologie, Art méd., t. XIV et XV, 1861 et 1862.

mais les plans principaux en ont été arrêtés par notre maître dans ses cours publics, présentés en notre nom commun à l’Institut, et reproduits dans son excellent Traité de médecine -pratique par notre ami Jousset, qui reprendra sans doute, un jour, ce sujet avec les développements et les justifications que son importance mérite.

Après avoir rendu justice à qui de droit dans cette renaissance de la pyrétoiog*ie, Milcent, poursuivant son examen critique, continue à prendre à partie les derniers médecins dont nous venons de parler, Louis et Chomel, sur le terrain des afïections thoraciques, et n’a point de peine à les convaincre d’autres substitutions aux dépens de deux médecins dont la mémoire est justement chère, Bayle et Laënnec. Ici nous retrouvons, d’ailleurs, les échos lointains de Pinel. On sait que Louis se donnait pour l’inventeur et était rôg*ardé comme le chef de Xobservation consciencieuse , de la méthode exacte^ de la médecine fondée sur la statistique. Dieu sait quel monopole tyrannique et quelle dépression misérable a exercés sur les intellig*ences cette coterie arrogeante, prétendant faire de rig*norance le point de départ et le marche-pied de la nouvelle observation î De son côté, Chomel se drapait dans la médecine du bon sens pour se composer aussi une attitude majestueuse et se réserver une place en dehors de l’universelle déraison.

Ce ne sont pas seulement les prétendus adversaires de Broussais, mais encore ses disciples déclarés, qui ont Msé à outrance de sa monnaie. Il faut citer parmi ces derniers l’un de ses plus brillants satellites, M. Bouillaud, développant à sa suite le double rôle de l’inflammation dans les maladies et des émissions sang’uines

jQ4 le docteur althonse milcent

dans la thérapeutique; s’attribuant à lui-même exclusivement la découverte de l’endocardite, admirablement esquissée par Broussais, et la coïncidence de cette affection avec le rhumatisme ; revendiquant par-dessus tout pjjjVention de la médecine BXCictB et 1 application des wclîs pviïicipBs de la philosophio ïïibcIioœIb, A. 1 en croire, avant les nouveaux temps, la médecine n’était qu’un avorton scientifique; l’ère nouvelle seule lui a donné la précision et la certitude à la lueur si vive des méthodes exactes. Avant M. Bouillaud, en particulier, le principe de la localisation était en dé faut et comme non avenu; le doute, î incertitude, et quelquefois même plus, siégeaient au lit du malade; point d'école médicale vraiment exacte, point d'unité de doctrine, et partant point de médecine digne de ce nom —

Cette prétention, sinon de baser la médecine sur une réforme absolument inconnue, au moins d’en appliquer les principes empruntés aux sciences physiques avec une rig'ueur inusitée jusqu’à lui, a été exploitée par M. Bouillaud avec une emphase digme de Pinel. A l’exemple de ce dernier, malheureusement, sa médecine exacte n’est, suivant la démonstration de Milcent, qu’une nosogTaphie romantique, et son Essai de philosophie médicale , une nég*ation de toute philosophie, ayant pour prétention bien déclarée de ne voir dans la médecine que «la mécapique, la physique et la chimie du corps vivant», et pour résultat que «l’art d’exercer ses sens» ; le tout contenant sans doute' quelques vérités de détail, mais concluant à une science faite à l’imag’e de celle des corps bruts et inondée par un délug'e de déclamations ^nvVimportance des faits, sux les opérations salutaires de l’esprit philosophique..., à l’adresse de notre glorieuse France, cette terre chérie du Dieu du Progrès , cette merepatrie des institutions libérales, etc., etc.

Dans un article ultérieur à ceux dont nous venons de parler (1), Milcent démontre à peu près la même chose du professeur Rostan, un de ceux qui ont vécu des miettes de Broussais, en se substituant à sa place dans le banquet. Représentant le plus passionné de la prétendue doctrine de la localisation des maladies, qu’il croyait avoir, lui aussi, inventée; ne voyant dans la vie que le produit de Forg-anisme, le résultat de Farrang-ement moléculaire, une propriété de la matière org'aaiisée; louant Pinel son maître d’avoir pour la première fois introduit la saine raison dans le sanctuaire de la médecine sur les ruines dun impur obscurantisme^ déclamant contre \inanité des doctrines vitalistes et leur orgueil intolérant, contre T esprit routinier,, les préjugés, t entêtement fanatique d'un autre âge, etc. ; assurant enfin que tous les grands travaux modernes ont été inspirés par Forganicisme dont lui particulièrement, M. Rostan, est Fauteur. — Aucun de nos Rationalistes ne se préserve de cette infatuation: chacun d’eux est le Messie scientifique; en dehors de leur Ég*lise, point de salut ! C’est ainsi qu’ils se tiennent mutuellement en crédit.

Est-ce assez de déclamations théâtrales et de réciproques compétitions dont le résultat le plus certain est de perpétuer le doute et les dédains? Quels aveug'lements î quelles inconséquences sing-ulières de la part de ces savants qui ont rendu publiquement hommage à l’existence de l’âme immortelle et fait profession de sentiments chrétiens! L’un, Rostan, a flétri énergiquement pendant sa vie l’incrédulité en médecine, et s’est éteint, selon l’expression de son élève Vigla, pieusement résigné. L autre, le vieux héraut de la médecine exacte, M. Bouillaud, nous le retrouverons, sur le déclin de l’âge, mais

(fl He. Vorgancime, Art méd., t. XXI, 1864.

J 05 le docteur ALPHONSE MILCENT

non du talent, protestant contre l’invasion désordonnée des sciences physiques dont il s était fait le patron enthousiaste, jeter le cri d’alarme en face de l’asservissement absolu et de la démoralisation de la médecine, frappant sa poitrine dans l’amertume de ses déceptions. Hélasî le cri tardif de ces protestations retentira dans le désert, ou plutôt il sera étouffé par les sarcasmes de l’incrédulité implacable. Les doctrines ont leur log-ique comme les fleuves leur cours. C’est folie de vouloir arrêter le torrent qui coule à pleins bords, surtout après lui avoir creusé son lit et ouvert toutes ses cataractes.

La cause de ces prétentions individuelles qui se renouvellent depuis plus d’un siècle, l’énig-me de ces efforts incessants de révolution au cœur de la science comme dans les entrailles de la société^ c’est le scepticisme débordé, le doute plus inexorable, malgré toutes les vaines promesses de vérité qui nous ont été si souvent renouvelées. La médecine éperdue cherche sa voie et ne la trouve plus. Elle se précipite d’abaissements en abaissements. Il lui faudra parcourir jusqu’au bout le chemin des gémonies. L’ère médicale qui commence à Pinel a pour fin et pour couronnement le professeur Piorry... Que dis-je? bientôt nous serons condamnés à regretter encore ce dernier sous le règne de ses successeurs.

De celui-ci, un membre de la Faculté de Montpellier (1) pouvait dire avec juste raison à Pun de ses collègues de la Faculté de Paris, dans un langage dont le dédain un peu vif n’est que trop mérité :

« Get homme qui paraît si ridicule, cet homme dont la présence seule provoque l’hilarité, cet homme qui se prélasse dans l’absurde comme dans son élément naturel, cet homme est le plus conséquent, le seul

(1) Lassalvi, Un mot au professeur Grisolles, Montpellier médical^ janvier 1859.

lOT

conséquent de tous les médecins de votre École. Oui, que vous le vouliez ou non, si, comme on le dit, la vie est le résultat de l’organisation, si les maladies ne sont que des lésions d’organes, M.Piorryseul est dans le vrai. »

Milcent n’a eu g*arde d’oublier, dans la g’alerie consacrée aux principaux représentants de l’enseig^nement contemporain, cëtte fîg’ure originale qui en est le plus vivant reflet. Il lui a même donné la première place à part et en tête (i) des revues critiques qui précèdent, nous le montrant, en effet,

<t comme rincarnation longue de l’organicisme dont la conclusion formelle est la négation des maladies, conséquence qu’il affirmait avec une verve digne d’une meilleure cause et qui trouvait des auditeurs pour l’écouter patiemment, des journaux pour le reproduire, des médecins pour l’imiter, des candidats dans les concours pour le flatter.

« Gela ne peut vraiment s’expliquer que par cette confusion entre l’erreur et la vérité et par ce scepticisme universel qui régnent à notre époque; scepticisme qui fait que tout homme aujourd’hui se croit le droit de douter de tout ce que sa raison individuelle ne comprend pas, et de refaire une science tout entière ; de n’en compter les progrès qu’à partir de lui-même; de nier toutes les vérités mentionnées par le consentement unanime des siècles ; de mettre à néant ce fonds commun qui constitue chacune des connaissances humaines ; de ne tenir aucun compte de ce qu’une suite de générations a péniblement acquis et vérifié ; d’innover impunément ; de changer la langue comme on a changé les idées; de substituer enfin, ce qui est une sorte de folie orgueilleuse, l’erreur isolée d’un individu à l’autorité de la tradition. »

Après avoir semé tous ces vents de confusion, ne soyons pas surpris de récolter la tempête.

(I) Enseignement clinique de la Faculté, Ârt méd., t. XIF, !858.

II® I^POQÜE : Le délire matérialiste.

Heureux si renseig-nement médical n’eût pas offert, dans un désarroi plus grand, des témoig*nag*es plus flag'rants de son irrémédiable décadence! Mais, dans la phase présente, la série des dég’radations se multiplie. Après l’ordre spirituel, la raison log*iquement bannie à son tour de la science de Thomme, la vérité expérimentale devient le seul évang*iie du culte nouveau. Nous arrivons ainsi aux dernières nég’ations de «l’empirisme envahisseur qui enseig’ne , s’écriait de Montalenibert, aux g'énérations défaillantes à abdiquer le goût et la morale, la raison et l’honneur, la conscience et la foi. » Sous les noms de positivisme et de réalisme^ « mots g*rammaticalement barbares et philosophiquement présomptueux, disait à son tour M. Guizot, car toute science a la prétention d’être positive, c’est-à-dire fondée en fait et en vérité », un souffle empesté de mort va infecter la médecine, avilir l’enseig’nement, énerver les âmes, pervertir les intcllig’ences, fertiliser les g'ermes de toutes les dissolutions. Le temps est venu de ce spectacle triste et honteux, flétri déjà pai* ces paroles indig*nées de notre maître :

« \ éritabies enfants prodigues, nous avons d’abord réclamé notre patrimoine, et nous avons voulu être indépendants de l’autorité de l’Eglise. Puis, peu à peu, nous avons dissipé notre héritage anticipé. Aujourd’hui après avoir servi de rudes maîtres, nous en sommes réduits à manger les résidus de la nourriture des Cabanis, des Strauss et de ce troupeau prétendu savant, qui a pour pasteur Epicure. »

L un des premiers introducteurs de ce troupeau dans l’amphithéâtre de la Faculté, fut, on le sait, le professeur de physiologie Bérard. Selon lui :

ET l’École de j.-p. tessier. 109

« L’homme est un mammifère, monodelphe, bimane, qui diffère des autres animaux, non par la nature, mais seulement par le degré de son intelligence.

a L’homme forme un genre dans l’ordre des bimanes... Un esprit, dégagé des préjugés et des entraves que certaines considérations extrascientifiques pourraient mettre à la liberté de penser, ne saurait conserver de doute sur la pluralité primitive des types humains.

« La matière, telle qu’elle est arrangée, combinée dans les êtres vivants, jouit de la propriété de produire ces actes que nous appelons vie, sans qu’il soif nécessaire de supposer un autre agent dans le corps.

« En donnant la vie comme un résultat, nous avons présenté l’organisation comîne ia cause... » .

L’ag’gravation dans l’erreur ne devait pas tarder.

Le cathéchisme complet de médecine positiviste, à l’usag’e de la jeunesse, en particulier, amplement exposé sous l’étiquette d’un ancien livre, \^. dictionnaire de Nysten, — presque un monument, qui ne méritait pas une atteinte semblable, —• est l’œuvre de MM. Littré et Robin :

« Tentative habile de ces deux érudits pour infiltrer dans des esprits non prévenus leurs funestes doctrines, sans discussion, sous forme de définitions courantes, et sous le couvert d’un nom, d’une réputation estimés. » (Milcent.)

Ce dictionnaire classique, parvenu à sa dixième édition, accepté jusque-là de confiance, transformé en manuel de médecine matérialiste par les deux disciples d’Auguste Comte, fut l’une des premières mamelles perfidement empoisonnées du nouvel enseignement.

Miîcent a démasqué et percé à jour cette insidieuse trame, dans un mémoire tiré à part (1), où, après avoir exposé en détail tous les motifs de son jugement, il le résume en trois mots caractéristiques : « matérialisme philosophique et physiologique, médecine générale incomplète et fausse, médecine pratique nulle oudérisoire. » Cette critique dans laquelle il est fait justice tour à tour

(fi Du Dictionnaire de Nysten transformé en Dictionnaire de médecine matérialiste, 18S6, br. de 56 p.

J JQ le docteur ALPHONSE MILCENT

des plus louches définitions de MM. Robin et Littré, relativement aux sujets les plus importants et les plus élevés de la science, est un des écrits les plus méritants de notre g-énéreux ami. Nous voudrions le suivre, surtout dans sa première partie, où il prend corps à corps les notions positivistes sur la philosophie, la finalité, l’espèce, l’homme, l’âme, la vie, la mort, etc., etc., pour les comparer respectivement aux solutions chrétiennes, car ce contraste a une merveilleuse éloquence ; mais il faut nous borner dans ce trop vaste sujet à la conclusion de notre auteur :

« Nous avons vu à quelles doctrines misérables, à quel matérialisme grossier, MM. Littré et Robin avaient emprunté leurs principes supérieurs et le lien secret qmvLmï toutes les parties de leur ouvrage. Nous les avons vus réduire l’homme à l’état de brute, en faire plusieurs espèces d’animaux, nier l’âme, identifier l’intelligence à une fonction du cerveau, réduire l’idée du beau et du vrai à des sensations, faire de la conscience un instinct, rejeter toute idée de Dieu, établir la confusion parmi les créatures en attaquant la loi immuable de l’espèce par haine du divin législateur ; enfin dégrader par ce honteux système et avilir de plus en plus la science dans ce qu’elle a de plus élevé.

Si, dans la partie exclusivement médicale de ce même dictionnaire,

« les définitions ne s’attaquent pas directement aux plus nobles privilèges de notre nature et aux notions les plus élevées de notre intelligence, conséquences directes de principes faux et mauvais, elles sont encore la triste expression d’une science dégénérée. »

Et, aussi bien pour la médecine g'énérale que pour la médecine pratique,

« on n y rencontre le plus souvent que des données arbitraires, systématiques, sans fondement fixe, en contradiction avec les vérités élémentaires. »

Honneur à Miicent d avoir révélé, le premier et le

ni

ET Xi’ÉCOLE DE J.—P. TESSIER.

seul (1), au nom de notre école, la perfidie et les dangers de cette œuvre malsaine où le cynisme et l’impiété se masquentsous les dehors d’une science rigoureuse et sous la garantie d’un nom accrédité! En vain la famille de Nysten a-t-eile protesté pendant des années contre cette odieuse exploitation; en vain Bayle, son digne gendre, écrivait-il en 1863 :

€ Je désire qu’on sache que la veuve et les héritiers de Nysten n’ont approuvé ni permis les falsifications qu’on a fait subir à son ouvrage qu’ils regardent comme une offense à sa mémoire. »

Il fut nécessaire d’épuiser devant les tribunaux tous les degrés de juridiction pour donner satisfaction aux droits méconnus et aux pudeurs alarmées de la famille et pour restituer à cette industrie de démoralisation l’enseigne propre de ses véritables artisans, bientôt récompensés d’ailleurs, en ces temps de libre pensée et de morale facile, l’un, par la pourpre du professorat à la Faculté de Paris, l’autre, par les palmes de l’Institut à l’Académie française.

Là fut le point de départ de la grande levée de boucliers de l’athéisme médical qui se préparait à tout renverser. C’était le moment où le Germanisme allait nous envahir, le temps où la France, méconnaissant de plus en plus ses traditions véritables, — comme autrefois Voltaire, aux pieds du roi de Prusse, Frédéric « le grand vulgarisateur des audacieuses extravagances philosophiques, »— où la France, disons-nous, accueillait par ses littérateurs et ses savants avec transports cette invasion des négations germaniques qui préludait à notre ruine morale; alors que nous entendionsapplaudir à outrance, presque en même temps, et, comme à l’unisson des canons de Sadowa, ces formules retentissantes qui sem-

(t) Son travail fut reproduit presque aussitôt et presque textuellement parla Revue européenne, sans nom d’auteur.

Liaient Tavant-garde sinistre des noires légions d’outre- Rhin :

« Il n’y a de vrai que la négation universelle » (Baueb).

« La science, la conscience qu’un homme a de son Dieu, n’est autre chose qu’un nom pour désigner la science qu’il a de son moi» (Feuerbach).

« Dieu n’est qu’une pure abstraction... que le néant » (Hegel).

a Apprenez donc à l’homme qu’il n’y a pas d’autre Dieu que lui-même, qu’il est l’alpha et l’oméga de toutes choses, l’être supérieur à la réalité la plus réelle » (Marb).

a Le sentiment est une propriété de la matière, la pensée un mouvement de la matière » (Molleschott).

« 11 n’y a pas de volonté libre » (id.).

c Toute puissance créatrice, c’est l’affinité de la matière » (Buchner).

C’est à ce moment que la France catholique commençait à accueillir sans stupeur ces échos lugubres que répétaient ses fils insensés :

a Dieu n’est qu’une abstraction de l’esprit (Vachebot). L’ombre projetée par l’homme sur le ciel » (id.).

« C’est un grand son» (Renan).

a L’humanité devient sa Providence à elle-niême après avoir longuement soutfert, après avoir longuement compté sur d’autres Providences imaginaires» (Littré et Robin).

« La Révolution a regardé en face l’Absolu ; elle s’est dit : Je le dompterai » (Proudhon).

« La Révolution ne pactise pas avec la Divinité. C’est la guerre à Dieu, direz-vous ; soit! faites la guerre à Dieu même » (id.).

En réalité, ce n’était pas autre chose en effet.

Oui ! c’était bien là l’effort insultant de la révolte satanique. Pour le rendre plus manifeste il n’était pas besoin de ces clairs aveux :

O Adversaire de l’Eternel! à moi, Satan! qui que tu sois! Démon que la foi de mes pères opposa à l’Eglise « (Proudhon). » Viens, Satan, le calomnié des prêtres et des rois, que je t’embrasse, que je te serre sur ma poitrine! Tes oeuvres, ô le béni de mon cœur! ne sont pas toujours belles ni bonnes, mais elles seules donnent un sens à l’univers et l’empêchent d’être absurde ! » (m.)

Alors disons-nous, ce fut partout l’esprit de vertige, prélude des affolements, présage des catastrophes. La profession publique et solennelle d’athéisme faite aux

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congrès Belg-es par la jeunesse de nos écoles, au lieu d’être une illumination, sembla redoubler les aveug-lements. Loin de s’opposer au courant dévastateur de l’opinion dévoyée, nos politiques se firent une tactique de le régler, sous prétexte de le contenir, dans le fol espoir de ne point être emportés par lui. C’est pourquoi, afin de régénérer par les dogmes nouveaux, qui se révélaient déjà par tant de bienfaits, la Faculté décrépite, un ministre libéral, ami du progrès, après avoir créé tout exprès pour M. Robin une chaire d’histologie, s’avisa de donner à ce dernier le renfort de six collègues choisis pour la plupart entre les promoteurs les plus radicaux du matérialisme positiviste.

A partir de ce moment surtout, l’enseignement officiel devint un scandale sans nom.

A Dieu ne plaise que je veuille rendre le nouveau personnel de la Faculté ainsi réorganisée, exclusivement responsable de tous les désordres dont elle a été, dans la suite, le foyer ou l’instrument! Non, le mal, depuis longtemps couvé par le scepticisme, s’était déjà révélé de toutes parts aux yeux les moins clairvoyants par des cynismes d’une audace croissante. Il faut en rappeler quelques irrécusables témoignages, chemin faisant.

A l’Institut, la littérature et la science médicales, peu en crédit, figuraient, de moins en moins, avec honneur, Le temps n’était déjà plus où l’on pouvait rendre homuiage le plus souvent aux nouveaux élus dans les termes où Milcent l’avait fait, dans ses appréciations analytiques pour notre journal, d’abord à l’égard de Flourens (sur fini nous reviendrons) et ensuite envers Biot,

Bavasse. ^

a Ce savant éminemment religieux, qui voit Dieu dans ses créatures et sa main divine dans le mécanisme de l’univers; qui refuse à la matière inerte le sentiment et la spontanéité... »

On n’entendait plus, sous les voûtes de l’antique coupole, le Sursum cordai ce cri quotidien du christianisme, devenu le dernier mot de ralliement, que Montalembert adressait, avant de mourir, « à toute vraie science, à toute littérature honnête, à tout art sincèrement consacré à la vraie beauté. - » Dans la section des Lettres, la pléiade des immortels, sacriflant au Dieu du jour, appelait dans son sein un positiviste inconscient d’abord, puis un matérialiste déclaré. Et, dans la classe des Sciences, la médecine, la première de toutes autrefois, et qui n’occupait plus que la dernière depuis son abdication, se voyait encore menacée (1) d’être réduite au rang* de simple section de physiolog*ie expérimentale, sous la lig’uedes physiolog*istes, physiciens et chimistes, tendant de plus en plus à l’annihiler.

Au Gollég*e de France, MM. Daremberg*, Claude Bernard et Flourens fils, creusaient à qui mieux mieux le même triste sillon.

Le premier, dans la chaire d^histoire de la médecine, créée à son profit, professant surtout le dédain de la tradition et des anciens, — dédain, au moins, peu séant dans la bouche d’un érudit, — disting’uait les médecins en mystiques et positivistes ; déclarant que ceux-ci sont dans le vrai et que ceux-là marchent dans les sentiers de 1 erreur ; et ne voulant pas « demander à la médecine humaine plus qu’on exigée de la médecine vétérinaire, puisque le terrain est exactement le même, etc., etc. »

Le second, esprit bien autrement disting*ué, et, néan-

0) A Pepoque de la nomination de l’honorable M. Sédillot.

ET l’École de j.-p. tessier.

moins acceptant docilement la formule, si pauvre, si fausse, si ridiculement transcendante d’A. Comte, posait comme un axiome qu’il n’y a de vérité que la vérité expérimentale. Milcent, examinant son nouvel ouvrage, disait de l’auteur (1) ;

« ... Il supprime tout principe spirituel, toute idée de cause pre mîère, de forme, de finalité. Tout se réduit pour lui « à des questions de conditions et de milieux. » Il n’admet aucune exception, aucune contingence dans les phénomènes de la vie, aucune inégalité de résistance ou de spontanéité individuelle... Il est impossible de paraître plus étranger à la médecine ; on en souffre pour ce professeur de physiologie fourvoyé dans une chaire de médecine. Pour lui, il n’existe aucune réalité objective àsxis> les mots me et santé^ maladie : ce sont des expressions littéraires !

« L’auteur compare la machine vivante à une machine à vapeur. U ne voit dans sa composition qu’une réparation incessante de ses pertes. Il affirme que diautres conditions cosmiques feraient nécessairement apparaître un autre monde. Enfin, il ne recule pas devant la pensée qu’'un chimiste et un physiologiste pourraient faire apparaître des êtres vivants nouveaux en obéissant aux lois de la nature.»

N’est-ce pas à peu de chose près le même enseignement que celui de Flourens fils (remplaçant provisoire* ment son père au Collège de France et, bientôt, justement écarté de la succession paternelle), lequel préludant déjà aux entraînements désordonnés de sa courte et triste carrière, cherchait à établir f impossibilité absolue cfune intervention divine dans le monde matériel Ict rénovation., dans le temps., des espèces en rapport avec les conditions nouvelles 'de l’existence ; prétendait anéantir Dieu dans le monde moral., détruire Vhypothèse d’une autre vie, hypothèse destinée à Mbéter l’humanité ; et déclarait enfin que « dans une démocratie véritable, le Dieu est un contre-sens et que pour fonder une société meilleure, plus juste et plus hon-

ii)Art méd., 1866, t. XXVI, p. 78 et 79.

nête, il faut T exclure, lui et son cortège de superstitions ï »

Ce qui faisait dire non sans amertume à Milcent ;

« C’est un triste signe que cette attitude de l’athéisme contemporain. Autrefois les athées étaient presque honteux : iis affectaient le doute, ou, s’ils niaient ouvertement, ils n’osaient, du moins, rien affirmer. Aujourd’hui ils forment une secte hautaine; ils sont audacieux et menaçants; pleins d’un fol orgueil, ils prétendent anéantir Dim, et substituer à’ la croyance universelle du genre humain la stupide hypothèse de la matière active, intelligente et créatrice »(1).

Ainsi était représentée la médecine dans ce foyer où de vrais médecins qui furent aussi des savants, Corvisart, Bosquillon, Hallé, Laënnec, Récamier, avaient inauguré « un enseig*nement à la fois rationnel et prog*ressif, rival de celui de la Faculté et libre de toute dépendance vis-à-vis d’elle. » Le sceptique Mag*endie avait rompu la tradition, et bientôt la médecine proprement dite méprisée fut, en quelque sorte, bannie du Collège de France.

Avaient-ils, au moins, un plus haut sentiment de sa dignité et de sa mission, ses mandataires plus.directs au scinde l’Académie de médecine! Hélas, il est des indices qui sont, à eux seuls, des preuves malheureusement trop irréfragables de décadence. Telle est, par exemple, entre bien d autres quenous passerons sous silence, cette révélation du scepticisme sans mesure et de l’expérimentation sans principes, poussés à leurs plus extrêmes conséquences, sous cette question proposée par l’Académie, en 1862, aux recherches des médecins :

« Déterminer, en s’appuyant sur des observations cliniques : 1® Quelle est la marche naturelle des diverses espèces de pneumonies dans les différentes conditions physiologiques des malades; 2° Quelle est la valeur relative de Y expectation dans le traitement de ces maladies... *

(1) Artméd., 1869, t. XX, p. 476.

ET l’École de j.-p, tessier.

Faciamus experientiam in anima vili. L’esprit impitoyable du scepticisme moderne se retrouve là tout entier. 11 ne faut pas s’étonner, si, quelques années plus tard, dans son discours du 12 décembre 1865, le secrétaire perpétuel de l’Académie, tout en critiquant avec raison, d’ailleurs, le livre de M. Cl. Bernard dont nous avons parlé, ne manquait pas cependant d’adhérer à ce dogme nouveau de l’école d’A. Comte :

a La médecine, comme toutes les sciences, a passé par Y état théologique, puis, par Vétat critique, elle est aujourd’hui à Vétat positif. >»

C’est avec de telles formules que l’esprit moderne est conduit à considérer les malades, disait J.-P. Tessier, comme les âmes viles de la méthode expérimentale, tandis que l’Esprit éternel affirme que les médecins sont faits pour l’utilité des malades et que c’est là leur titre d’honneur : Honoramedicum propter necessiiatem, etenim ilium creavit Altissimus. »

De leur côté, « comme si h’était pas déjà assez de la prépondérance abusive de la Faculté et de l’influence excessive des académies, » les Sociétés de chirurgie et de médecine deshôpitaux dictaientde plus en plus leurs prétentions et leurs volontés, de sorte que le vulgaire des médecins, en dehors de la science officielle et officieuse, n’avait qu’à s’incliner et ne comptait plus (1). Mais c’est surtout la Société de biologie qui, affirmant « la négation absolue, formelle, passionnée, intolérante, infaillible; » élaguant a tout ce qui n’est pas la matière pure, tout ce qui n’est pas physique, chimique, physiologico-expérinaental; )> devenant enfin « l’antichambre désormais obligée de toute chaire et de tout enseignement mé-

(t) Prépondérance abusive des sociétés médicales. Art méd., 1866, t- XX1\, P- 397.

dical, » imposait à l’Ecole ses prog*ramaies et : ses candidats (1).

On peut présumer que la Presse médicale n’était pas moins ardente dans cette conjuration universelle contra tout ordre spirituel et tout frein moral. A part de trop rares mais honorables exceptions, les organes les plus modérés, tels que V Union médicale^ entre le spiritualisme et le matérialisme ne penchaient pas ; ou bien avec la Gazette des hôpitaux, suivaient, bon gré, mal gré, le flot que d’autres devançaient.

En tête des plus anciens, à Paris, la Gazette hebdomadaire, en raison de son libéralisme éclairé, accordait une place d’honneur à toutes les attaques contre la science chrétienne. A Lyon, la Gazette médicale accueillait avec faveur certaines élucubrations dans lesquelles s’entassaient sophismes sur sophismes afin de prouver que le christianisme a été un véritable fléau pour le genre humain; que « la méditation des vérités de la foi, la prière, la soumission à la Providence sont malsaines ; » que K l’indépendance de la volonté même désordonnée préserve l’organisme, et maintient l’énergie constitutionnelle »‘(2)-

De nouvelles feuilles de publicité se créaient pour redoubler l’effort commun. Débordé par le positivisme,. Marchai (de Galvi) donnait sa démission de rédacteur en chef de la médicale. Le Moniteur scientifique, ôii-

visant les professeurs de l’École nouvelle en déistes inconséquents et fantaisistes, d’une part, et en athées purs, de 1 autre, se plaçait résolument parmi ces derniers à la suite de leur chef, M. Robin; tenant assez peu compte

(1) Les hiologues, id., 1867, t. XXV, p. 71.

(2) Art méd., 1866. t. XXIII, p. 240 et 318.

ET l’École de j.-p, tessier.

des premiers, d’ailleurs, pour pouvoir affirmer ceci en 1868 :

« Ce n’est pas la majorité de la Faculté qui est matérialiste, c’est là Faculté tout entière.»

Tel était bien, vers cette époque, surtout après la retraite des Nélaton, Andral, Gruveilhier, Bouillaud, l’état de l’enseig-nement à la Faculté de Paris : d’un côté, les Rationalistes, c’est-à-dire les déistes inconséquents ou honteux; de l’autre, les Matérialistes log'iques et déclarés : tous unis d’ailleurs pour affirmer hautement que la science médicale doit s’affranchir désormais de doctrine et ne s’inspirer que de recherches physiques, — ce qui aboutit toujours au but de ces derniers, éliminer la raison et ne plus tenir compte que des sens.

Ges prétentions, contre lesquelles l’école de J.-P. Tessier, et Milcent en particulier, n’ont cessé de protester (1), ne sont, de la part de ceux qui les manifestent et les affichent, qu’une échappatoire ou une tactique. Pour les représentants bien effacés de la médecine proprement dite, quelle abdication que le mot du professeur Béhier, se lavant les mains des questions doctrinales et s’écriant comme ce personnage auquel on demandait, dans le temps d’un querelle fameuse: Etes-vom janséniste ou moliniste ? et qui répondait tranquillement : « Moil je suis ébéniste l » Les biologues, puisqu’il faut les appeler par leur nom (car physiologistes, naturalistes et médecins tendent à se confondre dans cette melée, et leurs titres à disparaître dans ce jargon), tout en prétendant ne s’occuper que des organismes vivants dans leurs réactions matérielles et dans leurs milieux, en s efforçant de u supprimer comme puérile toute autre

(1) Discours d’ouverture de M. Béhier, Art méd., 1867, t, XXV. La médepeut~elle se passer de doctrine, id., 1868, t. XXVII, etc.

notion de cause première et supérieure à la nature, de création, de plan, de coordination des êtres, de cause finale et, particulièrement dans l’homme, de tout principe spirituel, » les biolog'ues, disons-nous, ne dissimulaient pas, tous et toujours, leur visée réelle. MM. Littré et Robin n’avaient-ils pas reconnu, dans Favant-propos àelQxiv Dictionnaire, qu’il est a fort important d’avoir une philosophie qui, par un lien secret, réunisse les parties éparses?... » Aveu dont leur judicieux critique avait pris bonne note dans cette remarque :

« Si donc les matérialistes eux-mêmes admettent que la médecine ne peut se suffire à elle-même, on ne devra plus s’étonner de ce que nous cherchons, nous aussi, mais dans une voie tout opposée, à établir les rapports qui l’unissent aux vérités d’un ordre plus élevé » (1).

Ils mentent donc ceux qui prétendent que notre art peut se passer de doctrines. Nous, n’avons enreg'istré déjà que trop de leurs cyniques aveux.

Maintenant, c’est par ses fruits que l’arbre est jug*é. On a vu plus haut, dans un tableau succinct mais précis, les dons funestes que la science positiviste a faits, à notre art. Elle ne porte que des g’ermes d’amoindrissement et de mort.

L’un des plus foug-ueux représentants de cette science, M. Broca, qui, en 1865, alors agrég'é, disait dans une leçon sur Gelse :

« Noxis arrivons au temps de Galien. La médecine romaine va se relever avec cet homme illustre, avec les Soranus, les Cœlius Aurelianus, jusqu au moment oq l’invasion de la secte galiléenne, apportant ici sa funeste influence, va livrer l’art aux bateleurs et aux thaumaturges. La danse macabre commence, le monde est idiot pour douze siècles. »

(1) Le Dictionnaire de Nysien, déjà cité.

ET l’École de j.-p. tkssier. 121 .

Ce même membre agrég-é de l’enseig^nement officiel, devenu professeur et académicien, se fera le partisan cyûique de la doctrine de Malthus et des pratiques d’Onan—la plaie de notre époque — auxquelles il donnera le nom et la marque d’une vertu, la prudence î la prudence des époux mûrie par T expérience; — s’efforçant de faire prendre le change sur la véritable cause de la dépopulation systématique et volontaire, au sujet de laquelle il importe tant de ne point se faire illusion, — si effrayante à elle seule pour l’avenir de la France, — afin d’en rendre responsable le célibat religieux (1) devant l’Académie de médecine, écoutant, « avec cette impassibilité que rien .n’émeut, ces dangereux et révoltants sophismes. »

Un autre, non moins conséquent, M, le professeur Pajot, pendant son agrég^ation, ne voyait dans l’âme qu’une hypothèse et une question d’art :

« La science nous dit : les hommes sont des animaux chez lesquels le cerveau a comparativement plus de substance que chez les autres. Mais nous naissons, nous vivons, nous mourons comme les bêtes... Il répugne à la vanité humaine de se croire de la même pâte organique qu’un animal, l’hypothèse de l’âme n’a été même inventée que pour cela.»

C’est pourquoi le même M. Pajot, chargé de renseignement de l’art obstétrical, n’hésitera pas à regarder comme un attentat aux droits de la science l’opération césarienne qui, en donnant la chance de sauver deux vies, permet d’obéir au précepte divin ; non occides; et, à la consultation demandée à ce sujet par un savant de Naples aux médecins français, répondra,—malgré les di-

(1) Consulter en particulier l’excellent travail du Bourgeois (de Tourcoing), et les articles de M. de Castelnau en réponse à MM. Broca et Bertillon sur cette importante question. M. de Castelnau, peu suspect, a justement fait observer que le clergé séculier et régulier existait comme aujourd’hui en France, il y a cinquante ans, et par conséquent ^’il est hors de cause dans la proportion différente des naissances signalée» entre ces deux époques.

g-nes et concluantes revendications de MM. Lig*nerolles, Stoltz, de Strasbourg*, et de nos collaborateurs Ozanam et Bourgeois, — en recommandant le fœticide cc avec un dédain superbe, non-seulement du côté moral de la question, mais même de toutes les raisons scientifiques qui militent en faveur de l’opération césarienne. » Ce qui motivait contre cette science et cette morale indépendantes les accents indignés de Milcent, dans plusieurs articles de 1862 à 1870, dont je dois reproduire quelques courts passages qui vont au cœur même de la question :

a II y a une science du bien et du mal qui est commune à tous les peuples. En mettant même de côté la morale religieuse, il y a une morale naturelle que vous ne pouvez renier. Une chose est bonne ou mauvaise indépendamment de l’opinion de chacun. Il n’y a pas de société sans cela. Il faut que l’art de guérir accepte la suprématie de la morale et « n’autorise pas tout ce que l’anatomie permet». Vous qualifiez de sauvage l’opération césarienne. Bien autrement sauvage et barbare est l’acte de celui qui, sans discuter même lesquestions si graves et si complexes dont ce sujet se complique, s’étonne qu’on se préoccupe de ces opinions d’un autre siècle, appelle intolérance la justice et l’équité revendiquant les droits d’un être sans défense, fait appel aux passions égoïstes, et, sans droit, sans une absolue nécessité, sans essayer des bénéfices du temps, déchipe,. broie, tue. dans le sein d’une mère indigne de ce nom, l’enfant qu’ellea conçu peut-être malgré elle, et dont elle est trop souvent (chose horrible à dire !) heureuse d’être délivrée.

« Il est impossible de supprimer, de chasser du domaine de cette question les zdees que vous laissez exprès dans l’ombre et que vous, calomniez en mauvais français lorsque vous dites qu’elles obscursissent certains pays. Ces idées-là vous empêcheraient d’avilir votre art en le rendant coupable de pareils méfaits. Si Paris, comme vous le dites encore,—par des idées contraires que vous appelez les idées avan-céesi^dans quel sens?),—n’ajamais été si loin de Rome, ilfauten féliciter Rome qui voit plus clair et de plus haut, et qui a des lumières propres à éclairer toutes les questions; tandis que votre science, réduite à elle-même, étouffée dans la matière, s’y appauvrit, s’y

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obscurcit, s’y perd de plus en plus... Aussi, quelles que soientFaudace de vos sophismes, l’immoralité de votre enseignement, ils sont irrévocablement condamnés au mépris de tous les gens honnêtes et de tous les vrais savants. Qu’ils en conviennent ou non, tous sentent la grandeur et la vérité de ces paroles :

Alia pecudum, aLia horainum caro (l).

Sur la tombe du D’’ Foucher, le professeur Verneuil faisait cette déclaration solennelle (2) :

a On nous a fait un reproche de croire, avec la sagesse antique, que le destin est aveugle, et que, comme tel, il présidé à notre sort. Et comment ne pas l’admettre? nous naissons, vivons et mourons inconscients de notre destinée, remplissant notre rôle sans action précise du résultat... »

Voici à quel degré était descendue la physiologie, même après P. Bérard, entre les mains de l’un de ses plus célèbres représentants, qui s’écriait au sujet des animaux (3) :

« Nous admettons sans aucune restriction que les phénomènes intellectuels des animaux sont du même ordre que ceux de l’homme.

« ... Quant aux idées générales abstraites, il me paraît tout à fait douteux que les animaux les àient. Je ne suis pas sûr que l’homme les ait lui-même.

« ... Quant à la liberté, on peut reconnaître une certaine liberté chez les animaux les plus intelligents; et, d’autre part, on peut ajouter que l’homme n’est peut-être pas aussi libre qu’il voudrait bien se le persuader.

«... Et puis, ce langage articulé, dont nous sommes si fiers, c’est prércisément ce qui explique les idées métaphysiques abstraites dont les animaux sont privés, mais qui n’existent pas en réalité et qui ne sont que des mots convenus. »

Enfin, la médecine proprement dite, même parmi ses derniers mandataires les plus autorisés, même parmi les représentants les plus modérés de l’école contemporaine ayant pour but de tout révolutionner et de tout

(1) De l’opération césarienne et du'fœticide. Art méd., 4862, t. XVI, p. 30< et 309.

(2) Revue médicale, 30 octobre i 867. ^ ^

(3) Leçons sur la physiologie du système nerveux, 1866, p. 910 à 9-è4.

anéaDtir, n était, dans sa tradition, que 1 objet du mépris. J’en prends à témoin M. le professeur Lasèg*ue disant du haut de sa chaire ;

« Dans letat actuel des esprits, la question n’est pas d’améliorer, mais de renouveler la face de la pathologie, en effaçant le passé pour lui substituer l’avenir d’une science physiologique à échéance illimitée. »

Ainsi, jusqu’à l’objet même de l’enseig’nement, l’étude des maladies, — cette base immuable de la science médicale, — tout était remis en question, contredit, discrédité, jeté au rebut, voué au néant par 1 école nouvelle.

On peut se demander si c’est bien là ce qu’avaient prétendu les réorg*anisateurs de notre Faculté — par les nominations des six professeurs en 1867,—par celles de M. Robin, de M. Brown-Séquard, physiologiste pour une chaire de comparée, en 1869, — de M. Darem-

berg*, en 1870 ; si ce sont les doctrines avancées qu’ils entendaient encourag*er — par les distinctions honorifiques accordées, en 1868, à leurs principaux coryphées, — enfin par le conseil superbement ironique donné de très haut dans une visite faite vers la même époque aux amphithéâtres anatomiques de Glamart : Messieurs^ ne faites pas de théologie /

Toujours est-il que ces excitations venaient surtout retentir, et ces encourag*ements par-dessus tout redoubler le désordre, au sein de la jeunesse médicale livrée à la merci de tels g’uides. Ah! ce n’est point elle qu’il faut accuser. Les vrais coupables furent ceux qui l’avaient séduite et fascinée par les mirag’es de l’esprit moderne la conviant au règ*ne de la vérité expérimentale sur la ruine des préjugés et des superstitions. La res-

ponsabilité doit remonter aux sectaires qui, depuis un siècle, ont creusé sans relâche l’abîme; à ce monopole officiel de l’euseig-nement qui ne permet point d’autre issue; à ces faux prophètes de nos jours surtout qui ont infiltré g’outte à g-outte dans le sang- de la jeune g*énération leurs poisons dissolvants, excité ses passions et dirig-é ses révoltes. La main des maîtres est visible dans le déchaînement des disciples. Ecoutons l’aveu de l’un de ces derniers dans son acte dernier pour l’obtention du doctorat, en 1866 :

« Si notre thèse a quelque valeur, ce sera uniquement grâce aux travaux de nos maîtres. Nous devons surtout des remercîments à M. le professeur G. Robin ; c’est dans ses œuvres et à son cours que nous avons puisé la plupart des matériaux de ce travail. »

Or, on lit dans cette thèse : Sur la nature et les'propriétés de la matière organisée (1866).

« La matière est éternelle... La notion d’une cause première est inutile et irrationnelle, ce n’est qu’une chimère (p. 47)— La conception d’âme, de force immatérielle, est une pure abstraction ; en fait, rien de semblable n’existe (p. 78)... L’homme ne doit pas s’énorgueillir outre mesure de ses prérogatives, car, si parfait, si perfectible qu’il soit, il n’a reçu le privilège de sa supériorité hiérarchique, qu’après avoir passé par tous les degrés de la série animale. Il ne doit pas non plus se sentir humilié de son humble origine; car, comme l’a dit G. Vogt, il est encore plus glorieux pour lui d’être un singe perfectionné qu’un Adam dégénéré. (P. 466 et 167.)

Une seconde thèse sur la théorie dynamique de la chaleur dans les sciences biologiques, formule la nég’ation de l’acte créateur et du Dieu créateur, attribuant au soleil toutes les « manifestations des civilisations humairws et jusqu’à la pensée » (p. 94) :

O Sur le temple de la science, comme autrefois sur le temple de Philoê, on peut écrire ; C'est lui, le soleil, qui a fait tout ce qui est, et rien n'a élc fait sans lui jamais » (p. 30).

Ces deux thèses furent récompensées par des médailles d’honneur en séance solennelle de la Faculté-

Dans une troisième thèse de l’année suivante sur les symptômes intellectuels de la folie^ il est déclaré :

« Le jour où le mouvement social aura complètement éliminé la théologie et la métaphysique de notre éducation, ces deux prédispositions constantes à la folie ayant disparu, etc.... (p. 163). Le fétichisme expose moins à la folie (p. 108).

« Toutes nos théories, que l’on prend pour dès théories absolues, ne sont que des hypothèses... Toute notion réelle est relative. La morale, malgré ses prétentions absolues, est la plus relative de toutes les sciences. » (P. 35.)

Parmi ces dissertations inaugurales, celle qui devait avoir le privilège de solliciter le plus l’attention et le scandale fut soutenue le 30 décembre 1867 (1). C’est là que se révèlent la science et la justice sociales de l’avenir :

Œ Que vient-on encore nous parler de liberté ? Comme la pierre qui tombe obéit à des lois qui lui sont propres... la responsabilité est identique pour tous, c’est-à-dire nulle. »

Donc, nos lois sont criminelles, et les juges plus coupables que les condamnés :

<t ... Que les magistrats et les juges tiennent ce langage, ils le peuvent, ils ne sont pas forcés de connaître la nature humaine, mais que les médecins se fassent leurs complices, ce ne peut être que par irréflexion, ou par une faiblesse mentale qui leur fait partager les idées admises par tous. »

On sait que, devant l’explosion de l’indignation publique, et surtout en présence du débat qui allait s’ouvrir au Sénat, le Ministre fut conduit à retirer le diplôme au jeune récipiendaire.

S étonner, à la suite, de propositions semblables à celles-ci : Accorder « aux locomotives des passions et des volontés », ce serait

Œ admettre une chose qui n’a jamais pu être constatée, bien qu’elle ne soit par elle-même ni impossible ni contradictoire! »

(i) Elle est citée dans la Femme française et chrétienne et dans la lettre de Mgr Dupanloup, où nous avons puisé plusieurs des pièces justificatives ci-dessus. V. Art mêd., 1863, t. XXXVIl, p. 397.

ET l’école de J.-P. TESSIER.

Combien de telles aberrations justifient le jug’ément de Mg*r Dupanloup sur ces libres penseurs !

a ün de leurs penchants, c’est de relever la brute le plus près possible de rhomme, et de rabaisser l’homme le plus près possible de la brute.

C’est là l’œuvre éternelle de la Bête de l’Apocalypse, tandis que la science chrétienne, «rétablissant l’homme dans sa dignité native, séparant par un si grand intervalle l’homme des animaux, le place, — a dit merveilleusement Pie IX, — peu au-dessous des anges. » Eum paulo minuit ah angelis (1).

Enfin, tout récemment encore, en 1872, comme pour prouver que le dévergondage des doctrines et des idées arrive à son plus haut paroxysme, un homonyme du professeur Piobin publiait un travail (2) pour révéler le moyen de supprimer la vieillesse et peut-être la mort, en signalant et en éloignant, disait Milcent(3), la cause de ces effets incommodes et désagréables « fixés par le destin ou une divinité jalouse, »

Au reste, tout cela n’est pas neuf ; car l’incroyance se répète sans cesse. Et, sans remonter plus haut, on retrouve dans Bacon, le philosophe de l’école expérimentale, bien d’autres énormités qu’il proposait à la recherche des sages physiciem de son temps :

«... Faire vivre un homme trois ou quatre siècles, ramener un octogénaire à Tâge de 40 ou 50 ans... faire qu’un homme n’ait que 20 ans pendant soixante ans... changer un géant en nain et un nain en géant, de la boue en coulis de gélinotes et un crapaud en rossignol... créer de nouvelles espèces d’animaux, transplanter celle des loups en celle des moutons, etc., etc. »

Et par quels moyens? Par l’expérimentation s’entend. Bacon nous dira par exemple que :

( 1 ) Lettre apostolique, déjà citée, au Frédault.

(2) Dans le Mouvement médical.

{o) Art tnéd., t. XXXIV, p. 73.

a D’après Vexpérience ancienne et moderne, dans un fourneau de révère hère quittent du cuivre en fusion, on voit s’élever tout à coup un insecte ailé, qui tantôt marche comme s’il était attaché aux parois du fourneau, et Vautres fois s’agite dans le feu même, mais qui meurt subitement à l’instant où il sort de la fournaise. »

« Voilà, dit le comte de Maistre (1), Y expérience qui n’excite pas le moindre doute dans l’esprit de Bacon ; ensuite ce dernier ajoute : Cette noble expérience est bien digne d!attention... »

Aussi, notre illustre et noble penseur, de Maistre, a bien le droit de conclure :

«... Sénèque a dit ; PMlosophorum credula gens; on pourrait dire, à peu près dans le même sens ; Il n'y a rien de si crédule que Vincrédule. Tous ces philosophes, si en garde contre les vérités qui les gênent, sont, pour ainsi dire, tout ouverts à l’erreur, pour peu qu’elle les accommode.»

Ajoutons que nos positivistes n’y mettent pas plus de façon.

Avec le sentiment religieux perdu, avec les vérités diminuées, que de liens relâchés, de devoirs amoindris, de pudeurs atteintes! L’affection, cette effusion céleste, le respect, ce grand ressort chrétien, n’étaient plus qu’une ombre du passé.

Famille autrefois, la Faculté se transformait en foyer permanent de divisions intestines et d’agitations tumultueuses.

Déjà, en 1864, le Ministre de l’instruction publique, M. Duruy, assistant à une séance solennelle de rentrée à l’Ecole, ne pouvait s’empêcher de constater l’attitude irrespectueuse des jeunes gens, restant couverts en face de leurs professeurs, tête nue. Depuis cette époque, un souffle véhément de sédition ameutait les élèves contre

(1) Comte de Maistre, La phi tosophie de Bacon.

ET l’École de j.-p. tessier.

la plupart de leurs professeurs, Rayer, Moquin-Tandon, Tardieu, Sée, Dolbeau; et, paruue opposition systématique, à de certains moments, jusqu’à ceux-mêmes qui réflétaient le plus l’esprit de la Faculté nouvelle, Gavarret, Robin lui-même.

Ces convulsions répétées étaient bien le signal de l’agonie. Milcent écrivait, racontant ces orages :

nHabent sua fata libelli, a dit lepoëte; comme les livres, les écoles ont leui s destinées, et celles de la Faculté sont en train de s’accomplir. Lorsqu’il y a dix ou douze ans, la voix méconnue de quelques proscrits s’élevait contre elle- et signalait son injuste intolérance et les suites funestes de son déplorable enseignement, elle était toute puissante, entourée de respect; c’était à q^i la comblerait le plus d’hommages et de louanges : personne n’eût osé s’attaquer à cette puissance incontestée. Et cependant, l’heure de la décadence avait sonné. Le jour était proche, où ses propres enfants, ses élèves, ses soutiens naturels, la presse médicale tout entière allaient proclamer sa déchéance ; où ses séances de rentrée ne seraient plus pour elle qu’une ignominieuse épreuve, qu’une occasion d’insultes à son autorité, qu’une scandaleuse bacchanale; où la parole de ses professeurs et de son Doyen parlant, le chef nu, devant des têtes couvertes serait étouffée par des huées, des ricanements, par des cris d’animaux; où son grand amphithéâtre, dans lequel Bérard enseignait naguère, au milieu d’un respectueux silence, qué l’homme n’est qu’un animal, allait être envahi par le bruit, les cris, les chants, la fumée des estaminets et retentirait de cette clameur sauvage : Vive le matérialisme ! »

Et, à l’occasion de la leçon d’ouverture du professeur Sée, obligé d’accepter en 1867 le programme des idées et le patronage humiliant de ses parrains improvisés, Milcent ajoutait :

« La confusion des idées et des langues est à son comble comme dans une Babel nouvelle. L’élève commande au maître et luiimpose les idées qui lui plaisent et dont on fait depuis longtemps la pâture habituelle de son esprit. Il ne supporte que l’enseignement dont le fond et la forme concordent avec son tempérament intellectuel et

J 30 LE DOCTEUR ALPHONSE llILCENT

moral. L’école ne pent descendre pins bas, abdiquer plus complètement, si ses professeurs ne peuvent ouvrir la bouche que comme représentants du matérialisme. Cet effrayant résultat, voilà bien des années que nous le signalons comme possible, comme probable; mais, nous n’aurions jamais pu croire qu’il arrivât si vite, si complètement, si brutalement » (1).

Ces désordres, renouvelés sous les moindres prétextes, en étaient venus au point qne la Faculté fut obligée de supprimer les solennités traditionnelles des séances de rentrée. Vaines précautions! A la reprise des cours, les professeurs ne devaient subir qu un accueil encore plus insultant et passer, chacun à son tour, sous les fourches caudines du jeune auditoire en rut d’indiscipline et d’émeute.

A sa première leçon pour l’année scolaire 1867-1868, M. Gavarret dut dévorer tontes les humiliations. Des témoins peu suspects rapportent : le premier, un rédacteur du Mouvement médical :

« Jamais nous n’avons souffert dans la personne de nos amis ou de nos semblables autant qu’il nous a été donné de souffrir à la leçon de M. Gavarret. »

Le second, uïi esprit très-libéral, très-avancé, un philosophe, un député de l’extrême gauche qui avait assisté à cette séance, disait en se retirant :

« Où allons-nous? ces jeunes gens ne veulent même plus du Rationalisme et de la libre pensée. Ils n’ont plus de goût que pour le plus aveugle matérialisme. »

Où allons-nous?... Mais où va la locomotive lancée à toute vitesse hors de ses rails. L’abîme appelle l’abîme.

Pour prouver que c^était bien la Faculté tout entière qui était en cause, c’est-à-dire « cet organisme frappé de mort », suivant l’expression du Mouvement médical y

(i) Art médical, 1867, t. XXVI, p. 314.

ET l’École de j,-p. te&sier. 131

cité tout à l’heure, le lendemain, les mêmes excès se reproduisaient au cours de M. Robin.

A l’occasion de nouveaux troubles qui se manifestèrent en 1869, cette remarque de Milcent était bien le résumé de l’expression g-énérale :

a ... Les organes les plus prudents, les plus respectables de la presse médicale avouent que« l’enseignement officiel se meurt. »Tel •est le cri qui leur échappe... Mais, il y a plus ; l’école fatigue tout le monde, ses élèves, ceux qui la soutiennent et ont voulu la couvrir de leur protection, même, nous le savons pertinemment, quelquesuns de ses membres les plus intelligents... »

Tous les élèves, assurément, ne pactisaient pas avec ces débordements. Mais, que pouvaient les plus sages contre le nombre? En témoignage, les scènes violentes qui assaillirent, dans la fatale année 1870, le cours du professeur Tardieu ;

« Rienn’atrouvé grâce devant cette hostilité. L’incontestable talent du professeur, le mérite et la valeur de son enseignement, la protestation d’un grand nombre d’auditeurs studieux, Uappel à la modération fait par l’élite des élèves en médecine, les internes des hôpitaux, l’inégalité de la lutte contre une voix qui ne peut se faire ■entendre, et les clameurs d’une légion d’adversaires, rien n’a pu triompher de cet abus de la force, de la part d’une multitude en ■délire... 8ans doute, ou peut dire que la Faculté, faisant, depuis nombre d’années, litière de toute idée morale, de tout principe respectable, n’a plus d’arme contre le désordre, et qu’ayant semé le vent, elle récolte la tempête... » (1).

Les scandîiles se manifestaient sous toutes les formes. On vit, signe irrécusable des temps, jusqu’à des examinateurs et des élèves, s’envoyer des cartels et faire assaut d’insolences...

Dans les concours publics pour les hôpitaux, l’injustice, le désordre, les cabales étaient devenus tels, que

(0 Art méd., 1870, t. XXVI, p. 4G7.

les plus complaisants ne pouvaient plus g*arder publiquement le silence; tels que les jug’es eux-mêmes, en 1872, protestaient contre l’évidente partialité de la majorité du jury dont ils faisaient partie ; tels enfin que l’Administration avait déjà cherché remède au mal, dans une modification aux règ-lements. « Mais, disait Milcent, avec trop de logique :

«Ce qu’il faudrait modifier, c’est l’état des consciences, c’est l’état moral des juges. Là est le point délicat ; là est Tobstacle à peu près insurmontable. Les instincts altruistes, pour parler le jargon positiviste, ne sont pas encore assez développés pour remplacer la vieille équité dont l’absence commence à se faire durement sentir et à peser comme un fléau sur les générations nouvelles » (1).

Les organes de la presse médicale, les plus disposés à tout approuver, commençaient à se soustraire à de pareilles complicités.

VUnion médicale flétrissant « l’envahissement,

de plus en plus usurpateur, des sciences, qui, d’auxiliaires de la‘ médecine, veulent devenir les maîtresses souveraines et absolues, » confessait que la Faculté ne fait rien, ne peut rien soutenir, parce qu’elle n’a ni principes, ni doctrine, ni méthode; parce qu^elle n’est qu’indifférence, confusion et anarchie. » — Ah! certes, il était bien temps de s’en apercevoir.

Ainsi, avouait de son côté la Gazette des hôpitaux (1871), « la question est jugée et bien jugée, » et la condamnation du monopole universitaire éclatante.

Ecoutons un des plus éminents et des plus dignes publicistes, Jules Guérin, dans la Gazette médicale (10 novembre 1866) :

«Comme les choses qui ont perdu tout prestige, toute autorité,la Faculté de médecine de Paris est devenue la risée de ses propres enfants...

(1) Scandales des concours. Art méd, 1868, t. XXVIII, p. 143.

ET L ECOLE DE J.-P. TESSIER. I33

C'est l’institution elle-même qui menace ruine; la première école du monde, comme on l’a dit naguère, pourrait bien s’abîmer dans le néant, si elle n’était régénérée, renouvelée sans retard, d ’

Le Mouvement médical (en 1867) :

« Non, il n’y a plus de Faculté de médecine à Paris. »

La Gazette hebdomadaire^ VAbeille^ etc., au sujet de ces troubles divers, ne g’ardaient aussi aucune illusion sur l’état désespéré de la Faculté.

La Gazette médicale de Lyon flétrissait

« Le goût des platitudes bruyantes, et ce souffle d’insanités qui, à Paris, dessèche les esprits et brûle les cœurs. »

Hélas ! nous en sommes bien d’accord ; mais ce souffle fatal exerçait-il seulement ses ravages sur les bords de la Seine? Et, cette même année, en particulier, ne lisaiton pas, étalée avec honneur dans la feuille lyonnaise, cette autre insanité bruyante dont nous avons parlé, s’eflbrçantde démontrer l’influence malsaine des dogmes Sur la santé publique?

Les alliés les plus naturels, les soutiens les plus autorisés de l’enseignement officiel, M. Pasteur, ancien directeur de l’École normale, M. Dumas, l’ex-grandmaître, M. Sainte - Glaire Deville, ancien doyen de Faculté, tous trois professeurs de la Sorbonne, ne faisaient pas mystère de leurs lamentations sur la ruine de l’enseignement supérieur. Le dernier portait ce témoignage navrant et convaincu :

« Je fais partie de l’Université depuis longtemps ; eh bien ! je le déclare hautement, voilà, en mon âme et conscience, ce que je pense : L’Université, telle qu’elle est organisée, conduit à l’ignorance absolue. »

Les vieux professeurs, au seuil ou au sein de leur retraite, protestaient avec énergie, jusqu’au sage et réservé Nélaton (i), contre cette « science, prétendue

(1) Dans le journal le Figaro.

exacte, des positivistes qui veut tout jug*er et refaire au point de vue du microscope. »» M. Bouillaud s’élevait, avec toutes les forces de son éloquence, contre ces empiétements désordonnés :

« Rappelant l’ancienne, perpétuelle et unique méthode scientifique, l’alliance féconde de l’observation et de la raison, il a affirmé qu’il n’y en avait point d’autre. Il a fait plus encore. Il a osé dire qu’il croyait en Dieu, à l’âme et au devoir de vivre en chrétien. Bien entendu, il n’a pas trouvé grâce devant les organes de l’opinion dominante. » ( 1 ) (Milcent.)

Enfin, M. Gavarret, dans un rapport à la Faculté, en 1871, déclarait sans feinte ;

« Il faut le reconnaître et avoir le courage de le dire, le vide se faisait autour des établissements du haut enseignement. »

La division et les défiances éclataient même entre les expérimentateurs. L’un d’eux, M. Collin, en pleine Académie, de médecine, dénonçait ainsi les présomptions de ces derniers :

O On a dans ce siècle tous les genres d’audace ; ce que l’observation a de .mieux établi est dédaigné. On veut tout réédifier sur de nouvelles bases, quelles qu’elles soient. Il faut renouveler au plus vite la face deschoses avec des riens amplifiés dans des proportions fantastiques : c’est à qui jouera à l’originalité. »

A l’Académie des sciences, M. G. Bernard avouait,, dans sa controverse mémorable avec Goste, que Galien, ])Ourtant si méprisé par l’école expérimentale, fut un grand expérimentateur. «N’y a-t-il eu que lui? «demandait Milcent, ajoutant :

« En tout cas, celui-là suffirait pour démontrer le ridicule de l’expérimentation acceptée comme méthode nouvelle, comme révolution toute récente dans les sciences, ainsi que le croient tant de bonnes gens, ainsi que le proclame M. le doyen de la Faculté dans sa fameuse apologie de l’Ecole de Paris. » (2).

-1) Art méd., 1867, t. XXV, p. 160.

(2) Id., 1868, t. XXVIII, P.-154.

ET l’eCOL-E de J.-P. TESSIER.

C’est en eSet ce doyen, M. Würtz, un chimiste qui, à ce moment, se trouvait bien empêché, en butte tout à la fois aux émeutes journalières des élèves et aux objurgations de l’autorité. Cherchant sans succès, dans ses embarras, à défendre l’enseig-nement de ses collègnes, il croyait sortir de la difficulté par cette déclaration inattendue, dans sa lettre au Ministre, que *la science est maîtresse de choisir la méthode qui lui convient. » «— Erreur! ripostait Milcent, chaque science a sa méthode qui lui est imposée par la nature de son objet. » Et M. le doyen, battu des deux côtés, se faisait vertement tancer encore par un simple mais énerg'ique org-ane de l’opinion publique. Le Pays :

« Il faut que la Faculté s’explique- Encore une fois ce n’est pas sa méthode qu’il était urgent d’exposer, c’est sa doctrine, quelle qu’elle soit. Elle n’est pas matérialiste, dit son doyen. Mais alors, qu’est-elle? Qu’elle ait le courage de le dire : Le pire de tous les cas, pour la Faculté de Paris, serait de n’avoir aucune doctrine et d’être obligée d’écrire sur son frontispice : Ecole du doute. »

Dans cette effrayante démoralisation, au milieu de cette anarchie, la plus humiliante leçon pour la Faculté «ainsi rég*énérée», devait lui venir de l’étrangler, de cette Allemag*ne surtout, sa funeste patrie d’adoption, d’où la nouvelle école nous avait importé dans son fol enthousiasme les formules positivistes et les abus microg*raphiques. Le Prussien Virchow, qui avait dit de la cellule : « Elle n’a pas d’esprit recteur, pas d’archée, pas d’âme qui la g-ouverne ; elle ne relève (jue d’ellemême, » Virchow, dis-je, le g’rand pontife de la secte, le véritable précurseur de M. Robin, jetait luimême, en 1868, la dernière pierre et donnait le dernier coup de pied au « g*rossier matérialisme » de son admirateur. Ah ! la Faculté de Paris était bien morte et deux fois morte, après de pareilles atteintes î

Voilà donc à quel deg'ré de mépris universel était descendue cette grande École, si longtemps la première du monde; cette Faculté que l’Église, en témoignage de son estime particulière, avait revêtue autrefois de la pourpre romaine, emblème de ses plus hautes dignités; cette antique Faculté, malgré les cataclysmes du dernier siècle, encore resplendissante de gloire au temps de Dupuytren. Voilà quels abaissements le monopole de l’enseignement officiel entend nous imposer; quelles hontes il nous condamne à subir dans le présent. Que serait donc l’avenir ?

O maître, méconnu, persécuté, traînant ta croix, mort à la peine! Combien ta parole fut prophétique et ton œuvre grandé et bonne 1 Ce ne sont pas tes dis ciples qui élèvent le plus haut la voix pour te glorifier, les ruines crient avec plus d’éloquence pour te justifier aujourd’hui.

ET l’École DE j.-p. tessier.

l’enseignement lisse.

A l’un des confins de Paris, et comme à l’écart de la g*rande ville en ses rumeurs de travail et de fête, est un vaste jardin, asile paisible, véritable sanctuaire ouvert à la science de la nature, le Muséum, libre jusqu’à nos jours de toute dépendance avec l’enseignement autoritaire, — au moins avant que l’Empire eût porté sur lui, dans sa manie d’organisation centralisatrice, la serre crochue de ses aigles. C’est là, loin des foyers de troubles et de dispute, dans cet Éden où sont parqués et étiquetés les animaux et les plantes, que nous allons trouver, par un contraste singulier et consolant, une ruche de savants grands et modestes, qui, dans la contemplation générale des êtres, savent relever la hiérarchie suprême de l’homme et séparer par d’infranchissables abîmes la créature visiblement faite pour penser, selon l’expression de Pascal, des autres règnes de la création terrestre.

Cette conclusion découlera d’elle-même du rapprochement qui nous paraît devoir être opéré ici entre les comptes-rendus présentés par Milceiit sur les doctrines de deux anciens professeurs au Jardin des plantes, Flourens et M. de Quatrefages, et un aperçu sommaire qu’il importe d’ajouter à la suite sur Gratiolet.

C’est au sujet du dernier ouvrage de Flourens, intitulé De la longévité humaine et de la quantité de vie sur le globe, que notre critique a rendu, en 1855, un digne hommage à

a ce savant de premier ordre, disciple et continuateur de Cuvier, nourri des principes élevés d’une philosophie spiritualiste et qu’éclaire dans l’étude de l’homme et des animaux la lumière de la. tradition chrétienne. »

Cet ouvrage de leminent professeur académicien, sous un titre fait pour piquer la curiosité publique, avait au fond pour but principal de vulgariser les idées traditionnelles acceptées et persévéremment défendues, par l’auteur, particulièrement sur la fixité et la perpétuité des espèces animales et sur la conformité du récit de Moïse et des livres saints avec les monuments de la; naiure.

A propos des questions les plus diverses et des plus intéressantes que soulève ce livre, son apologiste nous montre pamllèlement les deux camps opposés, les deux doctrines perpétuellement en lutte : la science chrétienne et la science rationaliste; et, dans cette lutte, le drapeau de Cuvier tenu avec honneur par son disciple. Salutaire comparaison qui démontre d’une manière éclatante

« combien la science perd, s’obscurcit, se dégrade, quand elle s’éloigne da la vérité religieuse ; combien, au contraire, elle s’élève et s’éclaire quand elle se rapproche de ce foyer de lumière. »

Parmi les preuves surabondantes dans ce parallèle, je ne veux retenir ici qu’un trait saisissant. Fiourens, raillant assez volontiers les pMlosojjJæs^ rappelle l’absurde engouement de ceux du dernier siècle pour la vie sauvage; cite les extravagances de J.-J. Rousseau et Diderot, conseillant de « revenir bien vite à la condition des betes, qui ne craignent que la douleur et la faim jf> ; de Buffon, insinuant « que la vertu appartient à 1 homme sauvage plus qu’à l’homme civilisé, et que le vice n a pris naissance que dans la société»», etc., etc*

ET l’École le j.-p. tsssier.

Cet état, si parfait pour ces grands esprits, lequel, loin d’être la condition primitive de l’homme, ne paraît que le dernier deg’ré de l’abaissement où il paisse tomber, «cet état sauvag-e nous est aujourd’hui parfaitement connu», dit Flourens, à qui nous emprunterons les paroles suivantes :

« Indépendamment des récits üdèles qui nous sont venus de toutes parts, nous avons vu à Paris plusieurs sauvages. J’ai pu en étudier quelques-uns.

« Ces pauvres gens vivent tout nus, sans demeure, sans habitation fixe, sans autre subsistance que celle de leur chasse : quand la chasse est abondante, ils mangent beaucoup ; quand la chasse manque, ils supporportent la faim tristement, avec impatience ; il leur est même arrivé quelquefois de se manger entre eux.

« Je ne leur ai trouvé d’autres désirs que les désirs qu’inspirent les besoins physiques; point de religion, point de moeurs, une curiosité stupide quoique toujours éveillée, des habitudes plutôt que des règles, des liens de famille qui ne sont pas supérieurs à ceux que produit l’instinct ; et, cependant, ces sauvages, ge parle des plus absolument sauvages^ ces hommes sans religion, sans mœurs, sans règles, recèlent tous dans le fond du cœur le germe d’une foi cachée, et comme le pressentiment obscur d’une autre vie ; car ils croient qu’ils seront tous transformés en bons ou mauvais génies, selon qu’ils se seront bien ou mal conduits, et ils ne croient pas cela de leurs animaux. »

Milcent a soin d’ajouter :

« Ces dernièræ lignes prouvent une chose que peuvent attester les auditeurs du cours de physiologie de la Faculté de médecine de Paris, c’est que M. le professeur Bérard et son digne suppléant ne pensent pas précisément comme M. Flourens, ni même comme ces sauvages dont il parle ; ces derniers ont du moins encore le sentiment de la distance infranchissable qui les sépare des animaux. »

Ges sympathiques sauvag‘es, — qui se mang-ent quelquefois entre eux, •— et que certains savants proposent à distance comme modèles, nous semblent en effet bien dig*nes de leur en servir.

Oui! des cannibales pour exemples, des singes pour aïeux! Et maintenant, ô philosophes éclairés, vantez-

nous VOS lumières! Libres penseurs, parlez-nous avec emphase de prog-rès!

L’ouvrage de M. de Quatrefages sur Y unité de t espèce humaine fut analysé en même temps (1865) par Dufrêne (de Genève'), à un point de vue général, et par Milcent, au point de vue spécial de la fixité des espèces, démontrée par l’observation et l’expérience (1). Le travail du savant naturaliste, «l’un des plus fidèles à la tradition et en même temps le plus au courant de la science expérimentale», est la démonstration la plus irréfragable, établie par les faits, de la réalité de la «loi qui préside à la conservation, à la perpétuité des espèces », et sert de base à la doctrine de l’unité humaine.

Toute cette haute question, traitée par M. de Quatrefages, sans sortir des domaines de l’histoire naturelle et de la physiologie, peut être résumée dans ces quelques lignes de l’auteur :

«Ainsi, cette grande expérience, accomplie pendant trois siècles sur des milliers de lieues carrées, entre des millions d’individus, proclame hautement que le croisement des trois groupes qui se sont donné rendez-vous en Amérique, est un mélange et non une hybridité ; par conséquent, que les groupes sont trois races d’une même espèce et non pas trois espèces distinctes.

« L humanité tout entière ne forme donc qu’wne seule espèce', les groupes qu’on y reconnaît ne sont que des races de cette espèce.

C’est le grave témoignage de la Genèse, contre lequel le positivisme usera ses dents toujours en vain.

« Grande discussion de la nature humaine, qui agite aujourd’hui les philosophes et trouble les consciences, — écrivait en 1864 Gratiolet, — mais d’où la divine ma-

(l) La fixité des espèces démontrée par les faits, Art med.jlSGD, p. 119 et 199.

jesté de l’homme sortira quelque jour, eonsacrée par le combat, et dès lors inviolable et triomphante, b

Il fut l’un des vaillants soldats de cette lutte, le jeune et infatig“able anatomiste qu’il m’a été donné de connaître et de voir déjà à l’œuvre, il y a justement trente ans, dans le laboratoire de Blainville, au Jardin des plantes, alors que, pendant mon internat àl’bôpital voisin de Lourcine, je m’occupais, avec mon excellent chef Çullerier, des recherches expérimentales sur la transrnission prétendue de la syphilis aux animaux. Aussi nul ne saurait mieux que moi comprendre et partag’er les reg*rets profonds et l’admiration attendrie que ses remarquables et patients travaux, ainsi que la noblesse de ses sentiments, ont inspirés à ses élèves, les docteurs Grandeau et Paul Bert. « C’est qu’il avait, dit ce dernier, pour le rôle de professeur, un respect profond. »En cela, et sous d'autres rapports, on pourrait lui trouver avec notre Milcent d’heureux points de ressemblance. «L’injustice, qu’il a su toute sa vie supporter avec tant de calme », ne lui a pas fait défaut, complétant ainsi ce quelque chose d’achevé que le malheur ajoute à la vertu. Et, sans doute, l’injustice long*temps soufferte inspirait-elle encore davantag'e cette équité loyale qui dirig*eait sa conduite envers tous.

A cette occasion , je ne puis m’empêcher de rappeler ici que seul, dans une société savante, Gratiolet prit hautement le parti de la liberté scientifique en faveur de notre collaborateur Mailliot, à l’époque de la persécution contre les disciples de la réforme homœopathîque, et que, dans un discours plein de nobles pensées, il sut faire triompher le respect de cette liberté, alors et encore, partout si méconnue. « Honorons donc ce chrétien qui aurait été si utile à la jeunesse, ce savant modeste, qui ne le cédait à aucun par la bonté de son

cœur, par l’étendue de son intellig*ence, par la grâce de son esprit, par le charme de sa parole » (1).

L’étude seule de la main permet, d’abord, à Gratiolet de conclure «quel’anatomie ne donne aucune base à cette idée violemment défendue de nos jours d’une étroite parenté entre rhorame et le sing’e. Mais, c’est dans le mag*nifîque Traité d'anatomie comparée du système nerveux, particulièrement dans ses recherches sur les plis cérébraux de l'homme et des primates, que l’éminent naturaliste constate des différences taxonomiques radicales entre les circonvolutions cérébrales de l’homme et celles du sing*e, dont le mode d’apparition respectif est exactement inverse. Le cerveau même de certains idiots, dont le développement a été arrêté pendant Fâg’e fœtal, mais qui reste cependant toujours celui d’une âme parlante, présente déjà au plus haut deg*ré les caractères humains. Ainsi, selon Gratiolet,

« Ainsi, la maladie peut amoindrir l’homme; elle n’en fait point un singe.

« L’homme et les animaux sont des harmonies dont les tons diffèrent. Or, le ton de l’homme s’appelle intelligence. Voilà la hase de l’accord où toutes ses fonctions s’unissent. Ainsi, la perfection de l'homme ne s’appellera ni locomotion, ni acuité des sens externes, elle s’appellera intelligence.»

Laissons parler un instant, à la suite, l’élève de Gratiolet, M. Paul Bert, professeur à la Faculté des sciences de Bordeaux, s’écriant dans un beau lang’ag’e, qui semble l’écho de celui de son maître :

a Dignité suprême de l'homme! Intelligence qui se conçoit elle-même et personnifie les causes 1

« Il fallait entendre Gratiolet développant cette thèse avec une incomparable richesse d’expression, décrire tour à tour la stature verticale de 1 homme, dominant la face réduite, ses yeux dirigés en avant et dont les nerfs, en relation directe avec l’organe de l’intelligence, font de lui 1 animal-lumière; et sa main, habile à saisir, dont le geste peut suppléer même la parole, geste sublime du larynx, et qui, spéciale à l’homme,

(1) Mailliot, banquet homœophatique du 21 avril 1867.

ET l’École de j.-p. tessier. 143

n’est plus chez le singe, par l’atrophie du pouce, qu’un insîrument de préhension brutal, un simple crochet de suspension.

« Mais si grand que soit le type homme, il a des expressions de dignités differentes. Il existe des races inférieures, si dégradées, ou du moins si basses que, selon beaucoup de naturalistes, elles font, pour ainsi •dire, une transition vers les singes.

« Ecoutez Gratiolet : a Tous ces êtres hiérarchiquement inégaux sont « hommes, doués de la parole, intelligents et par ■ conséquent respec- « tables, car il est naturel et selon Dieu que la force aide la faiblesse, c que le voyant dirige l'aveugle. La loi d’humanité, qui protège et ena toure de soins maternels les idiots les plus monstrueux, les crétins « les plus dégradés, s’étend à toutes les races humaines. Il n’y a contre a elle ni droit de violence, ni droit de mensonge, ni droit de mort. Contre « les faibles, il n’y a que le droit de charité. »

Quel coup de massue pour nos anatomistes qui ont des yeux doublés du microscope pour ne point voir, des mains armées du scalpel pour ne pas découvrir; pour nos biologues déclamateurs pris en flagrant délit d’ig^norance ; pour nos sociolog-istes convaincus d’aberrations dégradantes î Le progrès, dont ils ont sans cesse le mot à la bouche, mais il se fait au-dessus d’eux, contre eux, malgré eux, nonobstant leurs vaines et bruyantes prétentions ! Errant et ignorant !

Ainsi, misérablement dégradée par l’enseignement de la Faculté de médecine, la dignité de la nature de l’homme était noblement relevée... au Muséum des animaux et des plantes ! C’est dans ce Jardin du Roi, nous l’avons vu, que la physiologie et la chimie modernes proscrites avaient trouvé, au temps de Louis XIV, un libre asile. C’est là, à ce seul foyer d’indépendance scientifique, à Paris, que, dans nos jours d’intolérance à l’égard de la vérité religieuse, devait se réfugier l’affirmation éclatante du principe supérieur à la matière, affirmation en dehors de laquelle tout n’est que décadence, inévitables abrutissements 1

Le comble de j’aveugdement, la condamnation finale irrémissible, ce serait aujourd’hui de ne point remédier promptement, absolument, au mal flag’rant, démasqué ou avoué, enfin reconnu de tous. Le péril social est assez menaçant, le discrédit de la profession médicale non moins manifeste. J.-P. Tessier contemplait douloureusement ce spectacle dès long-temps , ainsi que noua l’a révélé son mag-nifique Traité de médecine générale :

« Un chœur effrayant de lamentations s’élève de toutes parts de la France. Les membres de la profession médicale se plaignent d’entraves, de déconsidération, d’ingratitude du public... »

A ses yeux déjà, en 1854, il n’y avait qu’un remède à cette dég*radation prog-ressive, un seul moyen pour réformer l’enseig-nement et la pratique de la médecine :

« Moyen bien simple à exprimer, mais bien difficile à réaliser : rendre la médecine chrétienne. A cette condition, mais à cette condition-là seule, la réforme est possible... Ce sont les doctrines fausses qu’il iaut remplacer par des doctrines vraies quant à leurs principes, et capables de coordonner, en vue de la pratique, tous les faits dont la connaissance importe au médecin. » (1).

Mais, reconnaissant qu’on n’impose pas des doctrines, même au nom de l’Etat, tous ses vœux se bornaient à instituer un enseig-nement rival par la création d’Universités catholiques.

Cette voie libérale de réforme a inspiré ses principaux élèves, qui les premiers, entre tous, ont réclamé, en maintes circonstances, la liberté de l’enseig-nement supérieur, comme contre-poids indispensable et mesure pratique urg*ente à opposer au monopole abusif de la Faculté.

(1) De renseignement de la médecine en France, 1854.

ET l’École de j.-p. tessier. 145

Avant tout, disait Milcent, en 1866,

(( Il est deux remèdes héroïques à la décadence de l’enseignement médical et qui lui font complément défaut : une bonne doctrine et wne bonne méthode. »

« ... Sans doute, le retour à la vérité, une lumière supérieure une physiologie plus savante, plus spiritualiste, disons le mot plus chrétienne, ayant une connaissance philosophique plus complète et plus exacte de la nature de l’homme, de sa triple vie intellectuelle et morale, animale, végétative, de son unité, de sa personnalité, de sa spiritualité (toutes choses remplacées par la seule, et abrutissante étude de"ia rnatiere organisée) ; sans doute, une hvgiène plus morale, tenant compte de la hiérarchie des fonctions (et non plus exclusivement matérialiste) ; une médecine éclectique et fécondée par la distinction essentielle et radicale des maladies et par l’étude hiérarchique (oubliée aujourd’hui) des phénomènes morbides ; une thérapeutique mieux réglée, plus scientifique et en même temps moins dédaigneuse de la vie humaine ; une pratique médicale plus digne, plus sévère, plus charitable, plus désintéressée ; voilà quel serait le remède infaillible et direct à l’abaissement de l’enseignement et au dérèglement des esprits qui en est la conséquence. Mais ce retour à la vérité sur toute la ligne est impossible dans l’état présent de la médecine entraînée fatalement sur une pente irrésistible par l’autocratie prépondérante de l’École de Paris (1). »

il est bien manifeste que des modifications accessoires de détail, les révisions rég*lementaires, le rétablissement du concours pour les chaires de professeurs, etc., etc., ne sont que des moyens insuffisants et illusoires. Les ministres du dernier Empire, déjà eng*ag*és dans une aussi étrangle fausse route, par la nomination du nouveau personnel de la Faculté, dans les dernières années, -croyaient faire échec au mal par l’extension donnée aux laboratoires et aux autres moyens matériels. Les per-

(1) Art méd., 1867

(“2) Art méd.. 1866, t. XXIV, p. 466.

Davasss.

fectionnements de réprouvette, du scalpel et du microscope devaient rester inutiles. Dérisoire encore, la haute interdiction, adressée, vers la même époque (1868), à la Faculté, de traiter des sujets étrangers à l’enseignement :

« Comme si (disait Milcent), la nature de l’homme, ses fonctions intellectuelles et animales, les différences qui le séparent de la brute, étaient des sujets étrangers à la physiologie. O l’étrange remède opposé aux périls d’un enseignement sans contre-poidSj. sans contrôle efteaoe, sans libre Goncurrence I »

Ne s’est-il pas trouvé un autre grand maître de Füniversité, encore plus progressif, qui, au lendemain même de nos plus grands désartres (1872), instituant la nouvelle Faculté officielle de médecine à Nancy, prétendait l’asservir, en quelque sorte, aux inspirations scientifiques de l’Allemagne à Faide d’une publication spéciale à cet objet, ce qui faisait dire à l’un des organes les plus accrédités et les plus réservés de la science, les Archives de médecine :

«Sommes-nous, après nos malheurs, si abaissés scientifiquement, qu’un de nos centres français d’instruction soit réduit à vivre sur le produit de la science allemande, et sommes-nous si ignorants qu’il faille nous enseigner officiellement la médecine de l’étranger? M. Jules Simon pense-t-il que c’est exclusivement d’Allemagne, aujourd’hui, que nous vient la lumière, et qu’il nous faut absolument un instrument officiel, une presse d’Etat, subventionnée ad hoc, pour la recevoir, l’épurer au besoin, et la transmettre aux faibles yeux de notre intelligence? »

Tant il est vrai, dans nos bouleversements politiques journaliers, que le premier pédagogue venu, transformé en suprême régent de l’instruction publique, peut nous imposer de telles billevesées I Admirons, une fois de plus, par cet exemple, combien, malgré la lueur sinistre des dernières leçons de l’histoire, la secte dont Voltaire est le chef de file, se fait,— d’instinct et par inconscience, mais logiquement, — le courtisan naturel et

ET L ECOLE BE J.-P. TESSIER

le complice moral de nos plus implacables ennemis.

Quant au Concours réclamé par la plupart des organes de la presse médicale, pour la nomination des professeurs de l’Ecole, il ne fut jamais qu’un leurre. L’expérience ne permet plus aucune illusion sur son efficacité présente.

Donc, en Fétat des choses, « comme on ne refait pas en un jour des hommes, des doctrines, des méthodes, » la liberté de l’enseignement se présente comme le seul principe de réforme pratique. Quand nous étions, a peu près seuls, à la réclamer, cette réforme devenue aujourd’hui l’aspiration générale, elle était d’abord assez impopulaire pour servir de grief contre nous. On reprochait à ses partisans de dénoncer sous ce prétexte les doctrines régnantes et de réclamer contre elles les sévérités du pouvoir. « Il n’en est rien, répondait Milcent, ils ont légalement réclamé contre un monopole, en en signalant les excès. » Et il ajoutait :

« Quant à nous, ce reproche ne saurait nous atteindre. Nous avons subi des rigueurs sollicitées par l’École contre nous. Jamais nous n’avons usé de représailles... C’est au nom de la liberté de penser et de croire qu’on nous refuse la liberté d’enseigner. On attaque nos doctrines, on substitue à un enseignement traditionnel spiritualiste un enseignement matérialiste, et nous n’aurions pas le moyen de nous défendre ? (1) »

* Que la Faculté subsiste, rien de mieux, surtout si elle cesse d’être au moins un embarras et d’engager d’autre responsabilité que la sienne. Mais, qu’à côté d’elle, en face d'eUe, on puisse librement enseigner la médecine. Que ses doctrines, si ellœ sont mauvaises, ses méthodes, si elles sont défectueuses, son esprit, s’il est dangereux, ne soient pas fatalement imposés à des générations entières de médecins. Qu’il y ait un contre-poids devenu indispensable (2). »

(1) Art méd., 1868, t. XXVII, p. 325.

(2) Id., 1867, t. XXV, p. 73.

Où était d'ailleurs le danger?

«... Le mal ne peut être plus grand quïl n’est, on ne peut enseigner rien de plus mauvais, de plus faux à tous les points de vue que ce qui s’enseigne. Que risque-t-on ? Le remède ne peut venir, au point où en sont les choses, que de la liberté. Mais, de grâce ! sachons nous garder de ces faux libéraux, qui veulent toujours sauver, sinon la caisse, du moins le monopole, en lui donnant un nom nouveau et un nouveau logis (1). »

Et quelles garanties pour les familles ! quels bienfaits pour les jeunes gens !

«... S’il y a une décentralisation urgente, c’est la décentralisation de l’enseignement supérieur. Quel bien peut résulter pour la jeunesse de son agglomération au milieu des mauvais exemples, de la vie corrompue et des excitations de tout genre qu’elle trouve dans une grande ville comme Paris? Les études seraient plus sérieuses et moins troublées sous l’œil, ou du moins, sous la surveillance plus rapprochée et partant plus efficace de la famille, dans les cités plus calmes, dans un milieu plus moral et dans des conditions moins coûteuses. .

« Si on nous objecte que rien ne pourrait remplacer les riches collections, les bibliothèques, les grands hôpitaux, les vastes amphithéâtres de Paris, nous répondrons que cette objection est plus spécieuse que réelle. Dieu sait que de temps perdu serait mieux employé dans un simple service d’hôpital, auprès d’un maître moins connu, mais tout aussi bon praticien, à recueillir, chaque jour, les conseils de son expérience, à voir de près chaque malade du service, à apprendre, enfin à reconnaître et a traiter toutes les maladies !

« C’est, en eflet là, la seule et véritable école de médecine, l’hôpital; c’est exclusivement sur ce terrain pratique, que s’est formé, se formera, cette élite de la jeunesse médicale, ce corps de l’Internat, l’espérance et l'honneur de la médecine française. Demandez aux membres distingués de cette légitime aristocratie des étudiants en médecine combien de fois ils ont mis les pieds à la Faculté, ce qu’ils y ont appris, et si ayant de bons livres, ils ont besoin de suivre les cours. Tous vous répondront que les ouvrages

(1) Id., 1869, t. XXIX, p. 465.

des maîtres et rhôpital leur suffisent amplement. S’il en est ainsi, si la véritable pépinière des bons et savants médecins n’est pas à la Faculté, la cause est jugée (1). »

La cause est, du moins, bien entendue, et je ne la poursuivrai pas davantage dans le menu de ses applications qui, en définitive, se déduisent d’elles-mêmes. II y a seulement deux questions àdisting-uer dans cette liberté : celle d’enseig-nement professionnel' et celle d’enseig*nement dogmatique. Si la première est de droit naturel, la seconde, au point de vue plus spécial du principe chrétien, ne réserve strictement que la liberté de se faire instruire dans sa foi et suivant toute Tétendue de ses irradiations et de ses dogmes, sans revendiquer, au nom de Terreur, l’assentiment légitime réclamé par la vérité.

Cette réserve élucidée par les travaux des derniers temps (2) étant faite, on peut dire, d’un manière générale, que la liberté de l’enseignement a déjà reçu Tépreuve de l’analogie, la sanction de l’expérience, la revendication de l’autorité religieuse et l’adhésion publique.

« Lorsqu’il s’agissait de l’enseignement secondaire (disait J. P, Tessier en i8n4, nous avons vu les plus zélés partisans de la liberté se mettre à douter des résultats, de la possibilité d’exécution. On ne devait pas proüter de la liberté, suivant eux. On n’était pas prêt à enseigner. L'expérience a fait justice de ces appréhensions. Il en serait de même dans l’enseignement supérieur. »

La démonstration est faite suffisamment par le passé de nos anciennes Universités, par la prospérité présente de celles qui existent en Angleterre, en Allemagne, dans le nord de l’Europe, surtout en Belgique, qui pos-

(1) Art mêd., 1867, t. XXV, p. 7S.

(2) Voir la collection des publications importantes du Frédault, sur ce sujet, dans le journal PUnirers, «t les travaux du Congrès des Comités catholiques (1874).

sède cette belle école libre de Louvain, où l’on trouve non-seulement les quatre Facultés (Philosophie et Lettres, Droit, Médecine, Sciences), mais encore une Faculté de Théolog-ie et des annexes professionnelles : école normale et spéciale d’arts et manufactures, etc., avec des chaires nombreuses, un personnel de ‘ professeurs disting*ués. Les provinces de Francé ne manqueraient pas davantage de précieux foyers d’enseignement, avec de dignes maîtres, et ne se trouveraient plus incessamment condamnées à jeter leurs jeunes générations en holocauste à ce gouffre vertigineux de la grande ville, où plus que partout ailleurs abondent, pour les sens et la raison, les occasions de trouble, d’égarements et de périls ; dans cette immense cité, où les plus hautes vertus restant à l’écart, inaperçues et comme cloitrées dans leurs sanctuaires, la vie publique rejette surtout à sa surface la lie de ses dépravations, la littérature fait étalage d’immondices, et le théâtre n’est guère que l’apothéose des impudeurs ; dans ce brasier où grouillent tant de provocations ardentes aux vices et aux révoltes, que c’est vraiment merveilleuse fortune quand les jeunes âmes, par suite de l’inexpérience et de l’abandon, échappent à ces contagieuses atteintes.

Désormais, la question des franchises de l’enseignement est consentie par tous les bons esprits. Et quelle plus éminente et plus respectable autorité nous resterait-il à invoquer après celle de noire saint et vénéré Pontife Pie IX, adressant aujourd’hui même (1) à la jeunesse de l’Université catholique romaine ces mémorables revendications : cc ... Aussi je prie Dieu de vous

(1) 29 mars 1874. Et à ce même moment où les dernières pages du présent travail vont être publiées (avril 1874), l’œuvre excellente des Comités catholiques, réunis en Congrès à Paris, est déjà prête, lorsque la loi le permettra, à fonder deux Universités libres à Lille et à Angers. (Voir le remarquable rapport du Champeaux, de Lille.

ET l’École de j.-p. tessiep*. 151

bénir, d’aplanir les difficultés et d’écarter les iniques obstacles que créent ceux qui s’obstinent à nous refuser la lïberlé Æenseignement que nous voulons entière. Ils sont venus parmi nous, la liberté sur les lèvres, ils nous ont parlé de fers brisés et de joug rompu ; et après cela, après tant de promesses de liberté, on ne voudra nous donner qu’un abjet esclavage?... »

Enfin, la réforme est à l’ordre du jour dans la Presse et les Congrès. La Faculté elle-même, se sentant condamnée et se voyant mourir, se résigne à V abdication de l’omnipotence qu’elle n’espère plus conserver. Voyant cette conversion forcée ettardive, Joussetdisait, en 1872 :

«La liberté de l’enseigaement, honnie d’abord par ceux qu’elle menace et par ceux-là même qui auraient dû en revendiquer les bienfaits, est devenue bien rapidement populaire.,. Je crains la Faculté en veine de libéralisme ! »

Oui, certes! il faut redouter plus que jamais ce libéralisme d'étiquette et d’occasion, d’autant moins sincère qu’il est plus empressé et plus bruyant. Ce qui s’affiche nvec ostentation n’est que masque. La vérité ne s’acclame point au son du tambourin ; et la liberté n’a de plus dangereux ennemis que ceux qui trafiquent sans cesse de son nom.

Au moment où la réforme de l’enseignement supérieur et l’organisation de son indépendance se présentent à la barre de nos assemblées constituantes. Dieu veuille inspirer aux mandataires du pays de salutaires et radicales résolutions ! Qu’ils sachent bien que cette grave question se lie intimement à la régénération morale et virile de la France, dont la vitalité, épuisée par tant de convulsions, redeviendrait si puissante en convergeant à sa véritable mission civilisatrice et chrétienne. Qu’ils n’oublient pas, enfin, que parmi les garanties nécessaires à l’afiermissement de l’ordre social miné par

tant de sophismes, il n’en est point qui touche plus directement au salut de son avenir. Mais, que la réformation soit réelle et non plus seulement nominale ! Quand l’édifice tombe en ruine, c’est par ses assises qu’il faut le relever.

Aussi, en terminant ces chapitres dans lesquels je me suis appliqué à rendre plus flag*rant, en face de l’enseig*nement médical contemporain, le rôle de notre maître et les services de l’un de ses meilleurs élèves, Milcent, j’aime à rappeler les paroles de cet autre disciple de J.-P. Tessier, qui, renfermé dans l’enceinte de Paris, aux plus lug*ubres moments du siég-e en 1870, s’écriait encore, séparé du reste du monde, les yeux toujours vers l’avenir (1) :

« Puisse Dieu, en bénissant nos armes, retremper aussi notre courage civil, et nous donner l’intelligence des solutions que nous aurons à trouver! Après le cataclysme, les questions se présenteront nombreuses et urgentes : la réforme de l’çnseignement qui nous a préparé le désastre, la répression du matérialisme honteux qui nous a énervés... Que ceux qui doivent survivre au déluge des barbares s’apprêtent à tenir avec cœur haut et ferme le drapeau de la vérité et de la justice, et que Dieu protège la France ! »

Survivants du délug*e, nous nous retrouvons en présence d’une tempête plus alarmante encore, et voici l’heure de veiller.

Tel soit donc désormais le cri de ralliement unanime. Dieu protégée la France! Le délug*é des barbares n’est,, hélas! qu’un douloureux épisode de nos maux, au fond de ce g*ouffre creusé par tout un siècle de vertig’es, de blasphèmes et de révoltes, dans lequel descend fatalement un peuple éperdu et affolé, pour sa condamnation irrémissible ; car, tout s’expie.

Ce peuple, qui avait reçu la primauté de l’honneur,, subit le comble du châtiment. Son divin flambeau ren—

(1) Frédault, Art méd., 1870, 26 novembre.

ET l’École de j.-p. tessier. 153

versé, il erre dans la confusion et les ténèbres ; séparée de la foi, sa raison se trouble et chancelle; reniant ses dogmes, il ne sait où trouver ses principes ; oublieux des lois divines, il n’a que le mépris des lois humaines ;

« fermant l’oreille à la vérité, il ne i’ouvre qu’aux mensonges (1), » et semant le doute, il ne moissonne plus que les tempêtes.

Faveurs, leçons, châtiments, rien ne sert. Dons de la nature, merveilles du génie, splendeurs du passé, gloires, mérites, sacrifices, dévoûments, tout reste stérile. Où le lendemain d’une société dont l’existence même devient le problème livré chaque jour aux caprices del’opinion, aux convoitises de l’envie, aux aberrations d’un enseignement devenu homicide, aux audaces des mécréants, aux coalitions du désordre, au milieu d’innombrables contradictions et d’assauts sans cesse répétés? Quel cercle désespérant d’impuissances, d’aveuglements, d’abandons ! Quand, à bout de déceptions, de désastres, de bontés, la pauvre blessée cherche à cicatriser ses plaies, consentant, pour le salut d’un jour, à toutes les capitulations du droit, elle ne se raidit que plus persévérarament contre le sacrifice de ses folles chimères. Possédée par le mal dont elle se sent mourir, viciée par un siècle de préjugés, fanatisée de ses histrions, victime de ses idoles, dupe de ses fétiches, le regard tourné vers la terre, au lieu de chercher son salut vers la lumière infinie, elle va, épuisée, haletante, obstinée à rouler son rocher et à traîner son boulet, se précipitant de convulsions en convulsions et de chûte en chûte, vers l’abîme de perdition qui attend tout empire divisé contre lui-même!.

Est-ce donc là, pour l’antique descendance des Francs, l’inexorable destin? Elle a reçu de meillleures espé-

(1) Saint Paul.

154 LÊ D*' ALPH. MILCENT ET l’ECOLE DE J*-P. TESSIER.

rances. Non, ce n’est pas vainement que, dès l’aube resplendissante de sa naissance et de son baptême, un grand saint a prédit la durée, jusqu’à la fin des temps, à son berceau, «victorieux et prospère par sa constance à la foi, rudement châtié, il est vrai, aux époques d’infidélité à sa vocation ! » Cette consécration prophétique, qui éclaire si merveilleusement son passé, assure heureusement son avenir.

La race de noble origine, la terre d’héroïques souvenirs, le royaume de Charlemagne et de saint Louis, que déjà saint Grégoire-le-Crand, à la fin du vi® siècle déclarait a autant élevé en dignité au-dessus des autres royaumes que la royauté elle-même est au-dessus de la société des hommes privés (1), » en un mot, cette fille aînée de l’Église, « destinée et préélue avant les siècles éternels (2), » en laquelle abondent encore tant de sèves et de grâces, ne peut manquer un jour, méditant sur ses ruines, d’en reconnaître enfin la véritable et immuable cause, par un éclair attendu de son génie et dans l’élan suprême de sa foi renaissante. Refusant, en conséquence, désormais, de se faire l’artisan de ses maux et le jouet de ses ennemis ; rompant contre les sectes qui conspirent, pour sa mortelle décadence, à bannir de la société, de la famille et de l’enseignement, l’ordre spirituel et par suite l’ordre moral, la fière nation de Clovis reprendra dès lors, avec sa voie et son essor, avec sa lumière et sa fécondité, à la tête des nations, la place d’honneur et la mission bienfaisante que le Christ avait léguées à son premier peuple chrétien :

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