CHAPITRE QUATORZIÈME
la philosophie moderne, — celle de Bacon et de Descartes, celle de Kant et de Hegel, alliées à l'anglicanisme, au jansénisme, au luthéranisme, — prétendait nous imposer comme de véritables premiers principes, enfin découverts par son audacieux génie, et absolument indispensables à toute science et sagesse.
La philosophie de saint Thomas est bien éloignée d'un orgueil si ridicule, et d'une prétention si vaine. Elle ne se donne pas la mission de précéder ou de remplacer la bonne et droite raison populaire: elle ne veut en être que l'agrandissement, comme le chêne ou le palmier majestueux ne sont que leur semence, leur racine, leur tige, agrandies et développées.
Rien n'est donc plus facile, si l'on veut considérer les choses sans préjugé ni passion, que de réconcilier les sciences modernes avec la vraie, avec l'éternelle philosophie, en prenant le Docteur Angélique pour arbitre et pour maître.
C'est parce qu'il croyait à l'entière nécessité des sciences exactes et naturelles pour la métaphysique et la morale, qu'il avait tant de confiance et accordait tant d'autorité au grand Aristote, cet incomparable savant, naturaliste, physicien, physiologiste, de l'antiquité grecque, — ce puissant disciple et successeur de
Socrate, implacable ennemi comme lui des sophistes sans réel savoir, des sceptiques sans réelle bonne foi, des rhéteurs sans réelle conscience.
C'est parce qu'il a simultanément réagi contre l'emploi abusif des formules abstraites, contre les excès de l'argumentation dialectique, contre l'exagération du sentimentalisme et des tendances platoniciennes, que saint Thomas a conquis le droit de se faire écouter, même par les plus positifs d'entre nos savants.
Et, en réalité, ceux qui de nos jours l'ont fréquenté, lu et médité, se sont trouvés unanimes à proclamer la solidité de ses principes, la justesse de ses vues générales, l'ampleur de sa méthode ; et ils ont constaté que l'édifice philosophique construit par son génie est assez vaste pour qu'on y puisse faire entrer tous les résultats certains, définitifs, de la science actuelle.
Sans doute, ils se sont heurtés, chez lui, à des erreurs de fait, à des interprétations singulières, même à des ignorances naïves ; et Léon XIII n'a pas hésité, dans ses documents les plus solennels, à signaler ces inévitables imperfections dont l'absence eût été miraculeuse au moyen âge, — ces taches légères dans un soleil dont la splendeur après tout, doit avoir ses ombres, puisque il n'est qu'humain et angélique.