CHAPITRE DEUXIÈME. I
Un autre, frère Jean de Saint-Julien, l'aidait de ses avis, de son expérience, de son appui considérable; car c'était un homme de fort grand mérite et de fort grande réputation.
Cependant, bien qu'il crût la vocation du jeune comte d'Aquin certaine, et qu'il lui dît : « Notre Seigneur vous a donné à notre ordre », il n'osa lui permettre de la suivre qu'après que l'empereur Frédéric et ses deux lieutenants, Landolfe et Raynald, frères de Thomas, eurent quitté Naples où ils demeuraient depuis trois ans.
Leur ravir un tel trésor était chose impossible, tant qu'ils ne seraient pas tout occupés à de nouvelles guerres. La reprise de Viterbe, parles troupes du pape Innocent IV, les contraignit de partir précipitamment, au mois d'août 1243 ; et quelques jours après, celui qui devait être le Docteur Angélique, entrait au noviciat des frères-prêcheurs, et y recevait l'habit religieux, probablement des mains de frère Thomas Agni de Lentino, prieur de Naples, historien de saint Pierre Martyr, et plus tard patriarche de Jérusalem.
Gl)ap(tre troisième.
De la persécution subie par le Docteur Angélique, et de sa délivrance.
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lo fui degîi agni délia santa greggia Che Domenico menaper caiiiniino IT ben sUtupingica, se non si vaneggia.
Je fus l'un des blancs agneaux du saint troupeau, que Dominique mène par le chemin où ceux-là trouvent toute grâce, qui ne s'écartent pas de ses traces. (Dante, Paradis^ ch. x.)
Aï NT Thomas d'Aquin avait de i8 à 19 ans lorsqu'il donna, à la noblesse napolitaine et aux élèves de l'université, l'étrange spectacle d'un fils de famille, héritier d'un grand nom et d'une grande fortune, allant ensevelir, sous le froc d'un ordre mendiant, sa rare intelligence, ses espérances, son avenir.
Les vassaux de Rocca-Secca qui le servaient à Naples, en furent consternés ; car ils aimaient ardemment leur jeune seigneur, si simple, si doux, si généreux. Leurs larmes, leurs plaintes amères, dénoncèrent bien vite sa résolution à la comtesse d'Aquin. Théodora, qui savait voir au-delà des horizons bornés de la terre, fut d'abord heureuse de constater que les prédictions de l'ermite commençaient à se vérifier. Entourée d'un brillant cortège, elle se mit en route pour Naples, voulant dire un tendre et bien légitime adieu à son
cher transfuge; voulant même, nous devons l'en croire sur sa parole de chrétienne, le fortifier par sa présence et par ses conseils.
Mais les frères- prêcheurs redoutèrent de sa part d'autres sentiments, et une tout autre influence. Ils tremblèrent pour leur néophyte, — il faut dire pour leur trésor. Qui n'aurait partagé leurs craintes ?
Sachant donc la prochaine arrivée de la comtesse, plusieurs d'entre eux conduisent rapidement le saint jeune homme à Terracine,puis à Anagni, enfin à Rome, au couvent de Sainte-Sabine. Désolée de sa fuite, inquiète de son sort, Théodora se hâte de le poursuivre jusque dans Rome : mais il s'échappe de nouveau, et avant que d'avoir revu sa mère il prend la route de France.
C'en était trop pour le cœur à la fois aimant et fier d'une telle femme. Offensée de l'incrédulité persistante et des refus qu'on oppose à sa promesse de ne voir son fils que pour l'encourager, elle dépêche promptement un messager à Landolfe et Raynald, ses deux aînés, qui tiennent garnison avec l'empereur Frédéric dans la citadelle d'Acquapendente, en Toscane. Elle leur commande, de par son droit maternel, d'arrêter bon gré mal gré le fugitif, et de le lui envoyer sous bonne garde.