CHAPITRE TROISIÈME
il saisit à son foyer, car c'était alors l'hiver, un tison enflammé. Il s'élance, il repousse cette vile courtisane. Il est vainqueur de ses ennemis, et de lui-même. Il est fidèle à son très pur et très unique amour de la Sagesse éternelle. Et pour attester sa victoire, revenant dans l'angle de sa prison, il trace sur la muraille, avec l'extrémité du tison, comme un chevalier avec son épée, un large et glorieux signe de croix.
Devant cette croix, il se prosterne tout en larmes. Il demande à Dieu le don d'une virginité perpétuelle, supérieure à toutes les attaques. Un sommeil extatique s'empare de lui. Deux anges lui sont envoyés du ciel, qui le félicitent, l'assurent du bon succès de sa prière, et de la part de Dieu lui ceignent fortement les reins d'une ceinture de chasteté. La douleur qu'il en ressent lui arrache un cri et le réveille.Ses gardiens accourent; ils l'interrogent, mais inutilement. Il ne révélera que plus tard, et à son plus intime ami, le privilège qui, désormais, le met à l'abri des injurieux et diaboliques soufflets, dont le grand apôtre saint Paul se plaignait lui-même au milieu de ses révélations.
Le comte et la comtesse d'Aquin semblent avoir été enfin touchés de l'héroïsme du jeune captif. Ils se relâchèrent de leur sévérité. Ils favorisèrent même,
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et certainement contre le gré de leurs fils Landolfe et Raynald, les visites que frère Jean de Saint-Julien lui fit plusieurs fois, s'exposant à être emprisonné avec lui, comme en effet il le fut quelque temps, et lui apportant, non seulement des consolations et des livres, mais de nouveaux vêtements religieux pour remplacer ceux que ses persécuteurs avaient déchirés.
Finalement, après une captivité d'environ une année, et sur la fin de l'été de 1244, les sœurs de saint Thomas se concertèrent avec les dominicains pour le faire évader. Elles le descendirent pendant la nuit par une fenêtre de la tour, le comte ayant bien voulu fermer les yeux sur cette évasion, et la comtesse ayant su éloigner les deux redoutables officiers impériaux et les soldats de garde. Des chevaux étaient prêts au pied du donjon ; et Thomas d'Aquin, rendu à sa famille spirituelle, prit en toute hâte le chemin de Naples. Il avait alors un peu plus de 19 ans.
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Cl)apitre quatrième.
De la profession religieuse du Docteur Angélique, et de ses travaux jusvqu'à son doctorat en théologie.
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Qiiesiiyihc nie a destrapiu vicino, F ratée maestro funinii, edesso Alberto È di Coloirna.
Celui-ci, qui est tout près de moi, à ma droite, fut mon frère et mon maître : c'est Albert de Cologne.
(Dante, Paradis, ch. x.)
E novice, cruellement persécuté et glorieusement vainqueur, avait trop bien gagné son droit à la profession religieuse pour l'en priver plus longtemps. Ce génie, déjà si puissant et si lumineux, donnait trop d'espérances pour qu'on tardât à lui accorder le bienfait des hautes études universitaires.
Les frères-prêcheurs de Naples ne le conservèrent donc qu'un moment, et l'envoyèrent aussitôt à Rome où il fit ses vœux de religion entre les mains de Jeanle-teutonique, maître-général de l'ordre, qu'il accompagna ensuite jusqu*à Paris.
Leur séjour en cette ville, au couvent de Saint- Jacques, fut pareillement très court, mais put permettre au jeune religieux d'entendre le fameux docteur franciscain, Alexandre de Halès, dontil resta le fidèle admirateur. Comme l'hiver approchait, le maitre-
Saint Thomas d'Aquin,
général s'empressa de gagner Cologne avant la réouverture des classes dominicaines de théologie, que frère Thomas devait fréquenter, en 1244 et 1245, de compagnie avec l'élite des étudiants de son ordre. Albert-le-grand y fut son professeur ; et il ne fallait vraiment rien moins que ce puissant esprit pour servir d'initiateur et de guide au Docteur Angélique (').
Les écoliers rhénans furent vivement frappés de la haute taille du nouveau venu, de son application à l'étude, de sa patience inouïe, de son obstination à se tenir recueilli et silencieux. Ils le surnommaient en riant «le grand bœuf muet de Sicile» ; et sans doute cette plaisanterie rappelait à Thomas d'Aquin la fine et naïve réflexion de saint Grégoire de Rome, au sujet des bœufs de Job, par lesquels sont désignés, dit cet illustre pape, les Docteurs assidus aux labeurs spirituels ; et au sujet des ânesses, par lesquelles sont symbolisés les fidèles qui doivent docilement et largement ouvrir l'oreille aux leçons de l'Eglise, sans s'écarter un seul instant de ses sillons mystiques (^).
1. Le bienheureux Albert-le-grand, né à Lauingen, entré de bonne heure dans l'ordre de saint Dominique, professeur à Cologne et à Paris, évêque de Ratisbonne en 1261, abandonna bientôt sa charge pour reprendre ses études et son enseignement à Cologne,oii il mourut en 1282.
2. Moralia super Job ^\. Il, c. 18; cf. Siiimna theoL^ 22, q. 2, a. 6, sedcofttra.