CHAPITRE QUATRIÈME
Maître Albert lisait, c'est-à-dire, commentait alors le livre de saint Denis sur les Noms divins. Un des étudiants eut compassion de la peine que le Sicilien devait sans doute trouver à comprendre un enseignement si relevé, et il lui offrit des répétitions. Cette offre fort charitable, et plus inutile encore assurément, fut néanmoins acceptée avec autant de sincère reconnaissance que d'humilité. Mais l'officieux et prétentieux répétiteur s'étant absolument égaré dans sa matière, Thomas d'Aquin dut venir à son secours ; et comme s'il eût déjà reçu du ciel, dit un antique écrivain, la licence académique d'enseigner, il répéta la leçon du professeur avec une surprenante clarté, voire même avec des additions nombreuses, de sorte que son compagnon, frappé d'une admiration soudaine, le conjura d'intervertir les rôles et de vouloir bien désormais être son conseiller et son appui. Thomas y consentit, pourvu qu'il gardât le secret.
La condition toutefois, on le pense bien, ne fut pas observée; le maître des étudiants, adjoint du professeur, put assister, sans être aperçu, aux conférences de l'angélique disciple ; et il crut devoir donner à Albertle-grand la consolation de savoir qu'il y avait, parmi ses auditeurs, un véritable homme de génie.
Une question très difficile, exposée en ce temps-là par le même maître des étudiants, et parfaitement traitée par saint Thomas, fut l'occasion cjui le fit pleinement connaître. Car, sa rédaction s'étant trouvée perdue devant sa cellule, fut portée immédiatement à frère Albert ; et celui-ci, convaincu cette fois par ce qu'il lisait de ses propres yeux, commanda au maître des étudiants de désigner frère Thomas pour soutenir publiquement, dès le lendemain matin, une thèse des plus ardues.
L'obéissance surmontant en lui la défiance et l'humilité, il se prépara par une fervente prière à ce premier acte scolastique. Le moment venu, il prit la parole avec une modestie et pourtant une autorité singulières. Il reproduisit d'abord, selon la coutume, les objections énoncées par Albert. Puis, se servant d'un procédé encore inusité dans ces sortes de tournois scientifiques, il établit une proposition dont le simple développement répondait si parfaitement à tous les arguments de la partie adverse, qu'il n'était plus besoin de les examiner l'un après l'autre dans le détail. Albert lui dit donc : « Frère Thomas, vous parlez plutôt en professeur enseignant avec une définitive autorité, qu'en simple candidat répondant à