‹ Le Docteur angélique, St. Thomas d'AquinChapitre 19 sur 153 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

son interrogateur. » Il repartit du ton le plus respectueux : « Maître, je ne vois réellement pas ce que je pourrais dire de plus pour répondre à vos difficultés. » « Eh ! bien, reprit Albert, je vais vous faire d'autres objections, et nous verrons si vous y appliquerez aussi votre théorie ; » et il lui proposa quatre difficultés très embarrassantes, où il croyait l'avoir complètement enfermé. Mais l'admirable soutenant y satisfit aussi de la même manière extrêmement brillante ; et Albert ne put s'empêcher de conclure, comme par une intuition prophétique:«Nous l'appelons un bœuf muet; mais son enseignement deviendra un tel mugissement, qu'il retentira dans le monde entier. »

Désormais,Thomas d'Aquin fut chargé de défendre, parmi ses condisciples, les thèses les plus épineuses qui se rapportaient au livre des Noms divins. Mais cette marque d'estime, jointe aux éloges de son illustre professeur, n'altéra en rien l'humilité et la candeur de son âme.

Son séjour à Cologne ne fut pas alors de longue durée. Au mois d'octobre 1245, après une première année d'études théologiques, il revint à Paris avec Albert-le-grand. Celui-ci, se préparant à prendre ses grades en théologie, commença d'expliquer les

quatre livres des Sentences de Pierre Lombard, dans l'une des deux chaires dominicaines agrégées à la faculté de théologie. Thomas d'Aquin suivait exactement ses leçons, aussi bien que celles des autres professeurs du couvent de Saint-Jacques. Cela dura trois ans, après lesquels le bienheureux Albert, ayant son baccalauréat et sa licence doctorale, fut institué par ses supérieurs régent des études de l'ordre.

Le maître et l'élève retournèrent à Cologne, vers la fin de 1248, pour contribuer à la fondation d'une haute école de théologie que le chapitre général, tenu cette année-là à Paris, avait décidé d'établir aux bords du Rhin, sur le modèle de celle de Saint-Jacques.

Mais, probablement avant ce retour en Allemagne, le jeune comte d'Aquin avait dû se rendre à la cour pontificale, alors en résidence à Lyon, et y défendre, au tribunal du pape Innocent IV, la validité de sa profession religieuse obstinément attaquée par ses frères Landolfe et Raynald. Il n'eut pas de peine à prouver qu'il avait agi dans la plénitude de son intelligence, de sa liberté, du droit absolu qu'une âme chrétienne a de préférer les conseils évangéliques aux vues et aux préjugés du monde.

Alors ses frères, reprenant les projets formés a,utrQ-

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fois par le comte d'Aquin leur père, sollicitèrent pour cet invincible héros de la vie religieuse l'abbaye du Mont-Cassin. Le souverain pontife accueillait avec plaisir leur demande. Il y voyait un moyen de s'attacher de plus près le jeune dominicain, et de l'employer, comme feu Landolfe Sinibald, son oncle, aux légations du Saint Siège où il ne manquerait pas de réussir. Il y voyait aussi une réparation des injustices de l'empereur Frédéric II contre la maison d'Aquin, et un légitime secours à donner à de fidèles serviteurs de la papauté, exilés et ruinés pour sa cause. Il offrit donc à Thomas d'Aquin de lui laisser l'habit et la règle de saint Dominique, tout en le faisant abbé du Mont- Cassin. Mais il ne put lui persuader de consentir à une mesure qui lui eût enlevé, ne fût-ce qu'en partie, sa chère liberté de vivre humble et pauvre, uniquement occupé de prière, d'étude, d'enseignement. Et pour couper définitivement court à ces pourparlers,Thomas recourut de nouveau à la fuite, et il s'empressa de rejoindre Albert-le-grand.

A Cologne, il ne reparaissait plus comme étudiant, mais comme professeur ; et bien qu'il fût âgé seulement de 23 ans, il égala facilement les succès d'Albert devenu lui-même recteur général de la nouvelle aca-

demie des frères-prêcheurs. Enseigner la philosophie, commenter Tlicriture Sainte, expliquer les livres de Pierre Lombard, rx mériter ainsi le premier grad(universitaire, celui de bachelier, qu'on désignait, chez les dominicains, par le titre de maître des étitdimifs ou de lecteur bibliq2iei^\ telle fut son occupation pendant les quatre ou cinq années que dura son second séjour en Allemagne. C'est alors aussi qu'il composa ses traités de r Etre et de r Essence, des Principes de la nat^ire, peut-être encore quelques autres opuscules, témoignages d'une science consommée et qui ferait, même de nos jours, le plus bel honneur à des métaphysiciens vieillis dans l'étude de la philosophie.

Le tour étant arrivé, pour la province dominicaine des bords du Rhin, d'envoyer un de ses sujets prendre ses grades supérieurs à l'université de Paris, Albertle-grand s'empressa de désigner frère Thomas, dont il était devenu l'admirateur non moins que le protecteur déclaré. Jean-le-teutonique, général de l'ordre, hésitait à confirmer ce choix, le candidat lui paraissant probablement trop jeune et insuffisamment préparé à une tâche devenue particulièrement difficile, à cause des

I. Le lecteur biblique se nommait aussi ciirsor^ et secundarius theologice. {Cf. Echard, /. <://., p. 278.)

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