CHAPITRE CINQUIÈME
plissait dans ses œuvres, n'osant rien prêcher aux autres, que ce que la grâce divine lui avait donné la force de faire lui-même le premier. Il s étonnait souvent, comme on le lui a entendu répéter mille fois, que des chrétiens et surtout des religieux pussent parler d'autre chose que de Dieu, ou des objets qui contribuent à l'édification des âmes. Aussi avait-il coutume, dès sa plus tendre jeunesse, de quitter le parloir et d'abandonner ses visiteurs, quels qu'ils fussent, dès que l'on cessait de s'entretenir de Dieu et de ce qui peut se rapporter à Dieu. On eût dit qu'une conversation inutile à l'édification d'autrui ne le regardait plus. Il se retirait de même lorsque, parlant de Dieu, on n'en disait pas ce qu'il convient d'en dire. Car, à l'école de la Sagesse éternelle, il avait appris à donner à tous ses actes, soit qu'il écrivît, soit qu'il enseignât, une sorte de mouvement circulaire : d'abord il sortait de lui-même et s'élevait à Dieu par la prière ; ensuite il descendait de Dieu vers le prochain par l'enseignement; et ceci l'aidait à remonter de nouveau à Dieu par la voie de la contemplation et de l'oraison. » Les phénomènes surnaturels qui se rencontrent si souvent et avec tant de certitude dans la vie des saints, ne tardèrent pas à apparaître dans celle de
6o SAINT TMOMAS l/AgUIN.
frère Thomas d'Aquin. Il était encore jeune professeur à Tuniversité de Paris, lorsqu'une nuit il s'aperçut, en se levant pour un exercice de piété accoutumé, qu'une sorte de tumeur ou de dent extraordinaire s'était formée dans sa bouche, et l'empêchait de parler distinctement. «Ah ! mon Dieu ! murmura-t-il, cela m'interdira les leçons et la prédication. » Comme il devait, le lendemain, soutenir une argumentation considérable dont il s'était occupé tout le jour précédent, et qu'il ne pouvait, quelques heures le séparant à peine de cette soutenance, s'appliquer aucun remède assez prompt, il appela son compagnon et lui exposa sa peine. Celui-ci fut d'avis que, dès le matin, l'on prévînt l'université de l'empêchement survenu, et que l'on recourût au fer des chirurgiens. Mais notre saint Docteur, réfléchissant à l'étonnement que causerait son absence, et au danger de l'opération qu'on lui conseillait, répondit : « Je ne vois pour moi nul remède, sinon de me confier à la providence divine. » Et immédiatement il alla prier devant le grand autel de saint Dominique ; et il se trouva soudain guéri, la tumeur étant dissoute sans douleur, et la dent tombée sans effort. Il n'était pas d'intelligence étroite, ni de jugement crédule ; cependant il reconnut en cette