CHAPITRE SIXIÈME
défaut d'ordre et de suite dans la méthode adoptée jusqu'alors, d'expliquer tantôt Boèce et tantôt Aristote, ici la Bible et là Pierre Lombard ; le développement insuffisant des Sentences de ce dernier, malgré leur mérite incontestable et l'autorité prodigieuse dont elles devaient jouir longtemps encore dans les universités: toutes ces raisons pressaient Thomas d' Aquin d'entreprendre un résumé complet, lumineux, homogène et rigoureusement coordonné, des vérités que la révélation chrétienne et l'intelligence humaine possèdent et conservent dans un commun trésor, qui est la sainte théologie.
Car, pour le Docteur Angélique, la science n'est ni séparée ni indépendante delà foi. La théologie, qui est l'expression la plus parfaite de la croyance, est en même temps la forme la plus sublime du savoir. Assurément tout n'est pas de la théologie ; mais il n'est rien qui lui soit étranger, et qui ne se rapporte à elle, comme l'astre éclairé se rapporte au soleil qui l'éclairé, comme la nature se rapporte à la grâce qui l'ennoblit et lui donne des puissances nouvelles, comme l'instrument enfin se rapporte à l'ouvrier qui s'en sert pour un travail libre et intelligent, honorable et méritoire. Une Somme, ou traité complet et pourtant succinct de théologie,
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devait donc renfermer, ou du moins illuminer de ses rayons et employer à son propre service, tout ce que l'esprit humain pouvait embrasser de connaissances naturelles et surnaturelles.
Sans doute, la modestie de saint Thomas le détournait d'abord d'une œuvre pareille. Mais l'utilité de l'Église dans le présent et dans l'avenir, les encouragements du Saint-Siège, une irrésistible impulsion de l'Esprit divin, le décidèrent à commencer de bâtir le plus grand monument intellectuel qui soit, et qui sera peut-être jamais sur la terre. Rien n'approche de la vision claire et béatifique du ciel, autant que la Somme Théologique ; et il semble que pour nous empêcher d'y voir un chef-d'œuvre des anges au lieu d'un travail fait de main d'homme, Dieu ait voulu qu'il ne pût être achevé, et qu'il manquât de couronnement. Ainsi voit-on parfois nos plus belles cathédrales du moyen âge manquer d'une flèche ou d'un portail que le génie de l'architecte avait rêvés, mais qui sont demeurés au-dessus des efforts ou des libéralités de la postérité. Le plan de ces admirables basiliques est comme la traduction géométrique et architecturale de celui de la Somme théologique. Saint Thomas a-t-il vu et voulu ce rapport entre son œuvre et celle des