CHAPITRE NEUVIÈME. I
gence. N'était-ce pas, en effet, un miracle étonnant que cette vie constamment remplie par la prière et l'oraison, par la prédication et l'enseignement, par les devoirs et les exercices multiples de l'état religieux, et néanmoins si féconde en écrits d'une profondeur et d'une érudition sans égales ? Vingt ans à peine s'écoulèrent entre son élévation au doctorat et sa mort, et encore ce peu de temps fut-il traversé par deux longs voyages de France en Italie. Or, suivant la juste observation d'un biographe contemporain, pour intelligent, habile et studieux que l'on soit, on parviendra fort difficilement à lire et surtout à comprendre les ouvrages de saint Thomas, en aussi peu d'années qu'il en a mis à les préparer, à les composer, à les dicter.
Il était d'une finesse d'esprit, d'une promptitude de jugement, d'une sûreté de mémoire, d'une lucidité de parole, vraiment prodigieuses. Parfois, dans l'intimité, il avouait à ses élèves qu'il n'avait jamais lu de livre humain sans le pénétrer aussitôt dans toute sa profondeur. Seuls, les divins Livres pouvaient l'arrêter par la sublimité de leurs mystères. Aussi, le chevalier Pierre de Grassi, commissaire et conseiller du roi de Naples, put-il déposer, dans le procès de canonisation, qu'un certain jour qu'on parlait de science et de savants
en présence de frère Jacques de Viterbe, archevêque de Naples et religieux ermite de Saint-Augustin, cet éminent prélat, membre d'un ordre parfois rival de celui de Saint-Dominique, s'était écrié: « Personne ne saurait se flatter ni surtout se vanter de connaître pleinement quoi que ce soit dans la science sacrée, s'il ne s'attache aux pensées et aux écrits de frère Thomas, qui a ouvert le chemin du savoir aux intelligences. »
Assurément, un tel génie n'est pas uniquement le don d'une heureuse nature. Le principe en est bien supérieur, il appartient à l'ordre surnaturel. Comme Salomon préféra la sagesse aux biens de la terre et l'obtint par une prière fervente, ainsi le fils des comtes d'Aquin, faisant le sacrifice de toutes les richesses et ambitions humaines, dut son incomparable science à son esprit d'oraison et de piété.
Lorsque frère Raynald de Piperno l'eut enseveli au monastère de Fossa-Nuova, et fut revenu à Naples pour reprendre le cours interrompu de ses propres leçons de théologie, il ne put s'empêcher d'abord de verser un torrent de larmes, et de dire à son auditoire où se trouvait Guillaume de Tocco : « Mes frères, mon admirable maître Thomas d'Aquin m'avait défendu de révéler, pendant sa vie, les prodiges que j'ai vus s'ac-