CHAPITRE NEUVIÈME
exercice, dit-il, je recueille la dévotion qui me permet ensuite de m'élever facilement à la contemplation. Ma volonté y trouve un aliment de charité ; et la charité mérite à mon intelligence la force de monter encore plus haut. » Le progrès de l'esprit par la science, le progrès du cœur par la vertu, ces deux mots résument toute l'existence de Thomas d'Aquin.
Gl)apttre Dtjctème.
Des derniers jours du Docteur Angélique, et de sa très sainte mort.
...Si come al salir di frima sera Voici les ombres du soir; de nouvelles
Comincian per lo ciel miove Parvenze, clartés apparaissent dans le ciel, et le ^9/ che la vista farenonparvera. regard ne sait encore si, oui ou non, ce
sont déjà les étoiles de l'éternel séjour. (Dante, Paradis, ch. XIV.)
ANS les premiers jours de décembre de l'année 1273, le Docteur Angélique reçut un message du souverain pontife Grégoire X, l'invitant à se rendre au concile universel que l'on devait tenir prochainement à Lyon, pour les besoins urgents de la Terre-Sainte et pour la réunion des grecs à l'Église Romaine. Il était en ce temps-là occupé à écrire les questions de la Somme relatives aux effets et aux éléments de la vertu de pénitence.
On dirait que la bonne Providence ait voulu, non pas seulement lui adoucir, mais lui ôter entièrement la peine de laisser interrompue, incomplète, l'œuvre principale de sa vie. En effet, le 6 décembre, comme il célébrait la sainte messe dans la chapelle de saint Nicolas dont la fête est assignée à ce jour, il éprouva une violente commotion surnaturelle et se trouva tout changé. La messe achevée, il n'écrivit et ne dicta point. Frère
146 SAINT THOMAS D'aQUIN.
Raynald, voyant qu'il avait cessé d'écrire et de dicter, lui dit : « Mon Père, comment avez-vous abandonné un si important ouvrage, que vous aviez entrepris pour la gloire de Dieu et pour l'illumination du monde ? » Frère Thomas répondit: « Je ne puis plus. » Et frère Raynald, craignant que l'excès du travail n'eût altéré en quelque sorte sa raison, insistait toujours pour le faire écrire, et toujours frère Thomas lui répondait : « Raynald, je ne puis ; car tout ce que j'ai écrit me paraît une paille méprisable. » C'est ainsi, pour emprunter une admirable expression de Barthélémy de Capoue,« qu'il suspendit ses instruments d'écriture('), » comme autrefois les hébreux captifs suspendaient leurs harpes aux saules des fleuves de Babylone. Le sentiment de la patrie céleste était devenu si vif en son âme, que la terre semblait ne plus exister pour lui (^).
1. « Suspendit organa scriptionis in tertia parte Summae, in tractatu de pœnitentia. » (Procès de canonisation ; séance du 8 août, ap. BolL^ t. cit., p. 712.)
2. C'est après la question 90® de la troisième partie de la Somme que saint Thomas cessa d'écrire. Le Supplévient^ emprunté surtout à sesC^wmentaires sur le Maître des Sentences, n'est qu'un simple travail de transcription qu'on a faussement attribué à Albert de Brescia et à Pierre d'Auvergne ; on ne se tromperait peut-être pas en disant qu'il date du XV^ siècle, (il se trouve déjà dans les manuscrits de cette époque,) et qu'on en doit sinon l'idée, au moins la vulgarisation, à Henri de Gorcum, qui fut reçu docteur à Cologne en 1420. {Echard, t. cit., p. 292.)