CHAPITRE DIXIÈME. I
Frère Raynald, navré de douleur, l'engagea du moins à faire ses adieux à la comtesse de Marsico, sa sœur, qu'il aimait d'une tendre charité. Il se rendit donc une dernière fois, et non sans beaucoup de fatigue, au château de Saint-Séverin où quelques dominicains de Salerne le rejoignirent. Théodora accourut à sa rencontre, et il put à peine lui parler. La comtesse, fort effrayée, dit à Raynald : « Qu'est-ce donc ? Pourquoi frère Thomas est-il tout abstrait ? Pourquoi me parle-t-il si peu? » Raynald répondit : « Depuis la fête de saint Nicolas, il est en cet état, et il n'a plus rien écrit. »
Pendant son séjour à San-Severino, le Docteur Angélique eut de nouveau une extase très longue qui lui fit perdre absolument l'usage de ses sens. La comtesse Théodora, de plus en plus émue et troublée, demanda à Raynald: « Qu'est-il donc subitement arrivé à mon frère ? » Il lui répondit : « Souvent, dans ses contemplations, il se trouve ravi en esprit. Mais jamais encore, depuis que je le connais, je ne l'ai vu si complètement hors de lui-même. » Et après un temps considérable, il s'approcha de lui, le secoua fortement par son manteau et enfin réussit à l'éveiller. Il lui fit ensuite une foule de questions pressantes, voire même
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importunes, sur la situation d ame où il était. Et le Docteur lui dit en soupirant : « Raynald, mon fils, j'ai un secret à vous révéler pour vous seul, vous défendant, au nom de Dieu, de notre ordre et de notre amitié, de le communiquer à d'autres pendant ma vie : c'est que le temps d'étudier et d'écrire est fini pour moi. Le Seigneur m'a fait de telles révélations, que tout ce que j'ai écrit et enseigné me paraît presque un néant. Ce n'est, encore une fois, qu'un peu de paille desséchée, en comparaison de ce que j'ai vu. Aussi espérè-je de la bonté de mon Dieu que bientôt je cesserai de vivre comme d'enseigner. » Et en réalité on ne le vit plus désormais ni écrire ni professer.
De San-Severino, où il laissa la comtesse fort désolée, il revint d'abord à Naples ; puis, accompagné de frère Raynald et d'un seul serviteur, Jacques de Salerne, n'emportant rien que son Traité contre les grecs, il se mit en voyage pour Rome. En descendant de Terracine parle chemin de Borgo-Nuovo, occupé comme il était toujours de pensées absorbantes, il se frappa la tête contre un arbre récemment incliné en travers de la route, et le coup fut si violent qu'il tomba et qu'il perdit presque connaissance. Frère Raynald, Guillaume, doyen et depuis évêque de Téano, Roffri-
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