CHAPITRE DIXIÈME. I
do, neveu de ce dernier, s'empressèrent à le secourir. Raynald lui ayant demandé s'il était blessé : « Peu, » répondit-il.
Espérant le distraire et adoucir son mal, Raynald lui dit encore : « Maître,vous allez au concile ; il s'y fera un grand bien pour l'Église universelle, pour notre ordre et pour le royaume de Sicile.» Et frère Thomas répondit : « Que Dieu nous accorde la grâce de voir ce grand bien ! » Et frère Raynald poursuivit : « Vous deviendrez cardinal comme frère Bonaventure ; vous serez l'un et l'autre extrêmement utiles aux ordres religieux dont vous êtes membres. » Et alors frère Thomas répondit à Raynald : « Il n'y a point d'état où je puisse être aussi utile à mon ordre que celui-ci. » Et frère Raynald répliqua : « Père, je ne dis pas cela pour vous, mais pour le bien général. » Aussitôt frère Thomas l'interrompit en disant: « Soyez sûr que jamais je ne changerai d'état. »
Il arriva très fatigué et très affaibli au château de Maënza, un peu plus loin que Terracine. C'était, on s'en souvient, la demeure seigneuriale de sa nièce, Françoise, comtesse de Ceccano, fille de son frère aîné Landolfe. A plusieurs reprises, depuis deux ans, il y était venu chercher quelque repos et y apporter en
échange ses exemples, ses conseils, même ses leçons. Cette fois il n'y trouva aucun soulagement. Il manquait absolument d'appétit, et commençait à éprouver un insurmontable dégoût pour toute nourriture.
Cependant on l'entourait de soins admirables. Sa famille, son compagnon Raynald, son serviteur Jacques de Salerne, plusieurs frères-prêcheurs du couvent d'Aquin, maître Jean de Guidoni, médecin de Piperno, le prieur et les moines cisterciens de Fossa-Nuova, essayaient d'apporter quelque soulagement à sa maladie.
On était en carême : le médecin et frère Raynald conjurèrent le saint Docteur de se fortifier par quelque nourriture, et d'indiquer celle qui lui plairait davantage. Lui, conservant jusqu'au bout son esprit de pénitence et de pauvreté, répondit qu'il ne saurait manger que d'un poisson vulgaire dont il avait autrefois goûté en France : « Mais croyez-vous, ajouta-t-il, qu'on en trouverait ici de frais ? » Ce poisson était réellement introuvable en Italie où il ne se voyait qu'à la table des princes, et les amis du saint s'affligeaient de ne pouvoir s'en procurer, quand ils en découvrirent comme par miracle une assez grande quantité dans la corbeille d'un marchand qui venait de Terra-