CHAPITRE DIXIÈME. I
son mieux à consoler ce tendre disciple qui l'avait servi, dit Guillaume de Tocco, comme une nourrice sert l'enfant confié à ses soins ; car depuis de longues années il le dirigeait en toutes les choses extérieures, prenant soin de lui au milieu de ses méditations et de ses extases, lui préparant même la nourriture qu'il devait prendre, ce dont le plus souvent il était incapable. Raynald ne dissimulait pas à son cher maître sa douleur persistante de ne point le voir arriver au concile, où il eût été certainement honoré d'une grande dignité qui aurait glorifié l'ordre des frères-prêcheurs et la famille d'Aquin. Mais le saint Docteur répondait : « Mon fils, n'allez point vous troubler de cela. J'ai demandé à Dieu, parmi bien d'autres choses, et j'ai obtenu de lui, avec reconnaissance, la grâce de mourir dans l'humble condition où je suis. Elle convient pleinement à mon indignité, tandis que les honneurs et les dignités de la terre ne me convenaient nullement. J'aurais pu, dites- vous, acquérir plus de science encore, et rendre quelques nouveaux services par mes leçons. Mais le Seigneur, en me révélant les secrets de son infinie sagesse, m'a montré qu'il m'accordait une grâce qu'il n'a pas donnée aux autres docteurs de mon temps : c'est de sortir de cette vie mortelle plus tôt
qu'ils n'en sortiront, et d'entrer ainsi avant eux dans la bienheureuse éternité. Consolez-vous donc, mon cher fils, puisque je suis moi-même entièrement consolé. » Le 5 mars, il demanda très pieusement le viatique du grand pèlerinage, la sainte communion. L'abbé et les moines la lui apportèrent solennellement. Alors il se leva, car il était prosterné à terre, le visage tout baigné de larmes. La force de l'âme suppléant en lui pour un instant à celles du corps, il courut au-devant de l'hostie sacrée. Et quand on lui demanda, comme c'était l'usage général à cette époque, s'il croyait recevoir le vrai corps du vrai Fils de Dieu né de la vierge Marie, crucifié, mort pour nous et ressuscité le troisième jour, il répondit d'une voix distincte, mais émue d'amour et entrecoupée de sanglots: « S'il est possible en cette vie d'avoir, relativement à ce sacrement, une science plus ferme que la foi, je m'en inspire présentement, et je réponds que je tiens pour véritable et pour très certain que je vais recevoir Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme, Fils de Dieu le Père et Fils de la vierge Marie. Je crois de cœur, et je confesse de bouche, ce que le prêtre a dit de ce très saint sacrement. » Il ajouta quelques autres paroles pleines de religion, et conclut ainsi : « Je vous reçois en la