CHAPITRE DOUZIÈME. l
Mais la manne tombée des cieux n'a-t-elle pas déplu aux hommes ? Ne nous lassons-nous pas, tant notre misère est grande, de nos meilleures richesses ? La renaissance du paganisme dans les arts, dans les lettres et dans la philosophie, donnant la main à la révolte du protestantisme, et répondant à cette passion de changement qui sans cesse tourmente les peuples, diminua d'abord la confiance des esprits en l'autorité du Docteur Angélique; nuisit, par des idées et par des formules toutes nouvelles, à l'intelligence de ses livres ; fit douter de son mérite et secouer enfin son joug, qui n'était pourtant qu'un puissant moyen de progrès.
Son œuvre fut comme reprise à rebours. Il avait imprimé aux philosophes anciens le caractère de la foi chrétienne : on les fit apostasier. Il les avait revêtus du manteau de la vérité, et cicatrisé leurs plaies souvent honteuses : on les dépouilla de leur gloire, et l'on rouvrit, l'on creusa même davantage leurs blessures. Des écrivains catholiques, en face de cette philosophie redevenue impie et athée, s'indignèrent qu'on eût osé en introduire les doctrines même corrigées dans nos écoles ; ils déchirèrent donc à l'envi la science du moyen âge, et le champ resta libre aux novateurs.
184 SAINT THOMAS D'aQUIN.
Ni la hardiesse pourtant ni la nouveauté ne sont la science. La philosophie et la théologie, qui n'avaient cessé de progresser depuis seize cents ans, connurent plus d'un désastre ou plus d'une décadence. Les nouvelles écoles, impuissantes à nourrir des âmes auxquelles il fallait un aliment bien autrement solide, ne surent pas empêcher et ne sauraient aujourd'hui réparer les ruines morales, profondes, immenses, que nous sommes contraints de déplorer, en redoutant que de plus affreuses encore ne surviennent demain.
L'humanité ne vit pas seulement de pain. Il lui faut autre chose que l'industrie, l'agriculture, le commerce et la guerre. Elle a besoin de théologiens et de philosophes, et elle n'en trouvera d'assez éclairés que dans l'Ecole dont saint Thomas d'Aquin fut le glorieux maître. L'excès des erreurs modernes, l'affaiblissement des esprits, la bassesse et l'égoïsme des cœurs, ont peut-être mieux démontré l'excellence de ce Docteur Angélique, que n'avaient pu le faire toutes les splendeurs intellectuelles du passé.
Cependant, sous l'inoubliable pontificat de Pie IX, les grandes et fécondes traditions se réveillaient. Le feu sacré dont le Saint Siège, l'Eglise d'Espagne, l'ordre de Saint Dominique, la Compagnie de Jésus,