CHAPITRE DOUZIÈME. I
habiles, non à détruire la philosophie ancienne par le scepticisme des Académiciens, mais à en corriger les erreurs par les arguments qu'elle fournit elle-même, et à démontrer, souvent aussi à éclairer, par une théologie également profonde et sublime, les bases rationnelles et les vérités surnaturelles de notre foi. Leurs successeurs, plus spécialement occupés à l'exposition du dogme chrétien qu'à la défense de ses préliminaires et motifs de crédibilité, ne laissent pas d'y employer les données de la raison et les matériaux de la science humaine. Athanase et Chrysostome, Basile-le-grand et les deux Grégoire, Augustin par dessus tous les autres, ne sont pas moins philosophes que théologiens, pas moins soucieux du bon sens que de l'orthodoxie, pas moins utiles à la science qu'à la foi. Jean de Damas, en orient, Boèce et Anselme, en occident, accroissent de beaucoup le patrimoine de la philosophie, et préparent le monde à l'immense et merveilleux mouvement scientifique des scolastiques du moyen âge. Le pape Sixte V a parfaitement montré l'origine, défini le caractère, loué l'excellence de leur incomparable doctrine; et ses paroles doivent s'entendre de leur philosophie aussi bien que de leur théologie, puisque les admirables qualités de celle-ci
194 SAINT THOMAS d'aQUIN.
provenaient uniquement du bon usage de celle-là. Comme d'ailleurs le but de ces illustres maîtres était d'unir étroitement la science divine et la science humaine, les aurait-on si fort vantés au cas où leur philosophie eût été faible et imparfaite ?
VII. Or, entre les scolastiques, Thomas d'Aquin est de beaucoup le plus grand : c'est leur maître, c'est leur prince à tous. Vrai soleil du monde chrétien, théologien sublime, philosophe pénétrant et solide, docteur universel, apologiste de toutes les vérités et pour tous les temps, il a porté si haut la raison humaine, qu'on ne comprend guère qu'elle puisse s'élever davantage; et îl a tellement éclairé les obscurités sacrées de nos mystères, que la foi ne paraît presque plus susceptible de nouvelles explications et de nouvelles lumières îcibas. De là, cet enthousiasme immense pour les écrits du Docteur Angélique, cette dévotion de presque tous les ordres religieux pour sa doctrine que non seulement les dominicains, mais encore les bénédictins, les carmes, les augustins, les jésuites et tant d'autres, ont adoptée comme la base unique et nécessaire de leur enseignement. De là,cette heureuse domination assurée à l'Ange de l'Ecole dans les universités d'autrefois, par exemple dans celles de Paris, de Salamanque, d'Alcala,