T. IL
Si quelques jours auparavant on lui avait dit qu'elle en viejidrait à examiner une pareille idée, elle aurait re^ poussé cette accusation avec horreur. *
La pauvreté Tavait plus d'une fois entraînée dans des compromis et dans des combinaisons dont sa fierté rougissait, et qui avaient empli son cœur d'amertume, mais jamais l'idée d'un crime n'avait effleuré son esprit. Héritière possible de Véronique, elle avait depuis plusieurs années vécu près de sa cousine, sans avoir jamais eu la pensée que ce flacon de graines d'inée qu'elle savait être à sa disposition, pouvait du jour au lendemain, sans danger, la faire riche. Et cependant combien nécessaire lui était la fortune, non-seulement pour elle, pour ses satisfactions, pour tenir son rang, mais encore pour devenir la femme de Claude, qui, refusant une maîtresse pauvre, accepterait avec bonheur une maîtresse riche. Quelle joie pour elle d'apporter la fortune à son mari, à l'homme qu'elle aimait I Que n'avait-elle pas fait pour acquérir cette richesse qui assurait son amour et son bonheur? Jusqu'où n'était-elle pas descendue?
Mais si elle avait pu se sacrifier, au moins n'avait-elle sacrifié qu'elle, elle seule, sans rien faire pour acquérir, par un crime, cette richesse qu'il lui fallait cependant.
Et se disant cela, elle éprouva un soulagement, presque un sentiment de fierté à constater que pour la fortune, si importante que fût cette fortune et quelque grand besoin qu'elle en eût, elle ne serait point devenue criminelle.
Mais maintenant ce n'était pas d'argent qu'il s'agissait, ce n'était pas pour acquérir une fortune qu'elle examinait la question . de savoir si sa volonté et sa main seraient fermes, c'était son amour qui était enjeu, c'était son bonheur, sa vie.
C'était donc sa vie qu'elle défendait.
Ce n'était pas contre sa cousine qu'elle luttait, c'était
contre une rivale, contre une femme qui lui avait pris le cœur de Thomme qu'elle aimait.
Et dans cette lutte, elle n'avait pas le choix des armes ; certes elle en eût voulu une autre que le poison ; elle en avait cherché, elle en avait essayé d'autres; mais puisque' celle-là seule était efficace et sûre, elle prenait celle-là : ce n'était pas sa faute à elle si les autres n'avaient pas réussi, c'était celle de Véronique ; à Véronique la responsabilité ; c'était Véronique qui s'était condamnée elle-même.
L'esprit est ingénieux à trouver et à échafauder des raisonnements, lorsqu'on plaide sa propre cause et qu'on défend son intérêt ; faux ou coupables, appliqués à autrui, ces raisonnements deviennent justes et légitimes bien souvent du moment que nous nous en servons pour nousmêmes.
Ce fut ainsi qu'elle en vint à justifier à ses propres yeux le projet qu'elle avait conçu; projet horrible, elle le reconnaissait^ mais nécessaire.
Ce fat ainsi encore qu'elle en vint à se dire qu'elle n'était point une de ces empoisonneuses vulgaires qui, dans leur crime, n'ont d'autre mobile que l'argent. Il y a crime et crime* Combien d'hommes, de grands hommes que l'histoire a absous se sont débarrassés de leurs ennemis par 1 empoisonnement; le mobile qui les inspirait a plaidé pour eux devant la postérité.
Le sien plaiderait pour elle, devant elle-même, devant elle seule puisque seule elle connaîtrait la vérité, et il empêcherait le remords de naître dans son cœur.
D'ailleurs on n*a pas de remords quand on estheureux, et elle serait heureuse lorsqu'elle aurait reconquis Claude pour toujours.
Donc ni sa volonté ni sa main ne trembleraient quand l'heure aurait sonné ; et plus tard sa conscience resterait calme. Qu'aurait-elle fait après tout, si ce n'est de lutter
pour Texistence ; malheur aux faibles ; elle était forte ; Véronique était faible ; c'était à Véronique de disparaître; n'est-ce pas ainsi que les choses se passent partout dans la nature?
Ainsi la raison lui démontrait qu'elle n'avait rien à craindre ni des autres, ni d'elle-même, et que si l'impunité était certaine, Fabsence de remords était bien certaine aussi.
C'était là une double certitude prouvée logiquement et mathématiquement.
Mais ce n'était pas assez.
Il lui en fallait une troisième.
Véronique écartée, Claude serait-il reconquis par ce fait seul?
Cette question s'imposait à son exameu, car il lui apparaissait, maintenant que toutes les forces de son esprit avaient été tendues sur ce sujet, qu'elle n'était pas aussi simple que tout d'abord elle l'avait imaginé.
Une fille jeune, saine, vigoureuse comme Véronique, ne meurt pas tout à coup, n'ayant pas été malade à l'avance, sans qu'on cherche la cause de cette mort inexplicable. Tout le monde ferait cette recherche, Claude plus que tous les autres, et mieux, puisqu'il était médecin.
Qu'il ne pût pas découvrir le poison qui l'avait tuée, cela était certain puisque dans Tétat présent de la science l'inée échappait aux recherches les plus délicates ; mais il était non moins certain qu'il trouverait qu'elle n'était pas morte d'une mort naturelle.
Si la mort n'était pas naturelle elle avait été nécessait'émeut causée par quelque chose, et ce quelque chose n'avait pas agi tout seul, il avait été mis en œuvre par quelqu'un.
Le quelque chose, on ne le retrouverait pas.
Mais le quelqu'un?
Si tout d'abord elle avait accepté l'annonce de ce mariage avec indifférence, comme s'il ne la touchait point, Claude aurait pu peut-être ne pas la soupçonner, mais après l'accès de fureur qu'elle avait eu devant Jui, après les supplications qu'elle lui 'avait adressées, après ce qu'elle avait dit de Véronique, après les menaces qui lui avaient échappé, il ne pourrait pas avoir une minute d'hésitation ou de doute: s'il ne voyait pas le poison, il verrait la main qui l'avait administré, et au lieu de lui revenir comme elle le voulait, il s'écarterait d'elle avec horreur; cette mort creuserait entre eux un abîme plus profond, plus infranchissable que le mariage.
C'était dans son lit qu'elle réfléchissait et raisonnait ainsi, tantôt la tète appuyée sur son oreiller, tantôt assise lorsque l'émotion la soulevait; à cette pensée son cœur se serra et une sueur froide l'inonda.
— Le perdre, quand je suis décidée à tout pour le retenir.
Ces mots qui lui échappèrent inconsciemment, éclatèrent dans le silence de la nuit comme un appel désespéré.
Il lui fallut un certain temps pour ressaisir sa raison affolée et l'obliger à n'avancer que de déduction en déduction.
Evidemment Véronique ne pouvait mourir qu'après avoir été malade : un peu un jour, plus le lendemain, et ainsi de suite jusqu'au dernier jour.
Gela était-il possible, c'est-à-dire pouvait-on lui administrer une dose assez faible d'inée qui provoquerait en elle une maladie à laquelle la médecine ne connaîtrait rien, et de telle façon que cette maladie se développât chaque jour pour se terminer par la mort?
Elle avait vu dans la brochure qu'elle avait lue sur les effets toxiques de l'innée quelques expériences qui semblaient démontrer que cela se pouvait ; mais comme au
moment où elle avait fait cette lecture c'étaient des cas de mort qu'elle cherchait et non des cas de maladie ou de rétablissement, elle n'était pas bien fixée à ce sujet. Incapable d'attendre au lendemain pour s'en assurer, tant était vive son angoisse, elle sauta à bas du lit, et après avoir allumé une bougie et endossé une robe de chambre en flanelle blanche, elle descendit doucement au rez-dechaussée.
Dans le vestibule, sa chatte lady Jane vint vivement à elle avec un ronron joyeux, et elle la suivit dans le cabinet ; puis, quand elle vit sa maîtresse assise, elle monta sur ses genoux et de là sur ses épaules, où elle se coucha, lui faisant autour du cou un gros collier noir qui se détachait sur la blancheur de la flanelle. Le tableau qu'au milieu d'une nuit silencieuse, et dans cette vaste pièce pleine d'ombres, qui, sous la lumière tremblante de la bougie, se jouaient à travers les squelettes et les animaux empaillés, présentait cette femme en blanc, au visage convulsé, penché sur son livre, et cette chatte noire, aux yeux verts qui semblait s'associer à sa recherche, avait quelque chose de fantastique.
Cette recherche ne fut pas longue ; trois expériences faites sur des chiens et des chats constataient que l'inée avait pu rendre ces bêtes malades aussi longtemps qu'on avait voulu, sans les tuer.
Nathalie remonta à sa chambre avec les précautions ' qu'elle avait prises pour en descendre, plus doucement même, car maintenant elle n'était plus poussée par l'anxiété de savoir, — elle savait : progressivement elle pouvait amener Véronique a un état de maladie qui rendît la mort explicable.
Mais si une mort trop brusque devait provoquer les soupçons de Claude, une maladie brusque aussi et surve-
nant dans les conditions où ils se trouvaient tous les trois, ne les éveillerait-elle pas aussi?
Pourquoi Véronique se trouvait-elle tout à coup malade et d'une maladie étrange, alors qu'il savait, pour l'avoir examinée, que quelques jours auparavant elle était dans un excellent état de santé?
Une pareille question, si elle se présentait à l'esprit, et ^
elle s'imposerait assurément^ serait pleine de dangers; la réponse arriverait aussitôt :
«— Elle n'a été malade et elle n'est morte que pour que je ne devienne pas son mari.
Il fallait donc que ce mariage se fît.
La conclusion était cruelle, mais elle était'fatale.
Ce ne serait pas seulement parce qu'on ne retrouverait pas le poison que l'impunité serait assurée, ce serait en* core parce qu'on ne trouverait pas la cause de la mort et qu'aucun soupçon de crime ne pourrait s'élever.
Et puis une autre raison encore rendait ce mariage nécessaire, et il fallait bien la reconnaître, si cruel que cela fût : Claude s'était pris de goût pour Véronique ; si celle-ci mourait avant d'avoir été sa femme, et avant que la lassitude eût succédé chez lui au désir, il était parfaitement capable de vouer un culte poétique à sa mémoire et de vouloir lui rester fidèle. Après le mariage accompli, après qu'il aurait appris à la connaître, cela ne serait plus à craindre ; il la pleurerait, peut-être, mais il se laisserait consoler. Quel beau rôle à remplir que celui d'une douce et tendre consolatrice.
Donc il fallait attendre.
Le sourire aux lèvres il fallait laisser ce mariage s'accomplir; sans plainte, sans colère, il fallait se résigner à voir occupée, usurpée la place qu'on avait voulue pour soi et qu'on voulait encore.
Lorsque le lendemain les deux cousines se trouvèrent en présence, grande mais bien agréable aussi^ bien douce fut la surprise de Véronique en voyant le changement qui s'était fait dans Nathalie: plus de regards durs, plus d'attitude réservée^ plus de silences gênants, mais au contraire des avances, des prévenances, en tout les manières et les habitudes d'autrefois, et même avec quelque chose de plus prononcé dans Tintention aussi bien que dans Texpression.
Déjà la veille elle avait été heureuse de la réponse que Nathalie avait faite à la demande de Claude, mais comme elle avait parfaitement senti que dans cette réponse il y avait une certaine contrainte et plus de politesse que de sincérité assurément, elle n'était pas sans inquiétude pour l'avenir ; car ce qu'elle voulait ce n'était pas que Nathalie subit ce mariage (qu'elle ne pouvait pas d'ailleurs empêcher), c'était qu'elle l'acceptât avec plaisir, de façon à ce que leurs relations restassent ce qu'elles avaient toujours été, — intimes et affectueuses.
L'accueil de Nathalie lui fit croire que cette espérance allait se réaliser.
— Je savais bien, dit-elle joyeusement que ta colère tomberait quand tu l'aurais vu et entendu: comme il est bien, n'est-ce pas ; comme son regard est doux; comme sa voix est tendre ; et avec cela quelle noblesse dans la simplicité, quel naturel dans la dignité! Maintenant crois-tu qu*il soit Thomme que tu supposais? Crois- tu que le calcul entre dans cette àme loyale? A son émotion quand il te parlait tu as senti, n*est-ce pas, combien sincèreinent il m'aime.
Autant de paroles autant de blessures, mais Nathalie s'était imposé une attitude dont elle ne se départirait pas quoi qu'elle entendît et quoi qu'elle vît ; il fallait qu'elle souffrit en dedans pendant un certain temps ou bien, si elle avait la faiblesse de se trahir, il fallait qu'elle renonçât au plan qu'elle avait arrêté. Elle n'était plus sous le coup de la surprise, elle ne se trahit point: ce que Véronique lui disait n'était pas la révélation d'une situation, ce n'en était que la confirmation.
Ce fut donc avec le sourire qu'elle avait le matin devant sa glace posé sur son visage, qu'elle répondit :
9 — Je ne suis pas femme à revenir sur le passé ; tant que j'ai cru qu'il était possible d'empêcher ce mariage, je l'ai combattu. Mais je ne suis pas ta mère, je ne suis que ta sœur. Tu n'as pas besoin de mon consentement pour te marier, tu n'as même pas besoin de mon agrément, — cet agrément qui m'a été demandé par M. Claude; j'aurais donc mauvaise grâce à persister dans une opposition désormais inutile. Tu veux M. Claude, épouse-le ; seulement, quoi qu'il arrive, tu auras mérité ton malheur.
— Je suis tranquille, dit Véronique avec un sourire de superbe confiance.
— Ne prends pas mes paroles légèrement, je n'en ai
jamais prononcé de plus graves. Réfléchis que c'est ta vie que tu décides.
— Gomme tu me dis cela.
— Gomme je dois le dire. C'est un avertissement que je te donne; un avertissement suprême. Je veux qu'il soit bien entendu que j'ai tout fait pour empêcher ce mariage, et si tu passes outre, je m'en lave les mains.
— G'est entendu, dit Véronique gaiement; rassure-toi, ta tendre sollicitude pousse les craintes beaucoup trop loin.
— Soit! j'ai parlé; j'ai dit ce que je devais dire; à toi la responsabilité.
— Je l'accepte.
— Un mot encore sur ce sujet, non pour ébranler ta résolution, je vois qu'elle est bien prise, et que tout ce que je tenterais pour t'en faire changer serait inutile, mais pour expliquer mon opposition, pour la justifier, car je ne veux pas que tu crois que je n'ai obéi qu'à un caprice sans raison.
— Je ne le crois pas.
— Il vaut mieux pour nos relations, pour notre amitié, que tu juges ce qui a inspiré cette opposition. En réalité j'étais ambitieuse pour toi; j'étais comme une mère qui ayant manqué sa vie, la recommence avec son enfant. Pour moi, déclassée par la pauvreté, j'ai fait mon deuil de toute espérance personnelle, mais j'avais de grandes espérances pour toi. Je te voulais un mari dans une grande situation, et il me semblait qu'avec la dot que tu offrais, tu pouvais trouver ce mari. Je te rêvais la femme d'un préfet, d'un général, d'un député en passe de devenir ministre. Comprends-tu que la chute soit lourde de te voir tout simplement la femme d'un médecin de petite ville.
— M. Claude est le premier dans cette petite ville.
— Peut-être ; mais à coup sûr Gondé n'est pas la première ville de France.
— Qu'importe ?
— Cela importait beaucoup à mes espérances, car je te suivais dans cette haute position que je partageais avec toi, dans une certaine mesure au moins. J'étais une cousine pauvre, qui avait eu des malheurs ; cela ne fait pas mal quand cette cousine a quelques rentes qui assurent son indépendance et empêchent qu'on la traite en domestique: cousine d'un préfet, c'est quelque chose si ce n'est pas quelqu'un. J'aurais été ton amie dévouée, ta confidente, j'aurais tenu ta maison, j'aurais élevé tes enfants.
Nathalie, après avoir parlé sur un ton moitié sérieux, moitié moqueur, avait paru s'attendrir, et ces derniers mots elle les avait détachés, en appuyant sur chaque idée.
— Nous ne nous serions jamais quittées, dit-elle en terminant : voilà quel était mon rêve, trop beau pour se réaliser malheureusement.
— Pourquoi ne se réaliserait^il pas?
— Tu renonces à ton mariage avec M. Claude pour celui que je te montre?
— Non assurément, mais pourquoi une partie de ton rêve, la principale, celle qui touche aux choses du cœur, ne se réaliserait-elle pas ?
— Je ne te comprends pas, dit-elle avec une ingénuité parfaite.
— Tu voulais que nous ne nous quittions pas^ ne nous quittons pas. Ce n'était pas près de la préfète, près de la générale que tu voulais rester, c'était près de ton amie, près de ta sœur. Que cette amie soit la femme d'un niagistrat ou la femme d'un médecin, qu'importe, elle est toujours ton amie.
iî LE DOCTEUR CLAUDE.
— Sans doute, mais la position de femme d*un médecin, n*est pas celle de femme d'un préfet.
— Encore un coup qu'importe la position. Je n'ai pas d'ambition, moi, ou plutôt je n'en ai pas d'autre que d'être heureuse. Pourquoi ne serais-tu pas associée à notre bonheur? Pourquoi nous quitterions-nous?
Sans répondre, Nathalie secoua la tête par un geste qui disait clairement que c'était là de la folie.
— Il me semble que rien n'est plus raisonnable, au contraire, continua Véronique, que rien n'est plus facile.
— Tu sais bien que la maison de M. Claude est toute petite ; elle est la maison de sa position, tandis que dans mes arrangements, la maison où je partageais ton existence, sans la gêner, — car c'est là un point essentiel, — était la maison de ta position, c'est-à-dire une de ces vastes maisons dans lesquelles on a des pièces à n'en savoir que faire ; une maison comme celle-ci, par exemple, et même plus grande.
— Et pourquoi ne resterions - nous pas dans cette maison !
— Pourquoi? Mais parce que c'est impossible.
— Impossible, en quoi ?
Nathalie parut réfléchir et chercher.
— Impossible pour toutes sortes de raisons plus fortes les unes que les autres.
— Lesquelles?
— Je ne les vois pas comme cela tout de suite, de manière à te les donner en bloc. Mais en tout cas il y en a une qui se présente à mon esprit parce qu'elle me touche de très-près: c'est la raison d'intérêt. Jusqu'à ce jour, nous avons vécu dans une sorte d'association où tu apportais beaucoup plus que moi; mais cela n'avait pas grande importance, puisque tu avais le droit de disposer
comme tu Teotendais de tes revenus. Lorsque tu seras mariée, c'est ton mari qui administrera tes revenus, et les maris savent compter. Si j'étais riciie, il n'y aurait pas de comptes à faire; je vous dirais: Venez chez moi, vous y serez chez vous. Par malheur, je ne suis pas riche; je n'ai qu'un médiocre revenu, et je me trouve forcée d'en tirer un de cette maison. Vois-tu tous les calculs qu'il faudrait faire pour réaliser ton idée? Combien me devez-vous pour la location de ma maison, pour la location et l'usage du mobilier ? De mon côté, combien vous doisje pour ma pension, car tu comprends bien, n'est-ce pas, que je ne peux pas être à votre charge ; à la tienne passe encore, mais à celle de ton mari, jamais. Gomment sortir de là? Ah ! si je n'étais pas propriétaire de cette maison, et si tu FétaiS; toi,, cela simplifierait ces difficultés. Mais cela n'est pas.
— Gela peut être.
— Comment ?
— Si je t'achetais ta maison telle qu'elle est, avec son mobilier, il n'y aurait plus de comptes à faire, au moins pour cela. Voudrais-tu la vendre ?
— AhJ certes oui, je voudrais la vendre, car elle est ma ruine, avec le petit revenu que j'ai.
— Eh bien! je te l'achète ; nous la ferons estimer, et je te la payerai ce qu'elle vaut.
— Tu me l'achètes ; et ton mari ?
— Nous te Tachetons.
— Tu es sûre de lui?
— Je crois.
— Tu es sûre qu'il voudra bien quitter sa maison pour venir habiter celle-ci? Tu es sûre qu'il ne trouvera pas mauvais que tu prélèves sur ta fortune une assez grosse somme pour acheter cette maison? Tu es sûre qu'il acceptera la vie en commun avec moi?
— Je suis sûre qu'il m'aime et qu'il ne me refusera pas la première chose que je lui demanderai. Il connaît notre intimité, notre affection réciproque; il ne voudra pas nous séparer. Si tu étais ma mère, nous ne nous séparerions pas.
-— Tu sais qu'ils sont rares, les gendres qui consentent à vivre avec leur belle-mère.
— Il serait ce gendre, et toi tu ne serais pas une bellemère»
— Enfin, nous verrons s'il t'aime comme tu t'imagines être aimée. Ce soir, quand il viendra, je vous laisserai seuls, et tu lui parleras de notre projet, je veux dire de ton projet, car il est bien le tien. L'idée t'appartient, elle est née dans ta tète.
— Dis dans mon cœur.
— En tout cas, quoi qu'il arrive, je suis bien aise, maintenant, que tu fasses cette proposition à M. Claude; la façon dont il l'accueillera montrera si je me suis trompée dans certaines de mes suppositions, et en même temps elle montrera aussi quels sont ses sentiments à mon égard ; à ce double titre l'expérience est intéressante.
Et sur ce mot Nathalie rompit l'entretien ; ellQ n'avait perdu ni son temps, ni sa peine.
Comment Claude accueillerait-il cet arrangement?
Assurément, il serait embarrassé, mais en fin de compte il faudrait bien qu'il se prononçât dans un sens ou dans l'autre.
S'il l'acceptait, elle vivait près de lui, elle, le voyait chaque jour, et pas à pas, avec adresse, avec prudence, elle reconquérait une part de son ancienne influence. En même temps elle restait près de Véronique et dans les meilleures conditions pour mener à bien son dessein le jour où elle jugerait qu'elle pouvait agir sans danger.
S'il le repoussait, ce qui^ à vrai dire, paraissait beau-
coup plus probable, elle pouvait faire sentir à Véronique que le maitre qu'elle se donnait était bien dur, bien égoïste, et que dans ce mariage, ce qu'il avait surtout cherché, c'avait été la fortune.
Dans l'un comme dans l'autre cas, le résultat ne pouvait donc que lui être favorable à elle, tandis qu'il ne pouvait être que contraire à Claude aussi bien qu'à Véronique, — ce qu'il fallait.
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Lorsque Claude arriva le soir, il fut, lui aussi, surpris agréablement parTacueilde Nathalie, qui se montra avec lui ce qu'elle avait été le matin avec Véronique; plus de contrainte, plus de dureté dans le regard, plus de silence embarrassant ; elle se mêlait à leur entretien, sinon continuellement au moins de temps en temps par un mot discret et à propos ; sans en paraître blessée elle supportait les regards ravis que Véronique attachait sur Claude, de môme qu'elle écoutait sans broncher les paroles émues que Claude adressait à Véronique; la transformation était complète ; c'était à croire que ce n'était plus la même femme.
Cependant elle ne les laissa pas seuls, comme cela avait été convenu avec Véronique.
— Pourquoi donc, demanda celle-ci lorsque Claude fut parti, ne m'as-tu pas laissé la liberté de traiter la question de la maison?
— Parce que je veux que tu réfléchisses encore .
En réalité, ce n'était pas pour que Véronique réfléchît à cette question de la maison que Nathalie n'avait pas facilité un entretien sur ce sujet; c'était pour que Claude réfléchit, lui, aux nouvelles dispositions qu'elle lui témoi-
gnait, et pour qu'il se rassurât. Si cette proposition d'habitation en commun lui était faite alors qu'il était encore sous le coup des menaces qu'elle lui avait adressées, bien certainement il la repousserait. Tandis qu'il pourrait peutêtre l'accepter, s'il arrivait à croire qu'il n'avait plus rien à craindre; mais pour cela il fallait qu'il s'habituât un peu au nouveau visage qu'on lui montrait,
— Si tu tiens à parier de ton idée à M.Claude, continuât-elle, je ne peux ni ne veux après ce que je t'ai dit, t'en empêcher; tout ce que je te demande c'est que ce ne soit pas demain encore, attends après-demain.
Le soir Claude retrouva le visage ouvert qu'il avait vu, puis il le retrouva encore le lendemain, et alors ce qu'elle avait prévu se réalisa :
— Elle s'est calmée, se dit-il ; elle a entendu raison ; la voilà résignée à ce mariage; c'est dans un accès de colère et de folie qu'elle a vomi toutes les horreurs qui lui ont échappé.
Et il lui sut gré de cette résignation ; décidément elle n'était pas ce qu'il avait craint; cela lui fut un soulagement de sentir s'affaiblir dans son cœur le sentiment de mépris et de dégoût qu'elle y avait fait naître; ne l'avaitil pas aimée ?
Si elle avait deviné juste en pensant que ce changement se ferait en lui, elle avait deviné juste aussi en pensant qu'il serait bien embarrassé quand Véronique lui parlerait de son projet.
Non-seulement il fut embarrassé pour répondre, mais encore il resta un moment abasourdi.
— C'est vous, mademoiselle, qui avez eu cette pensée? dit-il enfin.
—Mais parfaitement, et voici comment : Vous savez que nous nous aimons tendrement, ma cousine et moi, mais ce n'est pas seulement la tendresse que j'éprouve pour
elle, — et qui est très-vive, je vous assure, — qui m'a inspiré cette idée, c'est aussi la reconnaissance. Je doiJ^ beaucoup à ma cousine, beaucoup plus que je ne saurais le dire, pour ses soins, pour son affection, pour sa bonté, pour tout ce qu'elle a fait depuis que j'habite près d'elle. Je voudrais m'acquitter d'une partie de ma dette, et c'est cette pensée de reconnaissance qui m'a inspiré cette idée.
Claude était heureux de l'entendre parler ainsi, car chaque mot qu'elle disait la faisait connaître ; il voyait quel était ce cœur qui s'était-donné à lui et ce qu'il en pouvait attendre ; mais d'autre part, cette bonne foi naïve n'était pas sans l'effrayer; il ne pouvait pas lui dire ce qu'était réellement cette tendresse de Nathalie, et son refus devenait difficile.
— Vous savez aussi, continua Véronique, que la position de ma cousine n'est pas très-bonne ; mon idée a pour but de l'améliorer ; en lui achetant cette maison qui lui est onéreuse, et ce mobilier qui ne lui sert à rien, nous pourrions lui permettre d'augmenter son revenu.
Ce mot ouvrit une porte à Claude.
— Vous m'avez vu tout à l'heure bien embarrassé, ditil, bien désolé aussi de ne pas pouvoir vous répondre : « Ce que vous voulez, je le veux », car il m'eût été doux de vous prouver que sur toute chose il y avait accord de nos volontés, comme sur toute chose il y avait accord de nos sentiments. Mais c'est à celui qui a l'expérience de la vie de réfléchir, n'est-ce pas, et quand il reconnaît un danger, de le signaler aux yeux moins exercés qui ne l'ont pas vu. Eh bien! mademoiselle, dans votre idée, il y a un danger, très-sérieux pour vous aussi bien que pour moi.
— Un danger ?
— Je comprends qu'entraînée par la générosité de votre
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cœur, vous ne l'ayez pas aperçu, et cependant si vous aviez pensé à vous, si même vous aviez pensé à moi, vous l'auriez assurément pressenti.
— Avant tout, j'ai pensé à ma cousine.
— C'est bien cela, et pour avoir agi ainsi, je ne vous adresserai point un reproche, lien au contraire. Vous avez pensé qu'il serait agréable pour votre cousine de vivre avec nous; mais vous n'avez point pensé combien il serait fâcheux pour nous de ne pas jouir d une étroite intimité, du tête-à-tête, de la vie à deux, c'est-à-dire de la vie à un. Laissez-moi voui^ire, puisque maintenant j'ai le droit de vous parler en route franchise et en toute sincérité comme votre mari, laissez-moi vous dire, chère Véronique...
C'était la première fois qu'elle entendait prononcer son nom ainsi; et cette caresse lui fut si douce qu'elle en fut enivrée, si bien qu'avançant doucement sa main, elle la mit dans la main de Claude; vivement il se rapprocha d'elle et il continua en lui parlant et en la regardant dans les yeux :
— Revenons à ce que je disais, ce ne sera pas une distraction pour nos cœurs. Ce que je voulais vous faire comprendre, c'est que ce que je cherche justement dans le mariage, c'est cette étroite intimité,%c'est ce tête-à-tête à perpétuité avec la femme qu'on aime, sans distraction, sans qu'un tiers se place entre vous. Devant sa femme, on pense tout haut, comme si Ton était seul, mieux que si l'on était seul, car on trouve en elle un écho qui vous répond et un regard qui vous encourage ou vous récompense. Introduisez un tiers, et tout de suite l'intimité est rompue ; plus de franchise, plus d'élan; on s'observe, on représente. Vous savez quelle est ma vie, elle est occupée, elle est prise par les nécessités de ma professien, quelquefois du matin au soir, si bien que parfois nous n'aurons
à nous que les heures des repas. J'arrive après une journée de travail, et parfois aussi après une journée de chagrin, car le médecin n*est pas insensible, et il s'émeut aux douleurs qu'il soigne, aux misères qu'il rencontre; j'arrive empressé, rafraîchi déjà, réconforté à la pensée de trouver assise à notre table ma femme qui m'attend, ma femme qui m'aime, ma femme heureuse par le bonheur, par l'amour, par la santé, ma femme qui par un regard de tendresse et par une parole d'affection va instanément dissiper fatigue et chagrin; mais un tiers prend place entre nous, et c'en est fait de la joie que JA me promettais : plus de franchise, plus d'élan. Voyez ce que donne le tôte-à-tète; est-ce que je vous parlais tout à l'heure devant votre cousioe comme je le fais maintenant? Est-ce qu'en me regardant, vos yeux avaient la douceur et la tendresse que je suis si heureux d'y voir maintenant ? Est-ce vrai ?
— Oui, cela est vrai.
— Cela est vrai pour le bonheur. Mais, dans la vie, il ne faut pas compter que sur des jours heureux, il y a aussi des jours de tristesse ou de difflcultés, et c'est dans ceux-là plus encore que l'intimité est précieuse. Ne croyezvous pas que c'est une suprême consolation de pouvoir épancher librement sa douleur dans les bras qu'on aime? Enfin, chose moin% grave mais qui cependant a son importance", croyez-vous qu'un mot un peu vif qui vous échappe dans un moment de contrariété ou de mauvaise humeur, — car je veux vous l'avouer toute de suite, mademoiselle, je suis loin d'être parfait, mon caractère n'est pas toujours égal, il cède quelquefois à l'emportement, — eh bien, croyez- vous que ce mot d'emportement soit le même dit devant un tiers que dans l'intimité ? croyezvous qu'on se repente en public comme dans le tête-à-tête? Voilà pourquoi lorsque vous m'avez parlé de votre projet j'ai été épouvanté, car je ne savais comment refuser la
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première demande que vous m'adressiez, tout en sentant combien elle était dangereuse. Une chose surtout m'épouvantait, c'^était de pouvoir donner à supposer que j'étais dans ma réponse, guidé par une question d'intérêt; heureusement vous avez dit un mot qui nous sauve. Elle lui sei'ra la main,
— Vous avez dit que vous vouliez augmenter le revenu de votre cousine ; eh bien, cela est facile : achetez-lui cette maison et le mobilier qui la garnit; ainsi elle sera débarrassée d'une lourde charge. Pour moi, je quitterai ma petite maison sans aucun regret puisque ce sera pour venir habiter la vôtre, celle où se sont écoulées plusieurs années de votre jeunesse. Mais pour cela seul je l'aime déjà et ce m'est une joie de penser que vous ne quitterez pas votre chambre déjeune fille, cette chambre si gracieuse, que je garde pieusement dans mon souvenir. Vous êtes maîtresse de votre fortune, et laissez-moi ajouter, puisque l'occasion s'en présente, vous le serez toujours ; usez-en pour acquitter votre dette de reconnaissance. Ce que vous ferez sera bien fait, vous n'aurez qu'à suivre les conseils de votre notaire; car, pour moi, il y a toutes sortes de raispns qui me défendent de me mêler de cette affaire. Sans doute cela ne réalisera qu'une partie de votre plan, mais pour la première, vous comprenez, n'est-ce pas, qu'il convient d'y renoncer.
— J'y renonce puisque vous le voulez, mais ce n'est pas sans chagrin, car je vais causer une grande douleur à Nathalie.
— Elle connaissait vos intentions ? demanda Claude qui se doutait bien que Véronique n'avait point eu toute seule cette idée d'habitation commune.
— Nous en avions parlé.
Ce fut plus que de la douleur qu*elle cailsa, ce fat de la rage ; cependant Nathalie se contint, et il ne lui
îl LE DOCTEUR CLAUDE.
échappa qu'un mot, encore le dit-elle parce qu'elle le croyait nécessaire :
— Tu vois que tu n'es pas aimée comme tu croyais l'être, dit-elle.
— Je le suis plus que je ne croyais l'être, et d'autre part, il est bien évident que ce n'est pas pour mon argent.
Nathalie ne se fâcha pas de ce mot, mais elle le grava dans son cœur à côté de ceux qui plus tard affermiraient sa main. Ce qu'elle eût pu répondre de plus net, c'était qu'elle n'acceptait point cet arrangement, mais elle ne fit pas cette réponse, attendu que cette vente servait trop bien ses intérêts et dans le présent et dans l'avenir.
Le lendemain soir, elle s'arrangea pour voir Claude la première et seule lorsqu'il arriva :
— Ainsi, lui dit-elle d'une voix navrée, vous n'avez pas voulu que j'habite sous le même toit que vous. Gela m'eût été doux. J'aurais pu vous voir chaque jour; c'eût été ma consolation. Mais je ne ferai pas de résistance à votre vo* lonté : je sortirai de cette maison où j'avais espéré rester... près de vous; car je Tavoue, c'est moi qui ai eu Tidée de cette combinaison, que vous avez trouvée criminelle, et Dieu sait cependant si elle l'était !