XIII
Dès le lendemain, Véronique écrivit à M^ Griolet, son notaire, pour le prier de venir la voir, car elle avait hâte de terminer cette affaire. Cela fut assez facile pour la maison: on prit pour base le prix payé dix ans auparavant, quand Gillet Tavait achetée, et il se trouva que ce prix fut avantageux pour Nathalie, la valeur des maisons ayant plutôt baissé dans le vieux Condé qu'augmenté. En effet, la bourgeoisie enrichie et les étrangers préfèrent le quartier neuf, et les familles nobles, qui autrefois avaient presque toutes leur hôtel dans la vieille ville, restent maintenant pendant toute Tannée à la campagne, et si elles la quittent pendant quelques mois d'hiver, c'est pour aller habiter Paris. Quant au mobilier, il fallut une estimation d'uncommissaire-priseur, et cette opération demanda un certain temps, ou, comme disent ces messieurs, plusieurs vacations.
Bien entendu, cela ne se fit pas sans qu'on en parlât, et toute la ville sut bientôt que les deux cousines allaient se séparer,
— Voilà un coup pour cette pauvre Mme Gillet I
— Vous n'auriez pas voulu que le docteur Claude la gardât chez lui.
— Ah! certes, non, et il a joliment raison ; mais enfin il n'en est pas moins vrai qull est dur pour elle de quitter sa maison.
— Elle en tire un bon prix.
Ce fut Tavis de tous que Claude « avait joliment raison. » Lajardié seul ne fit pas sa partie dans ce concert.
— Comment, tu te sépares de Mme Gillet? dit-il à Claude.
— Cela est bien naturel, il me«emble.
— C'est selon comment on envisage la situation ; elle est séduisante, Mme Gillet,elle vous a un air passionné tout à fait provoquant, et il me semble qu'on doit y regarder à deux fois avant de se séparer d'une aussi belle femme. Au reste, ce que je te dis là, je te l'ai déjà dit la première fois que nous avons parlé d'elle: M^'c Lerissel pour femme, ^mo Gillet pour maîtresse, c'était le souhait que je formais pour toi. Crois- tu que j'ai un flair I
— En tout cas, tu ne devines que la moitié des choses.
— C'est déjà beaucoup; et tu conviendras qu'avec un peu de bonne volonté de ta part, mes deux souhaits se réaliseraient.
— Je ne sais pas, mais ce qu'il y a de certain, c'est que je n'aurai pas cette bonne volonté.
*- Tu le regretteras plus tard ; tu ne sais donc pas encore comme, en province, il est précieux de trouver chez soi, et portes closes, toutes les satisfactions qu'on peut désirer.
— Je sais que depuis que tu es devenu un parfait bourgeois, tu as des idées avancées que tu n'avais pas quand tu n'étais qu'un bohème.
— Je suis pratique, voilà tout.
Pendant que se faisait la prisée de son mobilier, Nathalie cherchait un appartement ; elle en arrêta un rue de l'Hôpital, presque vis-à-vis delà grande porte de cet
établissement, et situé de telle sorte que de ses fenêtres elle verrait Claude entrer et sortir chaque matin.
Elle le prit tout petit, composé de trois pièces seulement : une belle chambre, une petite salle à manger, une cuisine; et elle ne voulut signer un bail que pour trois ans ; encore n'eût-elle, pas signé de bail du tout si elle n'avait pas craint de provoquer l'attention dans un pays où tout se fait à coups de papier timbré.
— Je veux faire des économies, dit-elle à Véronique. Ce fut sur cette raison d'économie qu'elle s'appuya pour
ne prendre dans son mobilier que ce qui était strictement indispensable à l'ameublement de son petit appartement ; et encore beaucoup de femmes à sa place ne se seraientelles pas contentées de cet indispensable.
— Achète-moi tout ce que tu voudras bien garder, disait-elle à Véronique ; pour moi je n'ai besoin de rien, car ma vie va être très-simple ; ce me sera un plaisir de retrouver cette maison telle que je Tai habitée, quand j'y reviendrai... en passant.
— Souvent.
— Oh ! assurément souvent, très-souvent; quand j'aurai un chagrin, je viendrai te voir, et en retrouvant tout dans l'état où je l'ai laissé je me croirai encore chez moi; cela me fera prendre le temps avec plus de patience.
Son calcul était bien simple : à quoi bon déménager ces meubles ; puisqu'elle devait en reprendre possession bientôt,ce n'était pas la peine de les emporterpour les rapporter; elle croyait au vieux dicton qui dit que trois déménagements équivalent à un incendie.
Mais ce n'était point sous la pression d'une pensée d'intérêt mesquin qu'elle raisonnait et agissait ainsi; elle sui^ vait son plan rigoureusement.
Elle voulait Claude,
Et tous les moyens qui pouvaient la mènera son but, T. li. s
petits ou grands, elle les employait, ne les examinant qu'au point de vue du résultat qu'ils devaient produire, sans s'inquiéter en rien de rechercher s'ils étaient fourbes ou loyaux, bas ou nobles.
Bien qu'elle connût Claude et sût qu'il n'était pas homme à se laisser diriger uniquement par des raisons d'intérêt, il n'en était pas moins vrai que l'intérêt pouvait exercer une certaine influence sur lui, et qu'en fin de compter, cette influence, se réunissant à d'autres, devrait déterminer ses résolutions.
Quand il se serait habitué à cette maison, quand il en serait arrivé à l'aimer, parce qu'il Ja connaissait, parce qu'il l'avait faite sienne par l'usage de chaque chose, il serait certainement bien aise, à la mort de sa femme, de trouver une combinaison qui lui permît de garder cette maison, de ne rien changer à ses habitudes et de n'avoir pas à subir les tracas d'un nouveau déménagement et d'une nouvelle installation. Or, cette combinaison serait pour lui aussi simple que facile ; il n'aurait qu'à prendre pour femme l'héritière de cette maison, non pas la première venue, mais une femme qu'il avait aimée et qui, elle, l'aimait passionnément»
De même s'il voulait garder la fortune à laquelle il serait habitué, et encore plus agréablement sans doute qu a la maison, il n'aurait aussi qu'à prendre pour femme l'héritière de cette fortune. Si peu sensible qu'il fût aux choses d'intérêt, si maladroit qu il fût à calculer, il ne pourrait pas ne pas être frappé des avantages matériels qu'il y avait dans ce mariage, sans compter ceux d'un ordre diflerent qu'elle saurait bien rappeler adroitement et faire valoir lorsqu'il en serait temps.
Il importait donc qu'à ce moment ces avantages matériels, maison, fortune, etc., fussent aussi considérables que possible, puisque plus ils seraient grands, plus grande
serait Tinfluence qu'ils exerceraient sur l'esprit, et finalement sur la résolution de Claude.
Aussi s'employa-t-elle activement avec tout ce qu'elle avait d*adresse'et de finesse à veiller à ce que la fortune de Véronique ne se trouvât pas des maintenant diminuée par des prodigalités inutiles ou par des dispositions dangereuses.
Ce fut ainsi qu'elle ne permit pas à Véronique, qui la consultait en tout, de faire de trop grosses dépenses pour compléter son trousseau et pour ses toilettes de mariage. Bien que Véronique ne fût pas coquette, elle était disposée à se donner tout ce qu'il y avait de plus élégant et de plus cher, et cela pour plaire à Claude. Nathalie la retint, et, par des observations amicales, par des critiques railleuses, par des conseils marqués au coin de la sagesse, elle réduisit ces dépenses de trousseau et de toilette à de modestes proportions.
— Garde ton argent, disait-elle ; ne te laisse pas entraîner à des achats qui vieilliraient vite ; tu les feras plus tard au fur et à mesure de tes besoins ; ce ne serait pas plaire à ton mari que de te montrer prodigue.
Mais ce qui plus que ces dépenses avait une importance considérable, c'était les dispositions du contrat de mariage, et notamment le chapitre des donations.
Véronique avait toujours eu des élans de générosité, et lorsqu'elle était heureuse elle aurait volontiers donné tout ce qu'elle possédait à ceux qu'elle aimait: 41 ne fallait pas que cela se produisit dans le contrat de mariage, et que, prise d'un élan d'enthousiasme, elle donnât toute sa fortune à son mari, car alors il n'y avait plus d'héritière de Véronique et la combinaison, qui reposait sur cet héritage tombait à l'eau.
Malheureusement pour Nathalie il ne lui était pas aussi facile d'agir pour le contrat que pour le trousseau. Sans
doute elle pouvait représenter à Véronique tous les dangers qu'il y apour une femme àfaire donation de sa fortune par contrat de mariage, ce qui lui lie les mains et Tempéche de reconnaître* plus tard, par un acte réfléchi, la tendresse qu'on a eue pour elle, aussi bien que de se venger de la vie douloureuse qu'on lui a imposée. Seulement ce langage, naturel dans la bouche d'une étrangère, devenait bien difficile dans la bouche d'une héritière ; en tout cas il devenait grandement dangereux pour l'avenir, s'il était répété par Véronique à Claude, ou à tout autre personne.
Mais ce qui lui était impossible à elle, ne l'était point à une autre. Parmi leurs parentes, elles avaient une vieille cousine qu'on appelait la cousine a Ça-va-t-il », parce que c'était avec ce mot qu'elle abordait tout le monde, petits ou grands, et qui avait toujours été l'oracle de la famille. Elle devait cette autorité incontestée, un peu à sa qualité de sœur d'un chanoine de la cathédrale, ce qui lui avait valu une respectueuse considération, et surtout à son caractère personnel, despotique et égoïste, qui la faisait commander et parler haut partout où elle se trouvait. De cet égoïsme elle avait donné une preuve qui pendant longtemps avait été un sujet de plaisanterie pour la ville: le feu avait pris dans la cathédrale et W^^ Lerissel se lamentait, criant les mains jointes: « Mon Dieu quel malheur, la cathédrale brûle et mon frère a oublié ses sandales dans la sacristie. » Avec cela, fanatique des droits de la famille et du principe d'héritage à ce point qu'elle n'avait pas permis à son frère, dominé par elle, de faire un testament pour laisser une certaine somme aux pauvres, lui représentant durement qu^elle l'avait soigné pendant toute sa vie, et qu'elle avait besoin pour elle de tout ce qu'il possédait; s'il voulait donner des aumônes aux pauvres, elle s'engageait à les donner elle-même par testament. Evidemment une
femme qui était dans ces idées et qui ne craignait pas de les défendre, n*admettrait jamais une donation par contrat de mariage.
Nathalie manœuvra donc auprès de la cousine « Ça-vail » pour lui faire jouer le rôle dont elle ne pouvait pas sa charger ; mais bien entendu ce ne fut pas franchement. Au lieu de blâmer cette idée de donation, elle lapprouva de toutes ses forces :
— Quand on aime, quoi de plus doux que de donner à celui qu'on aime, quoi de plus naturel que de chercher à prouver son amour.
— En parlant ainsi tu ne prouves que ta sottise, répondit la cousine, et je ne permettrai pas une pareille folie.
^ Mais ma cousine...
— Je sais ce que je dis, peut-être.
En effet elle se remua si bien, elle parla tant, elle agit si vigoureusement sur tout le monde, parents, amis,* notaire, que Véronique renonça à un projet auquel Claude ne paraissait pas tenir, et qu*il repoussait même avec délicatesse et dignité.
Le contrat fut donc rédigé comme le désirait Nathalie, c'est-à-dire que ce fut un de ces solides contrats normands qui mettent la fortune d'une femme à l'abri des dissipations ou de la mauvaise gestion d'un mari à peu près aussi sûrement que si cette fortune était enfermée dans les caisses de la Banque de France.
Toutes ces précautions pour le mobilier, la maison et la dot étaient sans doute excellentes ; au point de vue de la question matérielle, elles produiraient sûrement leur effet sur Claude au moment voulu ; mais il y avait une autre question qui préoccupait encore Nathalie, et qui, pour elle, était d'une importance non moins grande.
S'il était bon de tout faire pour que Claude lui revint plus tard, il était non moins bon de faire quelque chose aussi pour que, dès maintenant, il ne s'éloignât pas trop d'elle ; et peut-être même cela était-il mieux encore.
C'était sous la pression de l'implacable nécessité qu'elle avait subi ce mariage ; mais en le voyant près de s'accomplir, quand elle pensait que dans quelques jours Véronique allait être la femme de Claude, de son Claude^ de son amant, de l'homme qu'elle aimait, elle tombait dans des accès de rage ou de désespoir.
Ce n'est pas du tout la même chose de se dire « cela se fera » ou « cela va se faire. » Contrainte d'accepter ce mariage qu'elle ne pouvait plus espérer empêcher, elle s'était dit : « Eh bien, qu'ils se marient, j'aurai mon jour. » Mais ce qui approchait, ce qui arrivait, ce qu'elle voyait, ce qu'elle touchait, c'était le jour de ce mariage, et non
LE DOCTEUR CLAUDE. 3i
son jour à elle; il était loin encore celui-là, tandis que Tautre était menaçant.
C'était généralement la nuit que cette pensée l'obsédait le plus cruellement, dans la solitude et le silence de sa chambre, après que pendant la soirée qui venait de s'écouler, elle avait dû endurer, avec un visage souriant, le supplice de voir Claude auprès de Véronique.
Pendant ses premières visites, Claude s'était tenu enfermé dans une certaine réserve ; il ne lui convenait point de paraître vouloir se venger; mais peu à peu cette réserve s'était effacée; il avait été entraîné par la situation même dans laquelle il se trouvait, par la tendresse qu'il lisait dans les yeux de Véronique, par l'amour qu'il sentait dans son propre cœur, et il n'avait plus mis de sourdine à son accent pas plus qu'il n'avait éteint ou voilé son regard; il aimait Véronique, il venait près d'elle pour l'entretenir de cet amour; il lui disait cet amour; il le lui montrait ; c'eût été un crime envers elle que d'agir autrement. D'ailleurs, convaincu maintenant que Nathalie avait pris son parti de ce mariage, il n'avait pas besoin de se contraindre par pitié pour elle ; on est en général parfaitement indifférent aux amours de ceux qu'on n'aime pas, ou qu'on n'aime plus.
Mais ce n'était pas avec indifférence qu'elle voyait les manifestations et le développement de cet amour, c'était avec fureur, et une fureur qui, elle aussi, allait chaque jour se développant.
Jusqu'où irait-il, cet amour?
Celui de Véronique pour Claude, elle savait jusqu'où il irait, et comment il finirait.
Mais celui de Claude pour Véronique?
C'était celui-là surtout qui l'inquiétait, qui l'angoissait. Un caprice, elle se sentait capable de lutter contre un caprice et certaine de l'effacer, mais contre un amour véri-
table, qui aurait enfoncé ses racinesjusqu*au plus profond du cœur, elle n'avait plus ni la même certitude, ni la même confiance. D'ailleurs, elle ne voulait pas qu'un pareil amour pût naître dans Claude, et la pensée seule que cela pouvait arriver, lui donnait un frisson mortel qui glaçait le sang de ses veines de la tête aux pieds et Tétoufifait.
Elle n'était pas femme à se laisser aveugler par un sot dédain, et à ne pas reconnaître des qualités chez ufie rivale, parce que ces qualités la menaçaient. Mieux que personne, elle savait ce qu'était Véronique et ce qu'elle valait. Elle était redoutable, cela n'était que trop certain; redoutable par ses qualités physiques aussi bien que par ses qualités morales; et ce qu'il y avait de certain aussi, c'était que, par une sorte de fatalité, ces qualités devaient précisément plus que d'autres, plaire à Claude et le toucher facilement.
Cela elle ne voulait pas. ^
Qu'il l'épousât, cela était déjà bien assez horrible.
Mais qu'il l'aimât, elle ne pouvait pas admettre et supporter une pareille pensée. Elle ne le pouvait pas pour le présent, par jalousie. Et elle ne le pouvait pas pour l'avenir, par prévoyance. Comment le guérirait-elle de cet amour? Et si elle ne le guérissait point, comment le ramènerait-elle ?
Et cependant elle ne pouvait pas se faire illusion et s'endormir dans une sécurité trompeuse : cet amour, elle le voyait chaque soir grandir devant elle et s'épanouir sous ses yeux.
Combien de fois avait- elle été obligée de sortir précipitamment pour ne pas éclater; alors elle s'en allait dans le cabinet de consultation; elle s'y enfermait et elle usait sa fureur à se promener de long en large, en tenant dans sa main le flacon qui renfermait les graines d'inée ; elle regardait ces graines^ elle leur parlait.
Plus tard elles seraient la délivrance.
Mais pour le moment?
Resterait-elle donc ainsi impuissante jusqu'au jour du mariage? ne trouverait-elle rien? n'inventerait-elle pas quelque combinaison pour que Véronique se perdît ou tout au moins s'amoindrît aux yeux de Claude, pour qu'elle descendît du piédestal sur lequel il était en train de l'élever, pour qu'elle se dépouillât de ses rayons et devînt tout simplement une femme comme les autres? C'était cela qu'il fallait présentement, et non autre chose ; c'était que Véronique elle-même agît, et de telle sorte que l'amour qu'elle inspirait, au lieu de grandir encore, s'arrêtât et diminuât. Dans les dispositions où était Claude, per« sonne ne pouvait avoir d'influence sur lui, personne excepté Véronique.
Un soir qu'elle était ainsi sortie du salon emportée par la jalousie et qu'elle marchait fiévreusement dans sa chambre se demandant ce qu'ils disaient, ce qu'ils faisaient depuis qu'elle les avait laissés seuls, les voyant penchés l'un vers l'autre les yeux dans les yeux, les mains enlacées, entendant leurs paroles et souffrant les plus cruelles tortures, tout à coup une idée traversa son esprit, et elle se dit qu'au lieu de se désespérer de la tendresse de ce têteà-tête, elle devait au contraire souhaiter que cette ten» dresse fût plus grande encore et plus irrésistible.
Bien certainement, une des qualités de Véronique qui plaisait le plus à Claude, c'était son innocence : il n'y avait qu'à la regarder et à l'écouter pendant une minute pour être convaincu qu'on était en face d'une honnête fille, honnête de cœur aussi bien que d'esprit, et qui toute sa vie serait une honnête femme. Il y avait comme un parfum de pureté et d'honnêteté virginale qui se dégageait d'elle et vous pénétrait. Par là, elle avait touché Claude, et profondément, cela sautait aux yeux. C'était donc là
qu'il pouvait être utile de Tatteindre; c'était là qu*il fallait agir pour tâcher d'arriver à ce qu'il dit d'elle : « Elle est une femme comme les autres. »
Nathalie connaissait trop bien Claude pour ne pas comprendre que depuis qu'ils avaient rompu, il avait dû lui reprocher la franchise avec laquelle elle avait été à lui, la facilité avec laquelle elle s'était donnée. Combien de fois n'avait-il pas dû faire des comparaisons entre ce qu'elle avait été alors et ce qu'était maintenant Véronique.
Ah! comme Véronique perdrait vite son prestige si l'on pouvait empêcher ces comparaisons, et si l'on pouvait faire dire à Claude : « Elle est comme les autres. »
Nathalie rentra dans le salon calmée, et lorsque Claude se fut retiré, elle accompagnaVéronique dans sa chambre, et s'installa près d'elle.
— Que dites-vous donc, lui demanda-t-elle, . pendant que je vous laisse seuls? J'espère que M. Claude se montre plus tendre qu'il ne l'est devant moi.
Véronique se détourna pour cacher la rougeur qui avait empourpré ses joues.
— Et toi? continua Nathalie. Au moins profitez de la liberté que je vous accorde, car, tu me rendras cette justice, que je vous la laisse belle. Pour cela, je ne suis pas du tout Française, et je trouve que notre surveillance a quelque chose d'aussi blessant pour la jeune fille, que d'irritant pour l'homme. Au reste, si j'étais homme, et je crois qu'il y en a beaucoup qui pensent comme moi à ce sujet, je voudrais tenir ma femme d'elle-même et non de la loi. La belle affaire de se donner à son mari. Ce n'est pas une preuve d'amour. On obéit à la loi, voilà tout. Et je comprends très-bien qu'un homme ne soit point flatté de cette obéissance. Quelle différence, quand, à la place d'un acte d'obéissance passive, il y a un acte de volonté, un élan d'amour, un témoignage de confiance; le plus
grand qu'une jeune fille puisse donner à celui qu'elle aime. A la bonne heure, voilà ce qui flatte, voilà ce qui touche, voilà ce qui fait qu'un homme aime sa femme toute sa vie, sans avoir la pensée de demander à une autre cet élan d'amour qu'elle a eu pour lui, ce témoignage de confiance qu'elle lui a donné.
Véronique écoutait troublée et confuse, sans oser lever les yeux qu'elle tenait attachés sur une fleur de ses rideaux, se demandant si c'était sérieusement que sa cousine parlait.
Nathalie remarqua cette confusion :
— Ce que je dis t'étonne, continua-t-elle, je comprends cela; c'est que mon langage n'est pas celui de l'hypocrisie, c'est celui de la sincérité ; c'est celui d'une femme qui connaît la vie. Il est d'usage qu'une mère qui marie sa fille, lui montre ce qu'est le mariage et lui donne tout bas des conseils pratiques. Je remplace près de toi ta mère que tu n'as plus. Certes, ce que je viens de te dire n'est point un conseil que je te donne; j'ai voulu tout simplement lever le voile qui cachait certaines choses que les jeunes filles ne connaissent pas. Mais ce qui est un conseil que je te donne expressément, c'est ce que je vais te dire maintenant, car puisque nous sommes sur ce sujet qui paraît t'embarrasser, il vaut mieux aller jusqu'au bout pour n'y plus revenir. Si je comprends qu'une jeune fille ait cet élan d'amour dont je te parlais tout à l'heure, par contre il faut qa*ime femme se renferme dans une prudente réserve avec son mari et ne s'abandonne jamais entièrement aux sentiments qu'elle éprouve ; il faut qu'elle reste toujours calme, toujours maîtresse d'elle-même, toujours digne, c'est par là qu'elle inspire le respect à son mari et qu'elle se fait aimer pour toujours, dans sa jeunesse aussi bien que dans sa vieillesse. Avant leur mariage, les hommes ont eu des maîtresses cjui, elles, ont précisément exa-
géré leur élans passionnés et surtout l'expression de leurs sensations; eh bien, il ne faut pas qu'un mari compare sa femme à ses maîtresses ; la femme doit rester respectée audessus de toutes, comme si elle était d'une nature supérieure. Tu penseras à cela, n'est-ce pas? et quand il le faudra tû voileras ton regard et tu scelleras tes lèvres, toujours, alors même que ton mari te demanderait de les ouvrir ; tu seras sage pour lui, si lui ne l'était pas pour toi. Sur ce, bonne nuit, et rêve de ton fiancé, qui bien réellement est déjà ton mari.
Et là-dessus, elle rentra chez elle ayant hâte de déposer le masque souriant qu'elle portait sur son visage.
Elle était à bout; Je regard de Véronique, ce regard si pur troublé par la confusion, la poursuivait.
Oui, tout cela était horrible, odieux; mais cela n'était-il pas odieux aussi de prendre Ihomme qu'elle aimait?
D'ailleurs, au point où elle en était arrivée, elle n'avait pas à s'inquiéter qu'une chose fût ou ne fût pas odieuse ; ce qu'il fallait uniquement, c'était que la chose dont elle s'occupait servît ses desseins.
Eh bien I ses desseins seraient servis si Véronique écoutait les conseils qu'elle venait de lui donner.
Elle connaissait Claude; s'il trouvait dans Véronique la femme qu'elle venait de façonner, le souvenir de cette femme-là ne serait pas à craindre.
Les dernières journées qui précédèrent le mariage furent employées à Temménagement de Claude dans la maison du boulevard du Château, et ce fut Véronique qui surveilla et dirigea cet emménagement.
Ce n'était point une petite affaire, car.il y avait entre le mobilier de Claude et celui qui avait appartenu au docteur Gillet de telles dissemblances, qu'il était assez difficile de les marier ensemble.
Quapd ce mariage paraissait impossible à Véronique, elle sortait d'embarras par une séparation : les meubles du cousin Gillet, enlevés de la place qu'ils occupaient en maître depuis dix ans, étaient relégués dans quelque pièce du second étage, et ils étaient remplacés par ceux de Claude qui, en dehors des qualités propices qu'ils pouvaient avoir ou n'avoir pas, en possédaient une pour Véronique supérieure à toutes les autres, — celle d'appartenir à Claude.
Mais cela ne se faisait pas sans discussions avec Nathalie, qui intervenait toujours, argumentant le plus souvent pour que les choses restassent telles qu'elles étaient, et pour qu'on procédât par adjonction au lieu de procéder par élimination.
, Véronique ne se fâchait pas, mais elle tenait bon, et doucement, en riant, elle terminait la discussion en disant:
— Puisque c'est pour moi, laisse-moi faire à mon goût. Ne pouvant pas répondre que c'était pour elle aussi
qu'elle plaidait, Nathalie était obligée de ne pas répliquer. D'ailleurs, l'expérience lui avait appris vite que toute lutte était inutile ; car, après chaque discussion. Véronique soumettait à Claude le cas qui l'avait suscitée en le prenant pour juge, et c'était toujours en faveur de Véronique que le jugement était rendu ; que celJe-ci eût tort ou raison, elle avait toujours raison aux yeux de Claude, qui par cela seul qu'elle aimait une chose, l'aimait lui-même, trouvant admirable ce qu'elle avait fait, désirable ce qu'elle avait désiré, abdiquant volonté, goût, initiative devant l'initiative, le goût et la volonté de cette jeune fille ignorante.
— C'est bien/disait Nathalie en s'efforçant de sourire, je n'ai pas la prétention de vous imposer mes idées.
Et elle les laissait seuls.
Non-seulement elle reconnaissait son impuissance à leur imposer ses idées, mais encore elle n'avait même plus l'espérance de voir réaliser celles, ou au moins une de celles qu'elle avait insinuées à Véronique : bien évidemment Véronique était avec Claude ce qu'elle avait toujours été, et si Claude témoignait à Véronique une tendresse de plus en plus vive, cette tendresse gardait le caractère de respect des premiers temps ; fiancés, rien que fiancés.
Et les journées s'écoulaient, et l'on arrivait au mariage ; il n'y avait plus qu'une semaine, plus que quelques heures ; on y était.
La veille, quand Claude vint le soir comme à l'ordinaire, il fut surpris de ne pas trouver Véronique au-devant de lui sur le perron orné d'arbustes verts.
Le docteur CLAUDE. âô
— Mademoiselle attend monsieur dans sa chambre^ dit la domestique qui était venue lui ouvrir la porte.
Il monta vivement.
Et de fait elle l'attendait au milieu de sa chambre brillamment éclairée, debout, un peu guindée dans sa toilette de mariée, le voile sur la tête, le bouquet au corsage.
Gomme il s'arrêtait à la porte surpris et ravi aussi, elle vint à lui le sourire aux lèvres, la tendresse dans les yeux, et lui tendant les deux mains :
— Pour mon mari, dit-elle, pour lui seul*
Il se mit à genoux devant elle, et en la regardant il lui baisa les mains d*un long et pur baiser.
— Alors mon idée était bonne? demanda-t-elle.
— Vous êtes un ange !
Elle le releva doucement.
— Maintenant, voulez-vous me donner la main* dit-elle, car il faut que je vous conduise.
— Où donc ?
— Dans notre maison ; j'ai voulu qu'elle soit en toilette comme moi, pour vous seul, il n'y a que cette chambre qui est restée ce qu'elle était. ^
— Et elle restera toujours ainsi, elle sera le sanctuaire ou nous garderons pieusement nos souvenirs de bonheur»
— Ils descendirent au rez-de-chaussée et dans le salon où des fleurs avaient été gracieusement groupées pendant la journée, ils trouvèrent Nathalie qui, en voyant s'avancer Véronique dans sa toilette blanche, ne put retenir une exclamation.
— Voilà pourquoi j'ai voulu m'enfermer, dit Véronique, c'était une surprise ; tu ne l'avais donc pas devinée?
Puis se penchant à l'oreille de sa cousine :
— J'ai voulu réaliser ton idéC;, dit-elle, être à lui avant le mariage»
Nathalie frémit de la tête aux pieds, mais un coup d'oeil lui fît comprendre son erreur ; par un geste de mépris elle se détourna à demi en murmurant tout bas :
— Stupide bête!
— Viens-tu avec-nous? demanda Véronique.
— Non.
Ils continuèrent leur promenade se tenant parla main, à .travers les pièces de la maison, qui toutes étaient éclairées : Véronique était fîère de son ouvrage et elle voulait un mot d'approbation de celui pour qui elle avait travaillé, — sa récompense et sa joie.
Il ne lui fit point attendre ce mot, si bien que plus d'une fois elle s'arrêta :
— Une minute, disait-elle, je suis trop émue, je ne peux plus marcher; puis le regardant en se pressant doucement contre lui : Mon Dieu que je suis heureuse.
Malgré l'opposition de Nathalie, qui avait été vive et tenace, Véronique avait voulu que son mariage fut accompagné d'une fête, et elle avait décidé avec Claude qu'après un grand dîner qui réunirait leurs témoins, leurs parents et leurs amis les plus intimes, il y aurait une soirée dansante. Ce mariage était donc un événement pour Condé, et un peu avant l'heure fixée pour la messe, l'église Saint- Etienne se trouva à peu près remplie, sinon d'amis, au moins de curieux qui, en arrivant, se tournaient vers la grand'porte pour ne rien perdre de l'entrée des mariés.
Quand Véronique passa au milieu de cette double haie, elle sentit tous les yeux ramassés sur elle, mais cela ne la troubla point et ce fut avec des sourires qu'elle répondit aux inclinations de fête qu'on lui adressait : pourquoi se serait-elle troublée? elle était heureuse autant que fîère d'être la femme de Claude.
Quelques personnes trouvèrent ces sourires de mauvais ton ; ils n'étaient point d'une jeune fille modeste; mais ces
critiques éveillèrent peu d'échos, et généralement on s'accorda pour reconnaître que la mariée était charmante.
— Le blanc lui va divinement.
— Gomme à toutes les jeunes filles.
— C'est selon; vous rappeiez-vous comme Mme Gillet, qui est cependant une belle femme, avait Tair dur dans sa toilette blanche ie jour de son mariage ?
— M"® Lerissel est au contraire la douceur même: je n'ai jamais vu des yeux plus tendres que les siens ; si je ne craignais de risquer une comparaison inconvenante, je dirais qu'elle a des yeux de chien.
— C'est le plus beau compliment qu'on puisse faire à des yeux,
— A propos de M^e Gillet, ne la trouvez-vous point bien pâle?
— Dame, ce n'est pas une fête pour elle; elle perd sa cousine et sa maison, cela est dur, sans compter qu'elle aurait peut-être bien voulu du docteur Claude pour el'e.
— Lui. pas bête du tout, a mieux aimé la jeune fille que la veuve.
— Et quatre cent mille francs que cent mille.
— C'est un heureux gaillard.
— Oui, tout lui réussit.
— Le fait est qu'il a une chance scandaleuse ; il a fait des sottises qui auraient noyé tout autre qui lui, elles l'ont porté.
— C'est incroyable î
— Il a la veine.
— Elle peut changer.
— Évidemment; d'ailleurs ces bonheurs-là ça se paie toujours.
— Heureusement ; sans cela ce serait à croire qu'il n'y a pas de justice au ciel,
— Il a des ennemis.
— Il trouve moyen de blesser tout le monde ; jusqu^aux pharmaciens qui sont contre lui parce qu'il n'ordonne que très-peu de remèdes et toujoui s les plus simples et les moins cbers.
— Ce n'est pas là un grand crime.
— Pourquoi ne pas suivre la tradition? je n'aime pas les révolutionnaires.
Cependant la cérémonie continuait, et quand l'attention de l'assistance voulait bien abandonner un moment les mariés, c'était pour se fixer sur un grand jeune homme pâle et maigre, au dos voûté, aux yeux vitreux, qui était placé à côté de Louis Mérault et que personne ne connaissait ; seul Lajardie savait qui il était :
— Jacques Niobey, un camarade à nous ; intime ami do Claude, a qui il a rendu de grands services ; il vient exprès d'Alger pour assistera ce mariage; poitrinaire jusqu'à la moelle et d'une famille de poitrinaires qui meurent les uns après les autres laissant leur fortune à Jacques ; si celui-ci ne meurt pas bientôt à son tour il sera immensément riche ; pas marié ; soyez aimable mademoiselle.
A la sacristie, les mains qui, quelques instants auparavant avaient montré des ongles, ne furent pas les moins chaudes à presser affectueusement celles de Claude, ce fut un concert de compliments et de félicitations, dans lequel toutes les voix chantèrent à l'unisson; il était heureux.
Le bonhomme Carodon lui-même vint mêler sa note au concert.
— Quand j'ai appris votre mariage, dit-il à Claude, après l'avoir tiré dans un coin, je me suis dit que vous faisiez encore une sottise parce qu'un homme dans votre situation devait avant tout chercher une famille puissante pour s'appuyer dessus, une alliée qui le défende, ce qui n'est pas le cas de M^^® Lerissel qui n'a point de famille ; mais, ma foi, après vous avoir vu auprès de votre char-
mante femme je n'ai pas la force de vous gronder ; vous êtes faits Tun pour l'autre ; soyez heureux, mes enfants.
Heureux, il Tétait pleinement ; heureux de son propre bonheur aussi bien que du bonheur de sa femme ; heureux des visages souriants ou affectueux autour de lui : Jacques Niobey, Louis Mérault, Denise, qui rayonnait.
La journée, le dîner, la soirée passèrent comme un rêve.
C'avait été une grosse question agitée en conseil de famille parmi les parents de Véronique de savoir qui conduirait la mariée à sa chambre, et la cousine Ça-va-t-il, avec son autorité d'oracle, avait fait décider que ce serait Nathalie.
— Puisque tu lui as servi de mère, c'est un devoir pour toi.
Cependant Nathalie ne paraissait pas pressée de s'acquitter de ce devoir; plusieurs fois elle avait disparu pendant assez longtemps, et chaque fois qu'elle était revenue, quelques personnes avaient remarqué qu'elle était affreusement pâle. Denise voyant les heures s'écouler et Véronique danser toujours, alla demander à Nathalie si elle ne trouvait pas qu'il était temps que la mariée se retirât. Sans répondre, Nathalie fît un signe à Véronique et elles ,sortirent. Denise alla alors avertir Claude, qui bientôt après disparut à son tour.
Lorsqu'il frappa à la porte de l'appartement de* sa femme, ce fut la voix de Nathalie qui lui répondit, puis quelques instants après, ce fut Nathalie elle-même qui lui ouvrit cette porte.
Ils se trouvaient dans une petite entrée qui communiquait directement avec la chambre, par une porte en ce moment fermée : ils étaient seuls.
Nathalie le regarda, puis d'une voix sourde :
— Jusqu'au bout, dit-elle.
L'accent de ces deux mots était si désespéré que Claude tressaillit; mais après une courte hésitation, sans rien répondre, il frappa à la porte de la chambre de sa femme.
— Entrez, dit une voix faible, celle de Véronique.
Il entra et repoussa la porte derrière lui.
Nathalie était restée immobile ; ses mains se crispèrent et tout son corps se tordit dans un spasme.
Si elle les tuait tous deux !
Durant quelques secondes elle resta devant cette porte close ; puis faisant un demi-tour sur elle-même, elle sortit.
Une voiture attendait devant le perron, elle se jeta dedans et se fît conduire rue de THôpital.
Elle quittait la fête, la lumière, la chaleur, le bruit, le rire, le bonheur.
Elle entra dans le froid, la solitude, le silence et l'ombre.
Et eux, lui et elle, dans sa maison, ils étaient aux bras l'un de l'autre !