‹ Le docteur ClaudeChapitre 4 sur 7 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

Ils vivaient sur un sommet en plein ciel.

Au-dessus du bruit de la foule et des agitations mondaines ils ne voyaient rien, ils n'entendaient rien de ce qui se passait au-dessous d'eux; le bonheur les avait enlevés sur ses ailes dans une région sereine, et il en était d'eux comme de ceux qui, pendant la belle saison, vont s'établir sur un plateau des Alpes et restent là dans une atmosphère pure, sous un ciel radieux, ne voj'ant rien, n'entendant rien du fourmillement humain des plaines noyées, à leurs pieds, dans les fumées ou. les brouillards.

Leurs visites de noces terminées, et ils les avaient faites aussi peu nombreuses, aussi rapides que possible^, ils s'étaient enfermés chez eux.

Qu'avaient-ils besoin du monde !

C'était en eux qu'était leur joie, d'eux seuls qu'ils attendaient le bonheur.

Si Claude n'avait point été retenu par les exigences de

sa profession, il aurait emmené sa femme dans quelque coin désert, où ils auraient vécu en tête-à-téte, sans voir personne, inconnus de tous. Mais, obligé de rester à Coudé, il avait voulu que les heures de tête à-tète qu'ils pouvaient se donner fussent au moins aussi fréquentes, aussi longues, aussi bien protégées qu'il était possible. De son temps, il avait donc fait deux parts : le matin et la journée, pour ses malades; la soirée, pour sa femme, mais une soirée commençant de bonne heure, au dîner qui avait été avancé réglementairement et qu'on ne retardait maintenant que dans des Cas d'une gravité extrême.

Ils ne restaient point longtemps à table, car on était en plein dans la belle saison, et ce n'est point quand le soleil brille au dehors que la table est agréable pour ceux qui ne lui demandent pas exclusivement les plaisirs de la bonne chère; c'est l'hiver sous la lumière de la lampe, devant un feu joyeux et quand le vent ou la pluie frappe les volets. Et pendant qu'ils dînaient à la hâte. Espérance, dans la cour attelait le cheval au phaéton. Aussitôt après le dessert ils se levaient ; puis, passant dans le vestibule où Véronique avait eu soin de préparer à l'avance tout ce qui était nécessaire pour sortir, ils s'habillaient et vivement ils montaient en voiture. Espérance, qui ne les accompagnait pas, ouvrait la grande porte ; Claude rendait la main au cheval. Ils étaient partis.

Alors jusqu'à onze heures ou minuit, ils étaient l'un à l'autre, entièrement, sans témoins, sans fâcheux, sans distraction.

Dans la ville, le cheval détalait grand train, car Claude le poussait, ayant toujours peur d'être arrêté au passage par quelque client « qui n'avait qu'un mot à lui dire. » Mais, arrivé dans la campagne, il ralentissait cette allure, et, ne tenant plus les renés que d'une main, il passait son autre bras autour de la taille de sa femme, et tandis qu'il

se penchait vers elle, elle relevait la tête vers lui en le regardant tendrement.

Ce n'est peut-être pas là une très-bonne manière de con • duire sur une grande route, mais le cheval avait bon caractère, et d'autre part les gens qu'ils rencontraient se rangeaient : ils le connaissaient tous.

— C'est le docteur Claude avec sa jeune femme.

— Il parait qu'ils s'aiment joliment.

Quand une ville est située, comme Condé, au centre d'une contrée accidentée et boisée, les promenades sont nombreuses, on n'a que l'embarras du choix entre des vallées aux gracieux paysages, des plaines de grande culture, des ruisseaux aux rives fraîches et des collines aux pentes couvertes de forêts.

Généralement c'était une forêt qu'ils choisissaient pour but de leur promenade ; les bois de la Rouvraye, lorsqu'ils n'avaient que peu dC; tetaps à eux, cpux de Rudemont ou du Camp-Héroult lorsqu'ils avaient plus de liberté.

Ik laissaient leur voiture dans l'auberge la plus rapprochée du bois qu'ils avaient choisi, ou bien dans une maison de garde, située en pleine forêt, ou bien encore ils attachaient tout simplement leur cheval à un poteau ou à un arbre quand il n'y avait ni auberge ni maison de garde aux environs, et la main dans la main ils s'en allaient droit devant eux.

Le soir tombait, et généralement le soleil n'était pas encore couché, mais déjà abaissé à l'horizon il faisait aux taillis un fond d'or sur lequel se détachaient la tige et les branches des grands arbres. Le silence s'était déjà établi dans la forêt; plus de coups de hache, plus de roulement de voiture, au loin seulement de temps en temps un cri d*oiseau ou le tintement argentin de la clochette des vaches qui, sous bois, regagnaient leur établepour la nuit.

Ils marchaient doucement, mais comme ce n'était pas

assez de se tenir par la main^ Véronique passait son bras sous celui de son mari, et se serrant contre lui, ils ne faisaient plus qu'un de corps aussi bien que d'âme, ils respiraient en même temps, leurs deux cœurs battaient en même temps, et sans parler leurs pensées se confondaient, s'interrogeant, se répondant en de longues et muettes conversations, jusqu'au moment où l'un d'eux jetait un mot pour bien préciser leurs sensations, la note juste sur laquelle ils les accordaient.

De place en place ils s'asseyaient, car i! ne voulait point qu'elle se fatiguât, et autant que possible ils choisissaient un endroit découvert, une bruyère où la vue pouvait s'étendre librement devant eux sur les pentes des collines boisées, et quelquefois même, en passant par-dessus les cimes des arbres, jusqu'aux plaines qui tout au loin s'étalaient et se succédaient confusément.

Assis l'un près de l'autre, tout contre l'un de l'autre, les mains dans les mains, ils restaient là à voir la nuit s'épaissir sur les bois, à s'enivrer délicieusement de la poésie du soir. Comme ces champs que noyait l'ombre, ces fumées qui flottaient au dessus des maisons perdues dans un bouquet d'arbres, ces fenêtres qui s'éclairaient de petits points rouges ; comme ces bruits lointains qui n'arrivaient à eux que faiblement, le cahot d'une voiture attardée, le meuglement des bœufs dans les herbages, les aboiements des chiens, les sonneries de l'angelus, comme tout cela était calme, comme tout cela était doux et parlait au cœur un langage qui l'attendrissait. La nuit se faisait de plus en plus épaisse et devant eux, tout au loin, comme à leurs pieds, la terre semblait s'engloutir dans Tombre, tandis qu'au-dessus de leurs tètes l'azur sombre du ciel s'emplissait d'étoiles. Le sommeil descendait sur la forêt ; l'on n'entendait plus que le fourmillement d'insectes invisibles qui travaillaient à leurs besognes noc-

turnes; et de temps en temps le bruissement de la brise qui passait dans les arbres chargée des pénétrantes senteurs que la rosée dégageait des feuilles et des fleurs rafraîchies. Alors bien souvent tout à coup, en même temps un soupir, un mot, une exclamation s'échappait de leurs poitrines, et, sans parler davantage, ils se disaient dans un baiser leur émotion et leur bonheur.

Cependant il fallait penser au retour, et toujours c'était Véronique qui la première parlait de rentrer :

— 11 faut que tu te lèves de bonne heure demain, disait-elle, partons.

Et Ton regagnait l'auberge ou la maison du garde; on montait en voiture; Véronique se pelotonnait contre son mari, et au grand trot du cheval, on courait vers la ville : qu^d ils entraient dans leur chambre, ils y apportaient la fraîcheur et le parTum de la forêt.

Que ne pouvaient-ils être ainsi toujours ensemble; mais le matin, il fallait qu'il allât à son hôpital, et ensuite qu'il visitât ses malades ; la vie n'est pas faite que de plaisir et d'amour. Quand il rentrait pour déjeuner à là hâte, parfois en quelques minutes, il la trouvait l'attendant dans la salle à manger, habillée pour lui faire fête, ayant dans sa matinée veillé à tout et tout ordonné. C'était à peine s'ils pouvaient échanger quelques paroles pressées; mais l'accent et le regard suppléaient à ce qu'ils n'avaient pas le temps de dire. 11 ne fallait pas faire attendre trop longtemps les cîients qui étaient déjà arrivés pour la consultation.

— Surtout tu ne partiras pas sans venir m'embrasser^ lui recommandait elle.

— • 11 n'y a pas de danger.

Kt il entrait dans son cabinet.

Mais quelquefois elle trouvait que la consultation se prolongeait trop ; alors elle frappait deux petits coups à la

porte qui faisait communiquer le cabinet avec le salon, et elle restait là attendant qu'il vint lui ouvrir.

— Que veux-tu?

— Je viens pour une consultation; je ne me sens pas très-bien, je crois que j'aurais besoin d'un baiser.

— Assurément, c'est là ce qu'il te faut.

Et le baiser donné, rendu, donné de nouveau et rendu encore, elle se sauvait légère et joyeuse, tandis qu'il retournait à ses malades.

Depuis la consultation jusqu'au dîner, elle restait seule ; c'était le moment où elle recevait quelques visites; c'était celui où elle en faisait, soit à Nathalie, soit à Denise, mais plus souvent à Denise qui, en plus de la sympathie qu'elle lui inspirait, avait le grand mérite pour elle d'être mère et d'avoir élevé ses enfants.

Nathalie, il est vrai, lui parlait d'enfants chaque fois qu'elles se voyaient, et même c'était avec une vive, une très-vive sollicitude qu'elle lui posait questions sur questions à ce sujet; mais si grand que se montrât son intérêt, elle n'avait pas la compétence de Denise, et c'était cette compétence, c'était l'expérience d'une mère qui touchaient Véronique, Nathalie n'avait point eu d'enfants; Denise en avait mis trois au monde, qu'elle avait nourris, qu'elle soignait, qu'elle élevait.

Et entre elles, c'était le thème inépuisable de leurs conversations.

Gomme bien des mères, Denise avait gardé une partie des layettes de ses enfants, et c'était pour Véronique une joie toujours nouvelle de se faire montrer ces layettes.

Que de questions, que d'explications.

Elle voulait que Denise lui montrât comment on atta» chait la couche-culotte de flanelle avec des épingles anglaises, et la brassière, et le bavoir, et ceci et cela.

Le soir en dînant elle soumettait ce qu'elle avait appris

à Claude, lui demandant son avis, car si elle avait confiance dans l'expérience, elle avait foi aussi dans la science ; la science de son Claude n'était-elle pas infaillible? Elle voulut commencer la layette de son enfant.

— Tu as tort de te moquer, dit-elle à Claude qui riait, il me semble qu'il n'est pas nécessaire d'être enceinte pour penser à l'enfant qu'on aura; on peut prendre ses précautions à l'avance ; cela n'est que sage ; Denise me disait que pendant qu'elle était grosse de Jeanne, elle avait été si souffrante qu'elle n'avait pu rien faire, restant allongée toute la journée ; je puis être souffrante aussi, si cela m'arrivait, je ne pourrais donc pas travailler à la layette de notre enfant; tu ne saurais t'imaginer quel chagrin ce serait pour moi; laisse-moi donc prendre mes précautions et commencer dès maintenant : je veux tout faire de ma main.

— J'ai eu tort de rire, dit Claude, car au fond du cœur je suis tout ému de t'entendre, tu seras la meilleure des mères, comme tu es la meilleure des femmes.

Et dans tous leurs entretiens l'enfant qu'ils espéraient, qu'ils souhaitaient aussi ardemment l'un que l'autre, vint prendre sa place.

Ce serait une fille ; Véronique voulait une fille et Claude n'avait pas de préférence pour un sexe plutôt que pour l'autre; elle s'appellerait Etiennette.

Puis les projets continuaient: bien entendu Véronique la nourrirait; et quand Tenfant commencerait à grandir elle l'instruirait; voilà pourquoi une fille est plus agréable pour une mère qu'un fils; on peut la garder à la maison: on s'instruit en enseignant; pour sa fille elle rapprendrait ce qu'elle avait oublié, et elle apprendrait ce qu'elle n'avait jamais su; Claude la dirigerait; elles seraient toutes deux, la mère et la fille, ses élèves; des élèves dociles, attentives qui l'aimeraient tendrement.

Quelle joie I

Il y a des instants où, dans la plénitude du bonheur, les âmes tendres ressentent un vague émoi : c'est la crainte instinctive de ceux qui se disent: « Je suis trop heureux, cela ne peut pas durer ainsi toujours.» Quand on lutte ou quand on souffre, on espère : « Gela ne peut pas durer toujours. » Quand on est pleinement heureux, quand on n'a rien à désirer, on s'inquiète et on a peur; on ne sait pas trop de quoi, mais enfin on a peur et l'on se dit que rien n'est éternel en ce monde.

Ces pensées traversaient lesprit de Véronique, un soir d'octobre qu'elle était seule dans sa chambre devant le feu, attendant Claude qu'on était venu chercher pour un malade. La belle saison était écoulée et ils avaient dû renoncer à leurs promenades nocturnes dans les bois ; les chemins étaient détrempés par les pluies d'automne, remplis de mares et de fondrières; le vent soufflait âpre apportant avec lui des bourrasques chargées des vapeurs de la mer; les nuits étaient sombres, le temps était dur, c'était maintenant le moment des soirées au coin du feu. Ellene se serait pas trop plainte de ce changement, s'il lui avait laissé son mari, car leurs heures de tête -à tète dans leur chambre étaient pleines de douceur et de charme, mais mal-

heureusement ces heures d'intimité étaient trop interrompues par un coup de sonnette; on venail cher M. Je docteur. Claude était l'homme du devoi] peu disposé qu'il fût à sortir, si peiné qu'il fût de se sé'pnrer de sa chère petite femme, de couper leur entretien ou leur lecture, il endossait son pardessus et partait : il est reconnu depuis longtemps que les médecins appartiennent à tous excepté à eux-mêmes, et qu'ils n'ont droit ni au repos, ni au sommeil, ni à l'intiniité ; la sonnette tinte, en route; il ferait heau voir qu'il ne lui obéit pas; c'était déjà un assez grand scandale dans la ville que Claude profitât de sa vogue pour faire payer double ses' visites de nuit.

Elle attendait, et, incapable de lire, incapable de travailler même à sa layette, elle songeait en regardant machinalement les bûches du foyer se couvrir de cendres blanches.

C'était dans cette même chambre, sa chambre déjeune fille, que la pensée de Claude lui était venue pour la pre mière fois et s'était imposée tout de suite à son cœur, si profondément qu'elle n'avait pu l'en arracher. Qui lui aurait prédit alors son bonheur présent : Claude était si réservé avec elle ; il était gêné par sa fortune et puis il ne l'aimait pas encore ; c'était elle qui la première avait pensé à lui et l'avait aimé.

Chaque pas qui résonnait au loin sur le pavé la troublait dans sa rêverie et lui faisait lever la tête. Mais bien avant que le passant se fût approché de la maison, elle savait que ce n'était pas Claude ; elle reconnaissait entre tous le bruit de ses pas ; elle ne confondait point avec une autre sa marche résolue.

Avant de reprendre le cours de sa méditation, elle se levait et arrangeait le feu; à son retour il serait mouillé, il aurait froid ; et elle lui disposait un fauteuil devant la

cheminée; elle approcherait le sien, et, la main dans la main, ils causeraieiit.

Mon Dieu I qu'elle était heureuse ! comme elle était douce, comme elle était charmante, comme elle était délicieuse, cette existence à deux. Et ce bonheur aurait pu manquer par suite de la délicatesse exagérée de Claude; car, lorsqu'ils se rencontraient, il semblait ne vouloir pas la regarder, il semblait ne vouloir pas parler ; il est vrai qu'il la regardait cependant timidement, furtivement, mais enfin il ne parlait pas. Que le mot décisif avait été lent à venir.

Enfin, il était venu, il avait été prononcé, et depuis, quelle félicité !

Mais cette félicité durerait-elle toujours? Rien ne pouvait-il la menacer ?

Lorsqu'il était près d'elle, une pareille pensée ne se présentait pas à son esprit : il était là, elle se sentait protégée, rassurée contre tout ; mais seule, elle ne se sentait plus aussi ferme ni aussi vaillante. Pourquoi? Elle n'en savait rien ; mais enfin, cela était ainsi, elle avait peur, nonseulement elle avait peur de l'avenir, mais encore elle avait peur du passé.

Un bruit de pas résonna sur le pavé : c'était lui. Vivement elle descendit l'escalier pour lui ouvrir elle-même la porte du vestibule, lui prendre son chapeau, lui ôter son pardessus.

Ils remontèrent ensemble dans leur chambre, et, la porte close, elle se jeta dans ses bras.

— Oh! mon bien-aimé, ta femme ne sait pas attendre.

Et elle enfonça sa tête dans le cou de son mari qu'elle mbrassa brusquement.

Puis, le prenant parla main, elle le conduisit au fauteuil qu'elle lui avait préparé et elle s'assit près de lui ; alors

ils se regardèrent, attendris, ravis comme deux amoureux qui se retrouvent après une longue séparation.

— Tu t'es ennuyée, dit-il, et je comprends que le temps ait dû te sembler long ; mais il n'y a pas eu que de l'ennui dans ton attente, — il la regarda, — il a passé delà mélancolie dans ces beaux yeux alanguis ; j'en suis sûr, bien que tu ries depuis que je suis rentré ; tu ne riais pas quand je n'étais pas là. Est-ce vrai, mignonne? Conte-moi donc ce que tu as fait; raconte-moi ce que tu as pensé.

— J'ai pensé à mon mari.

— Cela, je le sais d'avance; mais qu'as-tu pensé de ton mari?

— Qu'il est beau, qu'il est bon, qu'il est tendre, qu'il est généreux, qu'il est supérieur à tous, qu'il est fait pour être adoré, et que je savais déjà tout cela avant que lui, qui est un peu naïf, se fût seulement douté qu'il y avait une jeune fille appelée Véronique qui pourrait lui plaire un beau jour.

— Naïf, je l'accorde, mais en tout cas n'est-il pas aveugle, et nel'avait-il pas été, caria première fois qu'il avait vu Mlle Véronique Lerissel dans ses vêtements de deuil, montant le perron de cette maison, il avait été ébloui, absolument ébloui.

— Ah! cher Etienne bien-aimé, que tu es bon de parler ainsi; mais pourquoi alors ne t'es-tu pas dit : « J'épouserai cette jeune fille éblouissante ?

— Parce qu'il n'est pas dans ma nature de former des projets présomptueux, et dans ma situation c'eût été une idée présomptueuse de penser à devenir ton mari.

— Et plus tard ?

— Je ne voulais pas me marier.

— Pourquoi 1 Qui te retenait?

— La peur de ne pas rencontrer la femme que je voulais.

— Alors ta peur a été vaincue par ton amour?

— Justement.

Et il l'attira dans son bras :

— Ah! comme c'est bon, dit-il, de se laisser entraîner, et comme je bénis ma faiblesse qui m'a fait le plus heureux des hommes.

— C'est bien vrai?

— Tu doutes de ce que je te dis?

— Non, mais je veux te l'entendre dire : si tu savais comme il m'est doux, comme il m'est bon de t'entendre parler ainsi : plus de mauvaises pensées,..

— Tu en as donc eu -^

— Mais !

— Tu vois bien que je ne me trompais pas en te disant que la mélancolie avait troublé ces yeux. Pourquoi cette mélancolie?

— Tu ne te fâcheras pas?

— Rien de toi ne peut me fâcher; mais tu me peinerais en ne parlant pas.

Elle saisit les mains de son mari et l'attirant un peu vers elle, elle le regarda dans les yeux :

— Je me suis demandé, dit elle lentement, d'une voix que l'émotion rendait tremblante, si autrefois tu n'avais pas eu un attachement pour quelque jeune fille que tu aurais dû épouser et dont tu aurais gardé longtemps le souvenir, assez longtemps pour rester insensible à toute autre influence. Veux-tu répondre?

— Certes.

— Eh bien?

— Eh bien cette jeune fille n'a jamais existé.

Cette demande le troubla et l'inquiéta. Pourquoi Véronique si Gonflante, Véronique qui se sentait si tendrement aimée, qui le reconnaissait, qui le disait sans cesse, pourquoi avait-elle eu cette pensée? Qui avait pu la faire

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naîlre en elle? Qui avait pu la lui suggérer? Avait-elle vu quelqu'un? L'avait-on effrayée par quelque parole imprudente ou perfide. 11 tremblait toujours à ce sujet. Bien que rassuré du côté de Nathalie, qui montrait une indifférence parfaite, il avait toujours peur. Longuement il examina sa femme et il se rassura. Evidemment c'était d'elle-même qu'elle était venue à cette curiosité jalouse. Ce visage dans lequel il était si facile de lire, ces yeux grands, ouverts par la franchise et la loyauté, ne cachaient rien: si elle avait montré du doute en adressant sa question, la réponse de son mari lui avait fait relever la tête glorieusement»

— Cela m'est venu, dit-elle, en me rappelant que tu avais été embarrassé lors de nos premières entrevues.

— Je ne voulais pas me laisser aller à t'aimer.

— Ainsi il n'y a pas eu d'autre jeune fille que Véronique que tu aies voulu pour femme.

— Jamais.

— Et quant au reste, il ne faut pas s'en inquiéter, n'estce pas?

— Le reste?

— C'est ton ami Lajardie, — un ami bien exaspérant souvent par ce qu'il dit, — qui prétend que tous les hommes ont un passé.

Bien qu'elle parût rassurée, sa voix tremblait et montrait son trouble.

Après quelques secondes de réflexion, il voulut s'expliquer sur ce sujet une bonne fois pour toutes :

— Le passé des hommes qui adorent leur femme, dit-il, n'existe pas, il n'a même jamais existé. Il ne faut pas raisonner de l'amour d'après ce que nous sentons ou ce que nous avons éprouvé. Eh bien, quand on se place à ce point de vue de l'expérience générale, on constate qu'un amour nouveau efface sans retoiy:' et irrévocablement un amour qui l'a précédé; il en efface jusqu'au souvenir. Si cela est vrai de

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Tamour qu'inspire une maîtresse, combien cela Fest-il plus encore de Tamour qu'inspire une femme bien-aimée, sa femme, à soi. A sa femme on donne son nom, son honneur ; pour sa femme on travaille ; sa femme on l'estime ; on lui reconnaît toutes les vertus; on la respecte, on la fait respecter; on veut des enfants d'elle; on recherche les liens qui peuvent vous unira elle plus solidement*

Parlant ainsi il lui passa un bras autour de la taille :

— Jet'écoute, dit-elle tendrement, va, va.

— Sa femme on la dirige dans la vie; on croit qu'on lui est indispensable ; on a des attentions et des tendresses maternelles pour elle. Et ces sentiments, on ne les éprouve que pour la petite femme aimée, pure, honnête, la femme de son choix, sa femme. Si tu connaissais la vie, sainte petite ignorante, tu saurais qu'à une maîtresse on ne donne rien de tout cela. Parfois, une maîtresse étourdit son amant, et lui fait faire ou lui fait dire bien des sottises, mais si un jour elle lui demande son appui, ou simplement son bras aux yeux de tous, le meilleur trouve des excuses pour refuser. Si peu héroïque que cela soit, cela est ainsi, cependant. Alors, qu'est-ce qu'une femme honnête et aimée peut craindre de pareils souvenirs? Qu'en reste-t-il ? Bien souvent rien du tout. Quelquefois même un certain mépris pour celle qui, à un moment donné, a cependant soulevé en vous des élans d'enthousiasme ; car le jour où la tête ne s'exalte plus, la maîtresse qu'on a cru aimer n'est même plus estimée; si, par hasard, on découvre qu'elle a eu depuis d'autres amants on s'en amuse et on en rit; plus elle en a, plus c'est drôle. Voilà la vie, chère petite adorée ; voilà le cœur humain, sinon toujours, au moins le plus souvent. Que la femme que vous avez épousée vous trompe, vous la tuez...

Elle se jeta dans ses bras :

— Alors, dit-elle en souriant, je suis assurée de ne moU' rir que de vieillesse.

Bien que Véronique n'eût pas de plus grande joie que d*être seule avec son mari en tête-à-tête, seule pour le dîner, seule pour la soirée, seule toujours, elle avait pensé qu'elle devait recevoir Nathalie à dîner une fois par semaine, et elle avait naturellement fait part de cette idée à Claude : — Nathalie devait bien s'ennuyer dans son petit appartement; n'était-il pas convenable qu'ils l'invitassent à dîner tous les jeudis ; en même temps que c'était s'acquitter d'un devoir de convenance, c'était payer une dette de reconnaissance, d'amitié, de parenté.

Gomme sa femme, Claude eût préféré le tête-à-téte à ces réunions, et cela pour les mômes raisons que Véronique, puis aussi pour des raisons qui lui étaient personnelles: Nathalie le gênait, et il eût voulu qu'elle ne se trouvât pas en tiers entre sa femme et lui; mais il n'avait pas pu s'opposer au désir de Véronique, et il avait donné son autorisation à cette invitation, se promettant tout bas d'atténuer ses effets désagréables par d'autres invitations faîtes pour le même jour ; devant deux ou trois personnes il serait beaucoup plus libre que devant Nathalie; la conversation prendrait une marche générale au lieu de rester embarrassée et difficile sur des sujets intimes.

Mais Nathalie n'avait pas accepté ces invitations:

— 11 ne faut pas déplaire à ton mari, avait-elle répondu à Véronique, il n'a pas voulu que je reste dans cette maison, afin de vivre avec toi dans une étroite intimité. Je ne veux pas troubler votre tête-à-tète, au moins pour le moment ; nous verrons plus tard.

Bien entendu elle n'avait pas souci de troubler ou de ne pas troubler leur tête-,à-tete, mais elle voulait s'épargner les souffrances qu'elle endurait à les voir se témoigner mutuellement leur tendresse et leur amour: cela était au-dessus de ses forces.

11 importait qu'elle ne se trahît point et qu'elle continuât de leur montrer et de montrer à tous le masque souriant qu'elle avait adopté. Placée entre eux, à table ou au coin du feu, elle n'eût peut-être pas été maîtresse de se contenir, et certainement elle eût éclaté devant un regard trop tendre ou une parole trop passionnée. Mieux valait ne pas s'exposer à ce danger; mieux valait ne pas voir Claude, que le voir aux genoux de sa femme.

Mais pour renoncer à ces dîners, elle n'avait pas renoncé à exercer sa surveillance sur Véronique, et il était rare qu'elle laissât s'écouler un jour s?ns venir au boulevard du Château « en passant » et généralement elle s'arrangeait pour arriver pendant l'absence de Claude; elle s'épargnait ainsi la colère et la douleur que lui causeraient des scènes de tendresse trop vive, en même temps qu'elle s'assurait le moyen d'interroger Véronique librement et de la faire parler.

Presque toujours quand elle arrivait elle trouvait Véronique travaillant à sa layette et tout naturellement c'était de l'enfant qu'on parlait.

La première fois qu'elle avait vu Véronique occupée à coudre un béguin, elle avait éprouvé un saisissement tel qu'elle] élait restée quelques secondes sans pouvoir

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articuler un'mot, mais quand elle avait été rassurée par quelques paroles de Véronique, elle avait trouvé que ce travail, qui Tavait d'abord si cruellement suffoquée, pouvait lui fournir des prétextes commodes pour faire jour par jour l'enquête qu'elle avait si grand intérêt à poursuivre.

— Pour quand? disait-elle en arrivant.

Et après que Véronique avait été obligée de répondre que la situation n'avait pas changé, elle continuait :

— Vous ne me donnerez donc jamais un enfant, que je sois sa marraine?

Et quand le soir Véronique, qui racontait fidèlement à son mari tout ce qu'elle avait fait dans sa journée, tout ce qu'elle avait dit et ce qu'on lui avait dit, rapportait ce propos à Claude, celui-ci se disait que décidément Nathalie était bien guérie et qu'il avait eu tort de la croii e capable de mettre à exécution les menaces qu'elle avait pu proférer dans un accès de colère, mais dont cett»î colère seule devait porter la responsabilité. Violente, oui sans doute, passionnée, exaltée, mais cela seulement.

Et si parfois en rentrant, le lendemain, il la trouvait près de Véronique, il adoucissait volontairement, par un sentiment de pitié, la réserve et la froideur qu'il avait pris l'habitude de lui marquer. A la regarder il se sentait même quelquefois attendri ; si elle était sincère, comme elle avait dû souffrir. Aul refois elle était recherchée et même coquette dans sa toilette et sa tenue, maintenant il semblait, au contraire, qu'elle se fût abandonnée. Ce n'était plus la femme superbe d'audace qu'il avait connue, fière de sa beauté, défiant les faiblesses de la commune nature. Enfoncée dans un fauteuil où elle se tenait comme engourdie dans une molle langueur, elle ne laissait paraître quelque chose de son ardeur ancienne que dans quelques éclairs que lançaient tout à coup ses yeux noirs

cernés ; mais cet éclat d'un feu sombre s'éteignait aussitôt: elle reprenait son attitude humble; et quand elle se levait pour partir c'était nonchalamment qu'elle s'en allait, marchant avec lassitude, n'ayant plus rien de cette légèreté, et de cette souplesse autrefois si remarquables en elle.

A côte des interrogations qu'elle ne ménageait point à Véronique, il y avait les conseils qu'elle lui prodiguait.

— Surtout ne donne pas une fausse joie à ton mari, ne parle qu'après certitude, il paraît qu'on se trompe bien souvent; tu comprends que la déception lui (Jauseserait un très-vif chagrin ; préviens-moi donc tout d'abord si tu te crois enceinte.

Et elles discutaient les signes certains auxquels se reconnaît la grossesse ; mais Véronique qui chaque jour interrogeait Glaude,en savait plus que Nathalie sur ce sujet

C'était pour Nathalie un grand soulagement que Véronique répondît toujours négativement à ses questions, et, à vrai dire, c'étaient ces réponses négatives qui lui faisaient retarder la mise à exécution de son plan. Quelle force pour elle plus tard quand elle pourrait dire :

— Elle n'était même pas propre à avoir des enfants.

Il ne fallait rien moins que la puissance qu'elle comptait trouver dans cette accusation, justifiée par le temps, pour lui faire supporter les révélatio)is qui, dans ces entiens, la frappaient.

Jamais situation avait-elle été plus horrible que la sienne 1

C'était de la bouche même de sa rivale qu*elle apprenait combien celle-ci était aimée. Et telles étaient les cruelles nécessités de cette situation, qu'elle devait provoquer elle-même ces confidences qui l'exaspéraient.

— Encore. Encore ce détail. Précise tout. Ne laisse rien à deviner.

Et elle interrogeait; et elle écoutait; et c^était sans trahir son angoisse qu'elle devait poser ses questions ; comme c'était sans exhaler sa colère qu'elle devait entendre les réponses.

Bien souvent* elle était revenue aux conseils qu'elle avait donnés à Véronique avant le mariage, mais toujours inutilement.

Bien souvent elle avait essayé de manœuvrer de façon à susciter entre eux des difficultés et même des sujets de querelles, qui devaient à un moment donné les éloigner l'un de l'autre, mais c'avait été aussi toujours inutilement.

Il n*y avait pas d'illusions à se faire : ils s'aimaient, rien ne pouvait maintenant les empêcher de s'aimer, rien ne pouvait les séparer, — rien que la mort.

Alors, quand elle rentrait chez elle, dans son appartement solitaire et froid, elle tombait dans des accès d'accablement et de désespoir.

Etait-il femme plus malheureuse qu'elle !

Tout l'accablait, l'écrasait, et il fallait qu'elle portât continuellement dans son esprit et dans son cœur la pensée effroyable de tuer elle-même de sa propre main sa cousine.

Si ses journées étaient horribles, combien atroces étaient ses nuits.

Jamais de distraction: toujours et toujours du matin au soir et du soir au matin la même pensée.

En s'installant rue de l'Hôpital, elle n'avait pas voulu prendre de domestique ; elle avait seulement une femme de service qui venait pendant quelques heures, de sorte que, cette femme partie, elle restait seule, entièrement seule avec elle-même, car son amie fidèle d'autrefois, sa chatte bien-aimée, sa lady Jane, n'avait pas voulu s'installer rue de IHôpital, et bien qu'on l'y eût apportée

plusieurs fois, elle était toujours retournée boulevard du Château, là où elle avait été élevée, là où elle avait ses habitudes, dans sa maison, sa maison qu'elle aimait et ne voulait pas quitter.

Lady Jane en allant ef venant, en la caressant, l'eût distraite, tandis que seule, du matin au soir, elle restait avec la même pensée.

Sans aucun doute, la loi a raison de punir la préméditation ; mais cependant il est juste de reconnaître que la préméditation d'un crime longuement préparé et longtemps ajourné impose à celui qui a résolu ce crime, des tortures qui, dans une nature intelligente, capable de raisonner aussi bien que de sentir, commencent Texpiation d'une façon terrible.

C'étaient ces tortures que Nathalie endurait et qui, au lieu de la retenir dans l'exécution de son dessein, la poussaient à en finir. Elle était à bout de forces.

Sur ces entrefaites le banquier Thivolet se décida à mourir tout à fait, et lorsqu'on ouvrit son testament, il se trouva qu'il n'avait rien laissé du tout à M^e Gillet, qui, disaient les mauvaises langues, devait être sa légataire et avait fait tant de choses pour cela.

Quel étonnement ! on ne parlait que de Thivolet et de Mme Gillet.

— Pour moi, disait Lajardie, je trouve les choses bien ainsi. D'abord c'est le triompe de la justice providentielle, c'est la revanche de la vertu, et ça c'est beau comme un dernier acte de mélodrame. Et puis ça me flatte de penser qu'un homme peut avoir quelquefois plus de malice qu'une femme : ce vieux coquin a joué M»ne Gillet qui n'est pas bête, cependant. Maintenant ça va être un spectacle intéressant de voir Mme Gillet, privée de cette fortune qu'elle attendait, manœuvrer pour trouver un mari : sur qui va-t-elle opérer ?

Si cet événement causa une vive surprise dans la ville et fournit pendant assez longtemps le sujet de toutes les conversations, il frappa Claude et le fit réfléchir.

Les accusations portées contre Nathalie étaient donc fausses ; puisque Thivolet ne lui avait rien laissé, il n'avait donc pas été son amant, comme tant de gens l'avaient soutenu, sans en savoir rien sans doute.

Si cela était, et à raisonner froidement il semblait que cela dût être ainsi, Nathalie avait donc pu très-justement soutenir et jurer qu'elle était innocente.

Alors en ne la croyant pas, en ne voulant pas écouter ses protestations et ses serments il n'avait pas été juste envers elle.

Une pareille conclusion se formant dans son esprit en ce moment, ne pouvait pas le faire regretter d'avoir rompu avec Nathalie, mais au moins pouvait-elle l'amener à modifier ses sentiments envers celle-ci.

Tout bas il se prit à la plaindre.

Et comme la franchise faisait le fond de son caractère, tout haut il se mit à lui témoigner une sorte de sympathie.

11 lui devait bien cela, s'il ne lui devait pas davantage, car enfin il avait dû la faire cruellement souff*rir, nonseulement en l'abandonnant alors qu'elle l'aimait toujours, mais encore en prenant Véronique pour femme.

11 crut qu'il pouvait se livrer à ces sentiments avec d'autant moins de danger qu'il était bien certain de ne plus l'aimer du tout, et qu'il s'imaginait, d'autre*part, qu'elle-même ne l'aimait plus; si elle l'avait aimé encore elle n'aurait assurément pas pu vivre dans leur intimité et supporter avec un visage souriant les marques d'amour quil donnait à chaque instant à Véronique. Pourquoi l'amitié ne succéderait-elle pas à l'amour?

Mais ce qui n'était que simple sympathie pour lui,

et jusqu'à un certain point pitié, fut tout autre chose pour Nathalie.

En voyant ce changement dans les sentiments de son ancien amant, elle se laissa prendre par Tespérance :

— lime revient, se dit-elle; il commence à en avoir assez de sa femme: il nous compare; il me rend justice; s'il était libre il me reviendrait tout à fait.

De là à se flire qu*il fallait qu'il eût cette liberté, il n'y avait qu'un pas ; elle le franchit.

Il était temps que Véronique commençât à être malade.

Elle avait tout prévu, tout arrangé — une seule' chose exceptée: comment administrerait-elle l'inée? On verrait; elle se laisserait guider par les circonstances.

Mais le moment était venu de préciser ce comment, et de chercher les chances favorables que les circonstances pouvaient offrir.

Elles étaient rares.

Si elle avait habité la maison, elles eussent été fréquentes, au contraire; rien ne lui eût été plus facile que trouver le moyen de verser dans un liquide que Véronique aurait dû boire une goutte de Textrait alcoolique d'inée qu'elle avait préparé ; mais aux heures où elle venait, Véronique ne prenait rien et il était bien difficile de trouver un prétexte poiv* la faire boire ; très-probablemement ce prétexte n'amènerâlit pas le résultat cherché, et l'amenâtil, une intervention si directe et si manifeste serait en tout cas dangereuse.

Ce qui pouvait devenir dangereux aussi, c'était que Claude assistât à la crise que le poison devait provoquer; mieux valait que cette crise fut racontée; les médecins ont des yeux que le vulgaire n'a pas, et devant lui pou-

valent se produire des symptômes assez caractéristiques pour exciter ses soupçons.

Après avoir examiné la situation à tous ses points de vue, elle décida donc d'attendre que le hasard amenât à peu près naturellement la chance favorable qui lui était nécessaire.

Sans doute, cette attente nouvelle était exaspérante après toutes celles qu'elle avait dû déjà s'imposer, mais elle n'avait pas si laborieusement, si douloureusement arrangé son projet pour le faire échouer elle-même par une hâte imprudente.

Elle ne manquait jamais de se mettre à sa fenêtre lorsque Claude entrait à l'hôpital ou lorsqu'il en sortait ; un matin un peu avant l'heure ordinaire de cette sortie, elle vit Ja voiture de Claude arriver devant la porte de l'hôpital et se ranger le long du trottoir ; pour elle qui connaissait les habitudes de Claude, cette manœuvre était aussi claire qui si Espérance sur son siège l'avait expliquée à haute voix ; elle voulait dire que Claude au lieu de faire à pied ses visites dans la ville comme tous les jours en sortant de son service, allait s'en aller tout de suite à la campagne pour un cas pressé, et que par conséquent il y avait bien des chances pour qu'il ne rentrât pas déjeuner avec Véronique.

Son parti fut pris tout de suite ; elle assisterait au déjeuner de Véronique.

Claude sortit de l'hôpital, et la voyant à la fenêtre, il lui fit de la main un signe affectueux.

Assurément, elle ne pouvait pas se tromper : elle lui était toujours chère.

L'heure était venue.

Elle ouvrit une armoire et elle en tira une fiole de verre contenant un liquide d'une couleur légèrement opaline ; avec un compte-gouttes elle prit une toute petite quantité

de ce liquide qu'elle laissa tomber dans un flacon en cristal taillé qui avait dû contenir autrefois des sels ; mais sa main tremblait et deux gouttestombèrentàcôté du flacon dont le col était très-étroit.

Aurait-elle peur?

Elle se leva et se regarda devant la glace : une pâleur mortelle avait décoloré son visage.

Quelle misérable femme elle était, sans force et sans caractère !

Mais ce moment de faiblesse ne dura pas ; elle avait trop longuement discuté son projet, elle s'en était trop souvent démontré la légitimité pour se laisser arrêter par un mouvement instinctif.

A réfléchir, elle se dit même que ce mouvement de faiblesse était tout en sa faveur : elle n'était pas cruelle naturellement.

Cela la raff'ermit; ce n'était pas sa faute : elle obéissait à la nécessité, à la fatalité.

A l'heure à laquelle elle savait trouver Véronique à table, elle entra dans la maison du boulevard du Château, émue, mais résolue.

Elle ne s'était point trompée, Véronique était en train de déjeuner seule.

— Tu vas déjeuner avec moi?

— Merci; j'ai déjeuné.

— -Comme cela se trouve mal, Etienne est parti pour une longue course à la campagne, et il ne doit pas rentrer avant ce soir, de sorte que je déjeune seule, et, comme je ne suis pas en appétit, tu m'aurais fait manger.

— Tu es souff'rante? Est-ce que ce que tu éprouves ressemble aux indispositions que tu as eues dans ces derniers temps?

Véronique baissa les yeux; puis, les relevant aussitôt sur

tO LE DOCTEUR CLAUDE.

sa cousine et la regardant avec une expression de joie dans les yeux :

— Un peu, dit-elle, mais cela ne rn'inquiète pas, au contraire,

Nathalie frémit.

— Tues?...

Elle ne put pas prononcer le mot,» qui resta dan sa gorge contractée.

— Oh ! cela n'est pas du tout certain, et même, à vrai dire, Etienne croit que je prends mon désir pour la réalité; mais j*ai mon idée.

Ces quelques paroles auraient poussé Nathalie en avant si elle avait eu encore de l'irrésolution et des hésitations.

Un enfant!

A cette pensée, un mouvement de haine féroce et furieuse lui fit serrer fortement le flacon qu'elle tenait dans sa main.

— Je venais te demander, dit-elle, un des derniers cols que tu as fait faire chez les demoiselles Ledoux ; je voudrais en avoir le patron.

— Je vais t'en donner un après déjeuner.

— C'est que j'en suis pressée.

Quittant la table, Véronique monta au premier étage.

Nathalie était seule dansla salle à manger, car lorsqu'elle était entrée, la femme de chambre qui servait le déjeuner était sortie pour les laisser seules et elle ne rentrerait que quand on la sonnerait; les portes closes, personne ne po\ivait la voir.

' Se levant vivement pour répondre à la demande qui lui était faite, Véronique avait laissé dans son assiette le civet de lièvre qu'elle était en train de manger et son verre était resté à moitié plein.

Nathalie eut une seconde d'indécision : dans quoi de-

vait-elle verser les gouttes d'inée ? dans le verre, ou dans Tassiette?

Elle pensa que Tinée disparaîtrait mieux dans la sauce de civet que dans Teau rougie, et ce fut dans l'assiette qu'elle versa les gouttes qu'elle avait préparées, puis vivement, avec la fourchette de Véronique, elle les mêla à la sauce.

Sa main tremblait, son cœur avait cessé de battre, mais elle n'avait n'y hésitation ni défaillance.

— Un enfant! un enfant !

C'était le mot qu'elle se répétait machinalement : c'était la pensée, la seule qui obsédait son esprit.

Véronique rentra portant enveloppé dans un journal le col qui lui avait été demandé : en la voyant, Nathalie se leva et lui prit le journal des mains.

— Au revoir, dit-elle, ne laisse pas refroidir ton déjeuner.

— Reviens demain, dit Véronique.

— Oui, à demain ou à ce soir ; ne te dérange pas.

Et elle s'en alla, tandis que Véronique reprenait sa place et achevait de déjeuner sans rien trouver d'étrange dans le goût de son civet.

Son déjeuner terminé, Véronique monta à sa chambre et se mit tout de suite à travailler à sa lavette : c'était maintenant qu'il fallait se presser ; ce n'était plus pour une époque indéterminée qu'elle travaillait, c'était pour une daté précise ; encore huit mois, et elle aurait la loie de donner un enfant à Etienne, le bonheur d'avoir un enfant d'Etienne.

Et dans ses mains l'aiguille courait légèrement : jamais elle n'avait mis tant d'activité, tant de plaisir à ce travail.

Aussi sa surprise fut-elle grande de se sentir au bout d un certain temps la tète lourde, puis elle eut mal au

cœur, et en même temps elle éprouva une grande gêne à respirer.

Elle fut obligée d'interrompre son travail et d'aller s'étendre sur une chaise longue : il lui semblait qu'elle allait ô'évanouir, elle étouffait; lorsqu'elle fut couchée elle tomba dans l'assoupissement, mais sans dormir, car elle souffrait beaucoup de ne pouvoir pas respirer, sa poitrine ne se soulevait plus, son cœur ne battait plus.

Jamais elle n'avait éprouvé rien de pareil, et cette sensation d'étouffement était si pénible qu'elle eut peur.

Allait-elle mourir?

Mourir sans que son Etienne fût là près d'elle. S'il était là, il la sauverait.

Elle étouffait, sa respiration lente, haletante faisait un bruit analogue à celle d'une machine à vapeur en marche.

Gomme le cordon de sonnette était à portée de sa main, elle le tira; la femme de chambre arriva aussitôt, et en apercevant sa maîtresse elle poussa un cri d'effroi.

— Mon Dieu, qu'a madame?

De la main Véronique fît signe qu'on lui apportât une cuvette, et aussitôt elle fut prise de vomissements violents comme ceux que produit le mal de mer ou Fémétique, avec des efforts qui secouaient tout son corps.

Lorsque ses vomissements se calmèrent un peu, elle continua d'être agitée par des frissons et des tremblements musculaires. A chaque instant, elle ouvrait et fermait la bouche en remuant les mâchoires comme pour se débarrasser d'un mauvais goût qu'elle avait dans la bouche.

Elle avait conservé toute son intelligence, mais elle était engourdie des pieds à la tête.; elle eût voulu dormir, et ce lui était une souffrance de répondre aux questions que dans son effarement la femme de chambre lui adressait, ne sachant que faire elle-même.

— Je vais aller chercher un médecin, disait-elle.

Mais Véronique répondait qu'elle ne voulait pas d'autre médecin que s^n mari.

Les vomissements recommencèrent de plus en plus violents ; il semblait qu'elle allait rendre la vie dans un effort ; quand ils cessèrent, elle tomba épuisée sur le côté, et elle resta là, secouée par des frissons, ne respirant plus que par des grandes inspirations lentes et bruyantes; de temps en temps un soupir, un petit cri plaintif s'échappait de sa gorge ; elle tenait ses yeux fermés.

Peu à peu elle se ranima, et respira moins pénible^ ment.

Quand elle rouvrit les yeux, sa femme de chambre et sa cuisinière, qui avaient perdu la tète, se disposaient à al-» ier, malgré sa défense, chercher un médecin.

— Non, dit-elle, cela va mieux; je sens que cela va allei* mieux.

Elle ne se trompait point ; assez promptement la i*eâpiration se rétablit, sinon régulière et normale, au moins plus facile; les étouffements disparurent; le mal de cœur cessa.

Elle Voulut rester seule pour reposer un peu, mais comme elle s'endormait elle fut réveillée par Nathalie qui entrait dans sa chambre.

— On m'apprend que tu as été malade? dit Nathalie.

— Malade à croire que j'allais mourir, répondit Véronique joyeusement.

— Et tu me dis cela en riant?

— C'est que je suis la plus heureuse des femmes. Nathalie la regarda avec stupéfaction.

— Tu ne comprends donc pas, continua Véronique, que Ce malaise que je viens d'éprouver est la confirmation de ce que je te faisais espérer ce matin. Maintenant le doute n*est plus possible» je suis sûre : ces vomissement sont la

meilleure des preuves. Ah ! comme Etienne va être heureux en rentrant. *

Et comme Nathalie restait devant elle interdite.

— Et tu ne dis rien, poursuivit Véronique, tu es là comme la statue de Tétonnement ; mais viens donc m'embrasser notre marraine.

Quand Claude rentra, il trouva Nathalie auprès de sa femme couchée.

Dès son entrée dans la maison, la femme de chambre lui avait dit que « Madame avait été malade, très malade, » et il avait monté l'escalier quatre à quatre.

— Qu'as-tu, mignonne? s'écria-t-il en poussant la porte.

Et d'un bond il fut auprès du lit : sa femme lui tendait les bras ; ils s'embrassèrent tendrement* Mais Claude, revint à sa question :

— Qu'as-tu? Que s'est-il passé ?

Nathalie sortit alors de l'ombre dans laquelle elle était cachée, et elle voulut expliquer en quelques mots ce qui s'était passé.

— Vous étiez là? demanda Claude avec un mouvement d'impatience.

— Non, je suis arrivée quand Véronique se trouvait déjà mieux.

— Alors, dit-il, il est préférable que ce soit Véronique qui me raconte ce qu'elle a éprouvé. Es-tu fatiguée?

— Non-seulement je ne suis pas fatiguée, non-seulement je ne suis pas malade, mais encore je suis pleine de.

joie; comme on a été maladroit de t'effrayer ainsi pour de simples vomissements.

Elle dit cela en souriant et en attachant sur lui un regard tout plein d'attendrissement.

— Tu vois donc, continua-t-elle, qu'il y a bien plutôt lieu de se réjouir que de s'inquiéter; quand j'aurais souf-

. fert un peu, qu'importe.

— Je ne verrai s'il y a lieu de se réjouir ou de s'inquiéter que quand tu m'auras raconté ce qui s'est passé.

— Oh I le méchant médecin.

— Justement ce n'est pas le mari qui t'écoute, c'est le médecin»

— Eh bien, que le mari m'embrasse.

Puis quand il l'eut embrassée, elle voulut qu'il s'assît auprès de son lit, en face d'elle :

— Tiens-moi la main, dit-elle, et regarde-moi dans les yeux.

Puis elle commença son récit, racontant comment peu de temps après son déjeuner elle avait été prise de maux de cœur et d'étouffements.

— Et qu'avais- tu mangé?

— Un œuf à la coque, un petit morceau de lièvre et utié pomme.

— Tu as bu?

— Trois verres d'eau rougie.

-*- Quel vin ?

— Le reste de la bouteille entamée hier; de môme que le lièvre était le reste du civet d'hier.

Puis elle continua son récit, insistant surtout sur la difficulté de respiration, les vomissements, l'anéantissement, le tremblement.

Pendant qu'elle parlait Nathalie suivait sur le visage de Claude l'efiet que ces détails produisaient, et ce qu'elle

y lisait était une profonde tendresse, de l'inquiétude et surtout de Tétonnement.

Il y avait un mot surtout qui paraissait le frapper plus que tous les autres, c'était celui qui revenait le plusk souvent dans le récit de Véronique.

— Mon cœur ne battait plus.

Lorsque Véronique fut arrivée au bout de son récit, Nathalie prit la parole :

— C'est à ce moment, dit-elle, que le hasard m'a amenée; alors comme elle était debout je l'ai obligée à se coucher, et je lui ai fait une infusion de tilleul.

— Tu m'as soignée comme une mère, dit Véronique. . — Je t'ai grondée aussi.

— Croirais-tu, dit Véronique, qu'elle m'a reproché de n'avoir pas fait appeler un médecin?

— Assurément, répondit Nathalie. Je comprends que tu ne veuilles pas d'autre médecin que ton mari.

— Pour moi, il n'y en a pas d'autres.

— Quand il n'est pas là, quand il ne peut pas te venir en aide, il doit y en avoir d'autres ; je persiste donc à dire et je le dis tout haut que tu n'aurais pas dû empêcher tes domestiques d'aller chercher le premier médecin qu'elles auraient trouvé.

Cela fut articulé bien nettement, bien en face, en s'adressant à Claude encore plus qu'à Véronique.

Mais Claude ne répliqua point, il avait autre chose à faire de plus urgent et de mieux que d'engager une discussion sur ce sujet : il avait à examiner sa femme et à chercher à comprendre ce qui venait de se passer.

11 s'était Jevé et il avait prié Véronique de s'asseoir sur son lit, puis se penchant sur elle, il lui avait écouté le cœur.

— Eh bien ? demanda Nathalie lorsqu'il se releva.

— Rien de caractéristique ; les battements sont trem-

blotants et rapides ; mais cela s'explique assez naturellement après cette crise.

^ Si tu savais comme j'ai souffert, dit Véronique, c'était à croire que mon cœur allait s'arrêter complètement.

— • Est-ce que quand tu as eu des migraines ou dans tes deux dernières indispositions, tu as éprouvé quelque chose d'analogue ?

— Je ne crois pas.

11 resta un moment la tête penchée, réfléchissant, cherchant.

— Sais-tu que tu me fais peur, dit Véronique ; ce que j'ai éprouvé ne ressemble donc pas à ce qu'éprouvent les femmes qui sont malades au commencement de la grossesse ?

— Non.

— Alors ces vomissements ne sont donc pas un signe de grossesse ?

— Cela n'est pas probable.

— Ah ! mon Dieu, quel malheur, et moi qui étais presque heureuse en endurant ces atroces souffrances.

C'était avec une poignante curiosité que Nathalie écoutait ces questions et ces réponses, examinant toujours Claude en cherchant à deviner sur son visage et dans son regard ce qu'il pensait; elle voulut pousser les choses jusqu'au bout.

— Si ce n'est point une grossesse qui commence, qu'est-ce donc ? demanda- t-elle d'une voix qu'elle s'eff'orça d'aff'ermir.

— Je cherche.

— Ne peut-elle pas avoir mangé quelque chose qui lui aura fait mal ?

— Peut-être.

— Nathalie hésita une seconde, puis se croyant sûre de sa voix :

LE DOCTEUR CLAUDE, "ï»

— Qui l'aura empoisonnée?

— Un œuf à la coque, un civet, dont j*ai mangé moimême une bonne part hier, une pomme ? dit Claude.

— Peut-être le civet a-t-il été réchauffé dans une casserole mal nettoyée, mal rétamée ?

Claude s'adressa à sa femme :

— Le civet avait-il une saveur cuivreuse métallique ? demanda- t-il.

— Il avait une saveur de civet tout simplement.

— Alors, dit Claude, il est difficile d'admettre que les vomissemepts aient été produits par le cuivre : il est vrai que les sels de cuivre sont très-vomitifs et à faible dose, mais leur saveur est tellement désagréable, qu'on ne peut pas les avaler sans être affecté par leur goût intolérable. Au reste, je visiterai cette casserole.

Nathalie avait formé un dessein hardi presque téméraire : c'était de soumettre les vomissements à l'examen de Claude, et dans ce but elle avait ordonné qu'on. ne nettoyât pas la cuvette qui les contenait. Elle n'avait pas oublié un mot de la brochure sur Tinée qu'elle avait si souvent lue et relue en ces derniers mois, ni de la lettre du médecin de marine : « Dans l'état présent de la science l'inée doit échapper aux recherches les plus délicates. » Si cela était vrai et cela devait l'être, Claude ne découvrirait rien ; et par le fait seul qu'elle aurait elle-même soumis ces" matières à son examen, elle se trouverait à l'abri du soupçon, si jamais il était question d'empoisonnement. Si Véronique avait succombé elle se serait bien gardée de provoquer un pareil examen, et elle aurait fait soigneusement nettoyer la cuvette, car la mort eut commandé une analyse scientifique, et si grandes que fussent les probabilités pour que le poison ne pût pas être con^ staté par cette analyse, il eût été jusqu'à un certain point dangereux de la risquer. Mais Véronique n'avait point

succombé, elle était rétablie, et dès lors il paraissait probable qu*au lieu d*une analyse approfondie faite dans le but de rechercher ce qui avait pu amener la mort, Claude 86 contenterait d*un examen beaucoup moins rigoureux.

— J*ai fait conserver les vomissements, dit-elle, ou tout au moins une partie, celle qui n'avait pas encore été jetée lorsque je suis arrivée ; peut-être leur examen vous apprendra-t-il quelque chose.

— Je verrai.

Nathalie n'avait plus rien à faire ; elle prit son manteau et son chapeau :

— Vous n'avez plus besoin de moi, dit-elle, je vous laisse; quand je serai partie, Véronique pourra reposer.

driez- vous bien, demain matin en entrant à Thôpital, me dire comment elle a passé la nuit?

— Assurément.

Au moment de sortir, elle revint sur ses pas.

— Si vous aviez besoin de moi, envoyez-moi chercher, je vous prie ; je me fâcherais, Véronique, si tu me laissais dormir pendant que tu serais malade.

Lorsqu'elle fut partie, Claude descendit à la cuisine et se fit représenter la casserole dans laquelle le civet avait été réchauffé; elle était d'une propreté irréprochable. 11 but un grand verre de la carafe d'eau qui avait été servie à Véronique et ne trouva aucun goût particulier à cette eau parfaitement limpide.

Puis, quand Véronique qui paraissait tout à fait rétablie, dormit avec calme, il examina avec soin les matières vomies, mais sans que cet examen lui apprit rien.

11 y avait là pour lui un cas inexplicable. Depuis leur mariage Véronique avait été prise, à intervalles éloignés, de douleurs vives avec irradiations vers l'épigastre, le flanc, le côté et le bras, et ces deux crises avaient été

accompagnées de dyspnée, d'une angoisse extrême, et d'un état subsyncopal avec envies de vomir. Ces malaises l'avaient d'autant plus tourmenté qu'il n'avait pas pu déterminer d'une façon certaine leur origine; s'agissait- il d'angine de poitrine, de coliques hépatiques, de coliques néphrétiques, d'accès hystériques? il n'en savait rien; et comparant cette nouvelle crise beaucoup plus violente aux précédentes, il en était réduit à se dire que ce qui venait de se passer était inexplicable.

Ce fut ce qu'il avoua le lendemain très-franchement à Nathalie qui respira : s'il ne voyait rien, les autres médecins ne verraient pas mieux.

— Et les matières vomies, dit-elle, ne vous ont rien révélé ?

— Rien.

— Alors?

— Alors je ne sais pas : très-probablement c'est le cœur qui a été pris, mais comment; mais par quoi? Je me le demande.

— Et maintenant?

— Maintenant elle est bien.

Gomme il allait se retirer, elle le retint :

— Vous venez de prononcer un mot, dit-elle, sur lequel je vous demande à revenir; c'est à propos de ce que vous avez dit du cœur.

— Eh bien ?.

— Certes il est loin de ma pensée de douter de votre autorité scientifique, vous êtes bien certain de cela, n'estce pas, vous savez quelle estime j'ai pour vous, quelle foi j'ai en vous ..

11 fit un'mouvement.

— ,*,, En vous médecin, dit-elle vivement, car c'est de médecine que nous parlons, rien que de médecine. Eh bien, ne croyez -vous pas maintenant que vous avez pu

82 Lt; DOCTEUR CLAUDE,

VOUS tromper quand vous Tavez examinée ? Ne croyezvous pas qu'il y avait déjà en elle et au cœur le germe de Taffection qui vient de se manifester ?

— Il n'y a pas affection, il y a accident.

— Enfin ne croyez vous pas après cet accident que le docteur Nautier avait pu craindre autrefois une maladie de cœur et que moi, bien mieux encore, j'avais pu, j'avais dû admettre cette maladie? Pensez à cela et vous verrez, je l'espère, que vous avez été... bien prompt dans vos accusations à ce sujet, comme vous avez déjà reconnu que vous aviez été trop prompt dans d'autres accusations dont le temps a prouvé l'injustice d'une façon si éclatante... mais trop tard par malheur pour moi. Au reste, je n'insiste pas, et, si je reviens à cette maladie de cœur, c'est plutôt dans l'intérêt de Véronique que dans le mien ; c'iîst pour appeler votre attention sur ce point, et assurément je ne l'aurais pas fait, si vous ne m'aviez pas dit que vous ne compreniez rien à ce qui s'est passé hier.

Elle eût préféré que Claude s'égarât sur une maladie quelconque plutôt que de reconnaître que ce qui venait de se passer était inexplicable pour lui ; fixé à une maladie, il eût tout ramené à elle , sans chercher d'un autre côté, et il eût pu rester longtemps, peut-être même toujours, dans son erreur; mais enfin c'était déjà pour elle un résultat considérable qu'un médecin tel que lui n'eût rien découvert ; déciflément la lettre disait vrai.

Homme de conscience et de bonne foi comme elle le connaissait, il était impossible qu'il n'eût point été frappé par ce qu'elle lui avait dit de la maladie de cœur et que, dans l'incertitude où il se trouvait, il ne se demandât point s'il ne s'était pas trompé naguère.

Ainsi elle aurait atteint un double but :

Elle se serait justifiée.

Elle l'aurait éearé.

Décidément le succès de cette première expérience, qui dépassait ses espérances, ne pouvait que l'encourager à en tenter une seconde : seulement l'eff'et de celle-là devrait être moins violent ; et la dose d'inée devrait être moins forte, de manière à ne pas provoquer les soupçons de Claude.

Mais si Texécution de la première avait été difficile, celle de la seconde devait Têtre plus encore.

Évidemment, il ne fallait pas procéder de la même manière, môme quand un heureux hasard amènerait des conditions analogues.

Il lui fallait quelque chose de nouveau, d'original et autant que possible de hardi, car elle était convaincue que c'est presque toujours par un excès de timidité et de prudence qu'on se fait prendre.

Elle chercha, et comme c'était la seule pensée sur la^ quelle elle tendait son esprit, elle trouva.

Bien que Claude considérât tous ceux qui lui adressaient des invitations soit pour un dîner, soit pour une soirée, comme des ennemis personnels qui le frappaient dans son bonheur aussi bien que dans son repos, et que par conséquent il tâchât, par tous les moyens , d'échapper à ces invitations, il ne pouvait pas les repousser toutes ; il y en avait qui s'imposaient et qu'il fallait quand même accepter, celle ci pour une raison d'amitié, cellelà pour une raison de convenance ou de profession. De ce nombre étaient celles de lady Sarah Barrington. Et ce fut une de ces soirées que Nathalie choisit pour sa seconde expérience, qu'elle tenterait en public, devant tout le monde, franchement, de sorte que ce fût la hardiesse même du fait qui empêchât le soupçon.

Elle n'attendit pas longtemps cette soirée, et comme cela se faisait ordinairement elle s'y rendit en même temps que Véronique et dans la voiture de celle-ci.

La maison étant vaste et ayant été aménagée pour recevoir, il ne se produisait point chez lady Barrington d'entassements ni d'encombrements ; les invités pouvaient toujours circuler; ils pouvaient même, quand ils le voulaient, s'isoler dans quelque pièce écartée ou dans la serre pour peu que 'le hasard les favorisât.

C'était sur ces disposit'ons qu'elle connaissait bien et sur un de ces hasards que Nathalie avait compté : au moment où Ton servirait des rafraîchissements elle verserait dans une tasse quelques gouttes d*inée, ou bien elle introduirait dans un gâteau un grain de Textrait see de ce poison, et ellen'aurait plus qu'à faire boire cette tasseà Véronique ou à lui faire manger ce gâteau, selon que Tun ou l'autre de ces modes serait le plus facile à employer. Pour cela, elle aurait donc eu soin d'apporter la teinture alcoolique dans son flacon, et dans une petite bonbonnière, le grain d'extrait sec.

Plus d'une fois dans le cours de la soirée, elle oublia d'écouter ce qu'on lui disait, plus d'une fois aussi elle oublia de répondre à ceux qui lui adressaient la parole ; la partie qu'elle jouait était assez grave pour l'absorber.

Enfîil l'heure du thé arriva : un peu avant qu'on le servit elle se rapprocha de Véronique qu'elle avait abandonnée en entrant, et elle Temmena dans la serre, où la lumière était moins vive, et où l'on pouvait plus facilement échapper aux. regards curieux. Là elles s'assirent sur un banc en jonc, entouré de fougères arborescentes et de grandes plantes au feuillage touffu, à la place même où Denise avait interrogé Véronique sur Claude ; sans être cachées, elles étaient cependant protégéespar la ceinture d'arbustes qui les entourait, et c'était seulement de face qu'on pouvait les aborder, encore un petit guéridon se trouvait-il devant elles.

Nathalie, pour étourdir Véronique, autant que pour s'étourdir elle-même, se mit à parler avec volubilité, mais tout bas de façon à écarter les fâcheux s'il s'en présentait : et comme elle ne pouvait pas parler pour ne rien dire, elle choisit un sujet qu'elle possédait bien : ses espérances d'héritage du côté de sa tante de VerneuiU

Deux domestiques vinrent à passer portant des plateau)C.

— Que veux-tu ? demanda- t-elle à Véronique.

— Une tasse de chocolat.

Nathalie fit un signe aux domestiques qui s'approchèrent : elles prirent l'une et l'autre une tasse que Ton remplit, et Nathalie posa la sienne sur le guéridon, pour engager par l'exemple Véronique à en faire autant. Ce fut ce qui arriva.

Alors Nathalie prit son flacon sous son mouchoir et le déboucha, puis comme si elle apercevait pour la première fois une magnifique touffe d'épiphylum en fleur qui se trouvait à gauche de Véronique et un peu sur le côté, elle la montra à sa cousine en se penchant vers elle, et en la lui désignant de la main gauche. Docile à cette indication, Véronique se tourna et se pencha vers la plante, qui couverte d'une myriade de fleurs roses tombant en cascade jusqu'à terre, était vraiment splendide.

— Croirais-tu, dit Nathalie, que parmi toutes les choses dont la pauvreté me prive, une de celles que je regrette le plus vivement c'est une serre.

— J'ai obtenu d'Etienne que nous en fassions construire une- petite l'été prochain contre le salon, elle sera la. tienne.

Un regard rapidement jeté autour d'elle, avait permis à Nathalie de constater que personne ne les observait ; penchée en avant sur Véronique, elle se trouvait devant la tasse de celle-ci qu'elle masquait ainsi : de sa main droite qui tenait le flacon, elle laissa tomber dans cette tasse les gouttes d'inée comptées par elle à l'avance.

Puis se relevant :

— Buvons notre chocolat, dit-elle.

Et toujours, pour prêcher d'exemple, elle se mit à tourner sa cuillerre dans sa tasse très-ostensiblement.

Véronique fit comme elle machinalement, de sorte que la teinture se trouva mêlée au chocolat ; d'un trait Nathalie

vida sa tasse ; mais Véronique après avoir bu deux ou trois gorgées, soit que le chocolat lui parût mauvais, soit toute autre raison, reposa sa tasse devant elle.

Nathalie se garda bien de faire la moindre observation; d'ailleurs la dose absorbée devait être suffisante pour produire Teffet qu'elle voulait.

— Si nous allions rejoindre ton mari, dit-elle en se levant.

— Avec plaisir ; il sera bien aise de rentrer ; il ne voulait pas venir, et si je ne t'avais pas prorais de t'accompagner, nous serions restés à la maison : quelle fête vaut le tête-à-tête?

Au lieu de passer à droite du guéridon, comme il était naturel. Nathalie voulut passer à gauche, de sorte qu'elle accrocha la tasse de Véronique et la renversa.

Accaparé par la maîtresse de la maison, Claude ne put pas partir tout de suite, et ce fut seulement assez longtemps après qu'il monta en voiture avec sa femme, Nathalie ne voulant pas revenir encore.

En route, Véronique ne parla pas, elle était absorbée, engourdie : tout à coup elle fut prise ^e nausées, et, se penchant vivement par la portière, elle eut un vomisse^ ment.

— Je crois bien, dit-elle à Claude, que je vais être prise comme il y a quinze jours.

— . Qu'as-tu ?

• —J'étouffe.

— Vite, dit Claude à Espérance, qui poussa le cheval. Us ne tardèrent pas à rentrer.

Il la monta lui-même dans ses bras, et après l'avoir déshabillée, il la mit au lit.

— Tu es là, je n'ai pas peur, dit-elle en le serrant faiblement.

Mais si elle avait confiance en lui, il n'avait pas, lui,

confiance en lui-même : elle avait la foi ; il avait le doute.

Qui provoquait cette crise ?

Impuissant à résoudre cette question, pour lui terrible, il avait peur.

11 Tavait couchée comme il eût fait d'un enfant; il se mita l'examiner, lui auscultant le coeur et la poitrine, lui tâtantle pouls : les battements du cœur passaient par des alternatives d'irrégularité, de fréquence et de ralentissement, les pulsations étaient intermittentes, irrégulières et ce qu'en médecine on appelle dicrotes, c'est-à-dire que le pouls semblait battre deux fois comme le marteau qui frappe sur l'enclume, rebondit et achève son coup.

— J'ai encore mal au coeur, dit-elle.

La crise suivait bien décidément la même marche que la première fois : tout d'abord des étouffements, puis des nausées.

1 — As-tu pris quelque chose chez lady Barrington ? demanda-t-il en ne trouvant aucune explication naturelle à ce qu'il voyait.

— Une tasse de chocolat, ou plus justement deux gorgées de chocolat que Jack le valet de chambre m'a servi dans la serre.

— Tu n'as pks touché à une plante, à une fleur? tu n'as pas porté une feuille ou une tige à ta bouche ?

— Non.

Elle fut interrompue par un nouveau vomissement.

Aussitôt qu'il l'eut reposée sur l'oreiller, il alla examiner les matières vomies ; mais cet examen fait à la hâte ne lui apprit rien.

Il revint à elle ; l'affaiblissement avait augmenté ; elle ne pouvait plus tenir les yeux ouverts ; elle ne pouvait plus ni parler ni entendre sans fatigue ; quand il Juî prenait le bras, elle le laissait retomber ; sa respiration,

toujours bruyante et haletante, ne s'effectuait plus que par la contraction du diaphragme.

Que faire?

Il chercha ; il essaya divers moyens.

Alors quand elle ouvrait les yeux et qu'elle le voyait penché sur elle, son regard s'animait un peu comme pour lui dire : c Je n'ai pas peur, tu es là. »

Mais lui, il avait peur ; peur de son ignorance^ peur de s6n impuissance.

Et puis il se sentait tellement troublé, si profondément bouleversé en voyant les souffrances de cette femme aimée, sa chère femme, sa Véronique, qui l'implorait et poi r laquelle il ne pouvait rien, lui médecin, qu'il n'était plus capable d'examiner de sang-froid ce qui se passait devant ses yeux, pas plus qu il n'était capable de raisonner.

Il n'était plus médecin, il était mari.

Elle n'était plus une malade, elle était sa femme.

Doutant de lui, mais non de la médecine, il voulut appeler un confrère à son aide, puis lorsque cette idée se fut présentée à son esprit, ne s'en tenant pas à un seul, il en voulut deux, et il envoya chercher ceux qui lui inspiraient le plus de confiance, le docteur Graux et le docteur Marsin : n'étant point troublés par l'émotion, ils versaient peut-être ce qu'il ne voyait pas, lui.

Ils arrivèrent promptement, très-satisfaits, l'un et l'autre d'être appelés par le confrère qui leur faisait une si rude concurrence et qui, pour soigner sa femme, avait besoin de leurs lumières.

Graux vit une sternalgie.

Massin parla beaucoup pour ne rien dire.

Une discussion s'engagea dans une pièce voisine.

Heureusement la femme de chambre vint prévenir Claude que madame se trouvait mieux ; abandonnant ses confrères il courut près d'elle : elle tenait ses yeux ou-

verts et elle pouvait lever les bras ; elle les jeta autour du cou de son mari :

— C'est fini, dit-elle ; comme tu étais là par bonheur, comme tu as pu me soigner, j'ai été bien moins malade que la première fois : je n'ai pas eu peur du tout.

Elle disait vrai : cette crise avait été bien moins violente que la première ; et cela était tout naturel, puisqu'elle n'avait pris que le quart de la dose d'inée qui lui avait été versée, laquelle dose était d'ailleurs plus faible que la première.

Jamais il n'avait éprouvé pareille perplexité, pareille angoisse.

Pour lui ces crises continuaient d'être fnexplicables, et le diagnostic ou les explications de ses confrères ne lui avaient rien appris ; évidemment Marsin n'en savait pas plus que lui ; et pour la sternalgie de Graux, il ne pouvait pas l'admettre.

Mais alors?

Toutes les hypothèses examinées et épuisées, il se trouvait en face de deux faits qui s'imposaient : le ralentissement du cœur et les vomissements.

Ces deux faits s'enchainant et se répétant étaient assez caractéristiques pour l'obliger, s'ils se présentaient chez une autre que chez sa femme, à admettre le soupçon d'un empoisonnement par un de ces poisons du cœur qui provoquent toujours le vomissement sans qu'on puisse expliquer d'une façon satisfaisante la cause de ce vomissement.

Ce soupçon qui se serait incontestablement imposé à son esprit s'il s'était agi d'une personne de sa clientèle, ne devait-il point se présenter alors qu'il s'agissait de sa femme?

C'était là une question qu'il ne devait pas rejeter sans examen, si invraisemblable qu'elle parût.

Gomment avait-elle pu prendre ce poison?

Quel était ce poison?

C'était là maintenant ce qu'il devait rechercher, puisqu'il ne trouvait rien ailleurs de satisfaisant, et, une fois entré dans cette voie, il devait aller jusqu'au bout sans se laisser arrêter ou détourner par rien ni par personne.

La première chose à faire, c'était d'interroger Véronique pour savoir ce qu'elle avait bu ou mangé chez lady Barrington, car ayant pris leur dîner en tête-à-tête, il n'y avait pas à s'inquiéter de ce dîner puisqu'il avait bu et mangé exactement les mêmes choses qu'elle et qu'il n'avait pas été indisposé. Déjà, il est vrai, elle lui avait répondu à ce sujet ; mais les questions qu'il lui avait adressées ayant été posées à la légère, il devait les recommencer.

Gomme la première fois, Véronique raconta qu'elle n'avait bu qu'un peu de chocolat qui lui avait été servi par Jack, le valet de chambre de lady Barrington.

— Ce chocolat était versé?

— Non, il a été versé devant nous.

— Nous?

— Nathalie et moi.

— Ah ! ta cousine était avec toi ? '

— Sans doute ; elle a pris aussi une tasse de chocolat ; et, s'il était mauvais, comme tu le supposes, il a dû lui faire mal comme il m'a fait mal à moi ; tu devrais la voir ce matin avant d'entrer à l'hôpital elle a peut-être besoin de tes soins; comme la maladie vous rend égoïste, je n'ai pas pensé à elle.

— Je la verrai ; mais, réponds-moi ; tu as bu ce chocolat tout de suite?

— Tout de suite ; c'est-à-dire que j'ai posé ma tasse

devant moi, sur un guéridon qui était là, et quand il a été refroidi j*enaibu quelques gorgées.

— Pourquoi n'as-tu pas vidé ta tasse ? avait-il mauvais goût.

— Je n'ai pas trouvé : il était trop fort, trop épais. Il hésita un moment :

— Tu n'as pas quitté ta tasse? dit-il enfin.

— Pas du tout: nous étions assises et nous avions nos tasses devant nous.

— Tu es certaine qu'il n'a pu rien tomber dans ta tasse?

— Oh? certes non;

— Tu es sûre ?

•—Très-sûre. Que supposes-tu donc?

— Rien, je cherche.

— Tu me fais peur.

** Il ne faut pas avoir peur, ma mignonne ; tu dois comprendre qu'il est important pour moi, médecin, de rechercher ce qui a pu provoquer ta crise ; après avoir cherché en toi, je cherche maintenant en dehors de toi.

•*« Il me semble alors que la première chose à faire c'est d'aller voir Nathalie.

— Assurément.

Ce fut en effet ce qu'il fit ; en sortant de chez lui il se rendit directement chez Nathalie.

A son coup de sonnette, la femme de service vint lui ouvrir la porte.

— Mme Gillet est-elle levée ?

— Oui, monsieur.

«—Je puis la voir?

— Je pense ; je vais le lui demander. Et il entra dans la salle à manger.

Nathalie n'était donc pas malade.

Il l'eût voulue malade: tout alors se serait expliqué naturellement.

Elle parut presque aussitôt en toilette du matin, accourant la figure bouleversée, les mains agitées.

— Vous! s'écria-t^elle.

— Véronique a eu une crise en rentrant hier ; elle a été prise de vomissements en voiture.

— Mon Dieu !

— Et je venais voir si vous n'étiez pas vous-même malade.

-Moil

Et elle le regarda avec un air de si parfaite surprise et de si complète bonne foi, que ce fut lui qui baissa les yeux devant elle.

— Ne trouvant pas d'explication naturelle à cette crise, dit-il, je me suis demandé si le chocolat que vous aviez bu ne contenait pas quelque principe toxique.

— Je n'ai pas été indisposée, dit-elle simplement, et si ce chocolat avait été vénéneux, j'aurais dû être plus malade que Véronique, car elle n'a bu que la moitié de sa tasse, tandis que j'ai vidé la mienne tout entière.

Il était impossible de répondre plus franchement, plus complètement en allant même au delà de ce qui était demandé.

Claude, déjà cruellement agité, et n'osant pas se poser à lui-même les questions que la logique des choses lui soufflait, resta un moment embarrassé, mais Nathalie ne lui laissa pas le temps de la réflexion.

— Gomment va Véronique? demanda- telle.

— Bien ce matin.

— Est-ce que cette crise a ressemblé à celles qu'elle a déjà éprouvées?

— A la dernière, non aux précédentes.

— Des étouff'ements ?

— Un ralentissement du cœur et des vomissements.

— Fréquents ?

— Deux seulement.

— Alors la crise à été moins violente que la précédente ?

— Je le crois i

— Quel bonheur que vous ayez été près d'elle.

—Pour la soigner, ouï, sans doute, mais pour reconnaître la cause de ces crises, ma présence n'apas été utile à grand'chose.

— Alors vous continuez à les trouver inexplicables?

— OuL

•i— Mais cela est terrible, car si vous ne voyez pas la cause, vous ne pouvez pas, il me semble, appliquer le remède.

— Je cherche; et me voilà amené, maintenant que je vous trouve en bonne santé, à faire l'analyse des matières vomies que j'ai conservées soigneusement.

•^ Vous espérez qu'elles vous éclaireront ?

— Gela est probable.

Il essaya de la regarder.

— En tout cas cela est possible : l'analyse révèle bien des choses.

Bien que Nathalie ne crût pas que c'était le soupçon qui dictait ces questions, un soupçon solide et nettement déterminé, elle ne pouvait pas n'être point inquiète de la persistance de cet interrogatoire qui se prolongeait précisément parce qu'il n'allait pas droit au but. Evidemment Claude était aux abois, et dans son trouble il essayait tout, même ce que sa raison devait lui faire considérer comme absurde ou impossible. Elle savait comme les natures honnêtes sont timides pour accuser, et quelles hésitations, quels scrupules les arrêtent devant une idée qui révolte leur conscience. Incapable de trouver une cause à ces crises, Claude en était arrivé à chercher dans quelles conditions elles â'était produites, et il avait pu remarquer

que la première fois, elle avait assisté au déjeuner de Véronique, comme la seconde elle était encore auprès de celle-ci lorsqu'avait été bue la tasse de chocolat qui, selon lui, contenait des principes toxiques. De là à conclure que c'était-elle qui avait introduit ces principes toxiques dans le chocolat, la distance était grande, et assurément il ne Tavait pas franchie, mais enfin il pouvait très-bien être sur la voie, hésitant; il importait donc dès maintenant de ne pas le laisser aller plus loin; et ce qui, mieux que tout, devait l'arrêter, c'était, semblait-il, la franchise et la simplicité des réponses, en même temps que le calme de Tattitude ; s*il y avait de la menace et de Tintimidation dans ses dernières paroles, le mieux était de ne pas paraître les avoir comprises. Sans doute, la situation était difficile et pdrilleuse, mais avec un peu d'habileté et beaucoup de sang-froid elle devait en sortir à son avantage ; ce ne serait pas la première fois qu'elle l'empêcherait de s'abandonner à ses doutes.

— Mais n'avez-vous pas fait cette analyse avec les premières matières, dit-elle, celles que j'avais conservées pour vous les montrer ?

Ce fut en face, avec un regard assuré, qu'elle lui posa cette question qui marquait bien que cette idée d'analyse n'avait rien d'effrayant pour elle, puisque c'était ellemême qui conservait les matières qu'on pouvait analyser. Evidemment, les empoisonneurs n'ont pas ces précautions, et leur premier soin, au contraire, est de faire disparaître ce qui doit les perdre.

— Non, dit Claude ; je ne me suis livré qu'à un examen superficiel, et non à une aïialyse chimique comme celle que je veux entreprendre et que je ferai suivre d'expériences physiologiques.

— Comme vous et avec vous, j'espère de tout cœur qu'elles vous fixeront sur les causes de ces crises, car en*

LE toOCTEUR CLAUDE. 07

fin c'est affreux de penser que cette pauvre Véronique, femme d*uu médecin, d'un savant comme vous, ne peut pas être soignée. C'est vraiment effrayant.

Une dernière observation restait à faire pour que Nathalie suivit jusqu'au bout le système qu'elle venait d'adopter, mais celle-là était si grave qu'elle hésita un moment avant delà risquer; et ce ne fut que la convielion où elle était, que cette observation s'imposait, qui la décida:

— Mais quand l'analyse vous montrerait la cause de cette dernière crise, dit-elle je ne comprends pas bien comment vous expliqueriez les premières.

— Depuis notre mariage Véronique a eu quatre crises en y comprenant celle de cette nuit, qui ne sont pas du tout les mêmes: les deux premières ne ressemblent en rien au deux dernières, elles tiennent à un état général qui pour être mal défini, s'explique cependant ; les deux dernières, au contraire, qui se ressemblent et qui ont une cause commune ne s'expliquent pas.

~ C'est là justement ce que je ne comprends pas, com* ment l'analyse des matières de la dernière crise expliquerait-elle Tavant-dernière ? Si le chocolat de lady Barrington contenait des principes toxiques (ce ^qui serait bien étonnant puisque je n'ai pas été malade, pas même indis* posée, moi qui en ai bu plus que Véronique,) et si c'est là la cause de cette dernière crise, l'avant-dernière était sans cause puisque, ce jour-là, Véronique n'avait pas bu de ce chocolat*

— Quand il s'agit d'expériences^ il ne faut avoir ni trop de hâte ni trop d'imagination ; si l'analyse me révélé ce qui a causé la dernière crise de Véronique, je chercherai ce qui a pu dauser la première j et j'aurai alors bien des chatices pout le trouver;

— Puis-je voir Véronique ce matin ? demanda Nathalie sans répondre.

— Elle repose, et après la nuit qu'elle vient de passer, elle a besoin de calme.

— Eh bien, alors, j'irai la voir à Theure de votre déjeuner.

Il la laissa très-satisfaite de la tournure qu'elle avait pu imprimer à l'entretien ; par son sang-froid, elle venait d'échapper à un grand danger.

Sans doute, deux menaces restaient suspendues audessus d'elle : l'analyse chimique et les expériences physiologiques ; mais elles ne lui paraissaient pas bien terribles : dans l'analyse chimique, l'inée devait échapper aux recherches les plus délicates, et dans les expériences physiologiques, le poison absorbé par Véronique ne devait pas être en quantité suffisante pour produire des effets caractéristiques. Quel bonheur que Véronique n'eût pas vidé sa tasse I quelle chance qu'elle eût vomi en voiture!

YIII

Dans les recherches relatives aux empoisonnements, il y a des poisons que l'analyse chimique retrouve assez facilement : l'arsenic, le mercure, le cuivre, le phosphore. Le chimiste opère sur les matières qui lui sont confiées, et il isole ces produits de manière à montrer des taches arsenicales sur une soucoupe, à reconstituer les gouttes de mercure, et à reproduire le cuivre avec sa couleur primitive; pour le phosphore, s'il ne peut pas le reproduire, il le voit au moins passer devant ses yeux sous forme d'une lueur phosphorescente.

Mais à côté de ces poisons minéraux, il y a des poisons organiques que l'analyse chimique ne découvre que difficilement, il y en a même qu'elle ne découvre pas du tout. Quand la substance peut être isolée, quand, soluble dans l'alcool, elle est insoluble dans Teau, quand elle cristallise sous des formes géométriques certaines, quand elle est volatile et possède une odeur caractéristique, le chimiste peut, retrouver le poison, à condition toutefois que la quantité absorbée ou qu'on lui soumet soit assez grande pour permettre des expériences. Mais quand ces conditions ne se rencontrent pas ; quand la substance vénéneuse ne forme aucune combinaison avec

iOO LE DOCTEUR CLAUDE.

les divers corps de la chimie ; quand la science n'est pas encore parvenue à isoler le principe toxique de cette substance ; quand tous ses caractères sont négatifs ; quand un acide, un alcali, un réactif la détruisent, il devient à peu près impossible au chimiste de dire que c'est un poison et quelle est sa nature. C'est ce qui arrive lorsqu'il a à faire des recherches pour un empoisonnement causé par quelques-uns de ces poisons végétaux dont le principe est inconnu, et, bien que la science diminue chaque jour le nombre de ces poisons terribles qui écl^appaient il y a quelques années à l'analyse chimique, comme la digitaline, par exemple, il y en a encore devant lesquels le chimiste est obligé de s'avouer impuisant à les reconnaître et à les caractériser.

C'est alors que le médecin ou plus justement le physiologiste intervient pour achever la tâche du chimiste, et réussir quelquefois là où celui-ci a échoué. Le physiologiste prend quelques gouttes de la substance étudiée utilement ou inutilement par le chimiste, il fait une incision à la cuisse ou au dos d'un animal, et, par cette incision, il introduit ces gouttes ; de sorte que ce n'est plus telle ou telle substance qui est le réactif du poison, c'est l'animal lui-même: bientôt l'animal se montre inquiet; on l'observe ; il y a des troubles dans les battements du cœur qui diminuent, puis ensuite s'arrêtent, et l'on conclut que l'on est en présence d'un poison du cœur, l'upas antiar, l'ellébore vert, le venin du crapaud et de la salamandre aquatique, le tanghin, le vao, la digitaline ; quelques gouttes d une autre substance sont inoculées à un autre animal et l'on remarque qu'elles éteignent chez celui-ci les propriétés des nerfs moteurs tout en conservant celles des nerfs sensitifs, alors on conclut que le poison doit être la strychnine, la brucine, le curare, le m'boundou ; dans l'œil d'un animal, on met

LE DOCTEUR CLAUDE. iOl

une petite parcelle d'une substance douteuse, la pupille se dilate aussitôt avec énergie, et Ton sait alors que cette substance est Tatropine, un des principes de la belladone ; sans doute le chimiste eût découvert ce poison, mais combien plus longues, plus délicates eussent été ses opérations que celles du physiologiste ; aussi le plus souvent s*en tient-on à ces expériences physiologiques, qui, si elles donnent des résultats scientifiques beaucoup moins précis que l'analyse chimique, ont au moins sur celle-ci l'avantage d'être applicables dans un plus grand nombre de cas, d'être projnptes et faciles, enfin de n'être pas seulement à la portée de quelques savants spéciaux.

Médecin plutôt que chimiste, Claude n'avait pas l'intention de se livrer à des analyses chimiques sur les matières qu'il avait recueillies: dans une affaire de cette gravité il n'aurait pas osé s'en rapporter à lui-même. 11 voulait donc faire deux parts de ces matières: l'une pour être envoyée à Paris, à l'un de ses amis, chimiste de talent, qui la traiterait par l'analyse chimique ; l'autre pour être employée en expériences physiologiques qu"il ferait lui-même.

Rentré chez .lui après ses visites il ne différa point l'exécution de ce qu'il avait arrêté, et tout de suite il écrivit à son ami :

» Monsieur Vandam, 0 préparateur du cours de toxicologie à l'école de phar- » micie,

» Paris.

« Mon cher Vandam,

» Je t'envoie un flacon contenant des matières que je » te prie d'analyser avec toute l'attention dont tu es » capable: comme tu le verras, ces matières proviennent » d'un vomissement. Incapable de trouver les causes

iOî LE DOCTEUR CLAUDE.

» qui Tont amené à la suite d'un ralentissement du cœur, » j'en suis réduit à soupçonner, — très-vaguement, — » un empoisonnement par uti des poisons du cœur. » Cherche, je t'en prie, ce poison. Pour moi, pendant ce » temps, je vais me livrer à des expériences physiolo- » giques avec la seconde moitié de ces matières que je » me suis réservée. Bien entendu, je te ferai part des » résultats de ces expériences. Pour toi, je te demande » encore une fois de faire ton analyse avec tout le soin » possible. C'est une prière que j'adresse à Tamitié de « mon vieux et bon camarade. Il ne s'agit pas d'envoyer » un malheureux àTéchafaud; tout au contraire, c'est » quelqu'un qu'il s'agit de sauver.

» Ton ami dévoué.

> Claudb. »

Pendant que l'analyse chimique se faisait à Paris, Claude insfituait à Condé ses expériences physiologiques sur des lapins et dee chiens.

Mais pas une seule ne révéla la présence d'un poison ; il y eut bien quelques légers troubles dans la respiration et dans les battements du cœur, mais ils ne furent jamais assez caractéristiques pour qu'on pût conclure à un empoisonnement.

Et comme il ne pouvait pas savoir que Nathalie, éclairée par la première crise qui avait été trop violente pour l'effet qu'elle voulait amener, avait dosé la quantité d'inée destinée à produire la seconde crise de manière à ce qu'elle fût moins forte que la première, et par là moins caractéristique, ce qui pour elle était le point capital; comme Véronique n'avait bu qu'un quart à peu près de cette dose plus faible; comme le premier vomissement , survenu en voilure et dans des conditions qui ne permet-

taient pas de recueillir les matières vomies avait expulsé la plus grande partie et peut-être même la totalité du poison absorbé, il fut amené à conclure que la matière avec laquelle il avait fait ses expériences ne contenait pas de poison.

Cette conclusion fut aussi celle de son ami Vandam pour la partie qui lui avait été confiée :

a Mon cher Claude,

» Le résultat des analyses auxquelles j'ai procédé sur » la matière que tu m'as envoyée, a été négatif: il est » certain que cette matière ne contenait aucune substance 0 minérale toxique; et il est très-probable {^e souligne) '» qu'elle ne contenait aucun poison organique ; en tout » cas je l'affirme pour ceux que, dans l'état présent de la » science, la chimie peut reconnaître.

» Je suis trop pressé pour t'envoyer aujourd'hui le » résumé de mes notes; je vais le mettre au net, et tu le » recevras dans quelques jours.

» Je crois que tu as été sage de ne soupçonner que » très- vaguement comme tu me le disais, un empoi- » sonnement: cherche médecin, cherche; et si tu trouves, p apporte.

» A toi cordialement, heureux homme qui vis à la » campagne, qui es marié, riche et aimé: je t'envie. » Pour moi, je continue à n'être ni riche, ni marié, ni ) aimé; mais par contre, je suis cruellement injurié pour » mon dernier livre ; si ce n'est pas à décourager de » chercher la vérité, c'est à dégoûter de la dire.

» J. Vandam. »

Ainsi, l'analyse chimique concluait, comme les expériences physiologiques, à l'absence du poison.

Ce fut un soulagement pour Claude, un grande trèsgrand soulagement, car si elles avaient conclu au poison, il aurait fallu chercher qui avait administré ce poison, et, devant cette pensée, il s'était toujours arrêté épouvanté,, n'osant pas l'envisager, n'osant pas la préciser. Nathalie avait raisonné juste en se disant que les honnêtes gens sont timides pour accuser, et que leurs scrupules les arrêtent devant une idée qui révolte leur conscience. C'était le médecin qui avait soupçonné le poison ; ce n'était pas l'homme.

Mais si l'homme était soulagé par les résultats négatifs des analyses et des expériences, le médecin, lui, restait dans une cruelle angoisse.

Si ce n'était pas le poison qui avait causé le ralentissement du cœur et les vomissements, qui donc les avait causés?

Il se trouvait ainsi ramené à son point de départ, n'ayant fait que tourner dans un cercle qui n'avsût pas d'issue.

Que ferait-il si Véronique éprouvait une nouvelle crise? Comment la soignerait-il?

Là seconde avait été moins violente que la première, mais de cela il ne résultait pas nécessairement que la troisième, s'il y en avait une, serait moins violente que la seconde; elle pouvait être plus forte, au contraire, elle pouvait...

Devant cette idée aussi, il s'arrêtait épouvanté.

Sa femme, sa chère Véronique, sa bien-aimée, sa bienaimante il la laisserait souffrir... mourir peut-être sans la secourir, lui médecin, lui de qui elle attendait tout, la vie aussi bien que le bonheur: c'était impossible.

11 fallait chercher, il fallait trouver.

Mais où chercher? Quoi trouver?

Il en vint à se demander sila première fois qu'il avait

ausculté Véronique il ne s'était pas trompé, et si elle n'avait pas alors réellement une maladie de cœur, que l'émotion l'avait empêché de reconnaître.

Depuis, il est vrai, il l'avait auscultée de nouveau et il n'avait pas constaté cette maladie ; mais, s'il n'était plus sous l'influence de l'émotion, il pouvait subir inconsciemment la pression d'une idée préconçue, combien souvent n'arrive-t-il pas que, s'étant trompé une pi^mière fois, on persiste de bonne foi, en toute sincérité, dans une erreur, qu'on est seul à ne pas voir.

Que ce fût l'émotion, que ce fût l'entêtement, que ce fût l'habitude, que ce fût l'ignorance, peu importait. Il y avait un fait certain, qui était qu'il ne comprenait rien à l'état de sa femme, et que les choses ne pouvaient pas durer plus longtemps ainsi ; s'il se trompait, il fallait qu'on lui montrât son erreur; s'il ne voyait pas, il fallait qu'on lui ouvrit les yeux.

Demander conseil à ses confrères de Condé était inutile ; il avait pu le faire dans une crise, dans un de ces moments de désespoir où l'on se cramponne à une branche, si faible qu'elle soit, mais maintenant ce qu'il fallait, c'était une autorité scientifique indiscutable qui parlât assez haut pour imposer son opinion comme article de foi, et c'était seulement à Paris, auprès d'un de ses anciens maîtres, qu'il pouvait trouver cette autorité: il irait donc à Paris.

Lorsqu'il fit part de cette idée à Véronique, celle-ci commença par la repousser.

— Je ne veux pas d'autre médecin que toi: à quoi bon ? tu es l'égal des meilleurs ; et nous n'en trouverons jamais qui m'écoute et me regarde comme toi,

— C'est justement parce que je t'écoute et te regarde avec un intérêt trop vif que j'écoute et regarde mal ; rémotion me trouble, la tendresse m'aveugle. Assuré-

iOe LE DOCTEUR CLAUDE.

ment il n'y a dans ton état rien d'inquiétant, mais enfin il y a un point sur lequel j'ai besoin d'être fixé et quand Garbonneau aura parlé, tout sera dit.

Elle n'avait pas l'habitude de lui résister: pour elle, elle ne tenait pas du tout à voir Garbonneau, mais puisque pour Glande l'avis de son ancien maître était une sécurité, elle se soumettrait à l'examen de Garbonneau.

Et puis ils iraient à Paris ensemble ; et dans ce voyage il y avait assez de promesses de bonheur pour qu'elle consentît à voir tous les médecins de Paris les uns après les autres si Etienne le désirait.

Claude ayant prié son confrère Marsin de le remplacer à rhôpital et auprès de ses malades pendant son absence, ils partirent pour Paris ; à tout le monde ils avaient annoncé un voyage de plaisir, Nathalie seule avait su la vérité.

En réalité c'était bien un voyage de plaisir pour Véronique, le plus agréable, le plus charmant qu'elle eût jamais fait, puisque c'était la première fois qu'elle voyageait avec son mari.

Aussi ne pensait-elle guère que c'était pour consulter un médecin, un grand médecin, un oracle qu'elle allait à Paris, et que c'était de sa santé, de sa vie qu*il s'agissait ; elle n'avait qu'une idée, elle ne voyait qu'une chose j le plaisir du voyage, la joie d'être avec son Etienne, de se promener ensemble, de se faire montrer et expliquer par lui ce qu'elle ne connaissait pas, et elle avait la chance d'être assez jeune pour ne pas connaître grand'chose ; tout lui serait nouveau, tout lui serait surprise, tout lui serait plaisir, elle aurait le bonheur d'en jouir avec celui qu'elle aimait tendrement.

Pour ne pas abandonner ses malades trop longtemps, Claude avait décidé qu'ils partiraient par la voiture qui

quitte Condé à dix heures du matin pour correspondre avec le train de onze heures vingt-cinq minutes ; il pourrait ainsi faire son service à Thôpital et visiter ceux des malades qui avaient vraiment besoin de lui; il est vrai qu'il lui serait impossible de déjeuner, mais cela n'avait pas d'importance ; ils déjeuneraient en voiture dans le coupé, sur leurs genoux : ce serait un plaisir.

En effet c'en fut un très-vif. Pendant que Claude courait la ville, Véronique s'était rendue directement au bureau de la correspondance du chemin de fer, et elle s*était installée dans le coupé en attendant son mari. A l'heure précise il arriva ; déjà elle était inquiète ; si on le retardait, si on le retenait. Le conducteur ferma la portière ; ils étaient seuls ; le postillon fît claquer son fouet : ils étaient partis. Gomme la voiture défilait dans les rues pleines de gens, et que sur les seuils des portes et aux devantures des boutiques se montraient des curieux qui regardaient passer la diligence, Véronique n'osa passe jeter dans les bras de son mari, ihais lui prenant la main, elle la porta à ses lèvres et l'embrassa avec une effusion de tendresse qui parlait plus éloquemment que les mots les plus passionnés.

Us n'avaient que peu de temps à eux avant d'arriver à la station ; Véronique tira d'un sac deux serviettes qui étaient roulées autour de deux bouteilles contenant Tune du vin blanc, l'autre de l'eau de Saint-Galmier, puis, après avoir donné l'une de ces serviettes à Claude et avoir étendu l'autre sur ses genoux, ils commencèrent à déjeu* cer ; elle avait préparé un vrai festin : des sandwichs au jambon, deux ailes de poulet , un morceau de fromage de Gruyère, deux belles pommes de reinette du Canada à peau ridée, d'un jaune pâle pointillé de taches rousses et teinté de rouge du côté qui avait été exposé au soleil . Gomme elle était bonne, cette dînette! comme il était

agréable de boire dans le même verre ! C^était elle qui tenait le verre, c'était Etienne qui versait, et, , pour boire sans s'inonder ou sans s'étouffer, il fallait saisir adroitement un moment où la voiture n'était pas trop violemment cahotée ; quand ils jetaient un os par la portière, les chiens couraient après la diligence en aboyant pour tâcher d'en attraper un second.

En chemin de fer, une gratification offerte au conducteur du train leur assura un compartiment où ils furent seuls jusqu'à Paris, libres de se tenir la main dans la main, libres de s'entretenir comme s'ils eussent été chez eux, tandis que le paysage défilait devant leurs yeux quand ils daignaient avoir des yeux pour le paysage.

Lorsque les wagons sonnèrent sur les plaques tournantes de la gare de l'Ouest, tous deux en même temps poussèrent la même exclamation de surprise :

— Déjà Paris 1

— Ce voyage a été un rêve, dit Véronique, un beau rêve ; quel malheur que nous n'allions pas seulement au bout du monde.

— Et puis après?

— Nous reviendrions.

Il était cinq heures, par conséquent il y avait impossibUité à voir Carbonneau le soir même.

A cinq heures et demie, ils étaient au Grand-Hôtel.

— Es-tu fatiguée? demanda Claude.

— Pas du tout.

— Alors tu peux te coucher tard?

— Aussi tard que tu voudras.

— Eh bien, habille-toi; après dîner nous irons au théâtre.

— Dans une loge à nous?

Avant le théâtre il la mena dîner au café Riche, et le dîner fut aussi charmant que l'avait été le déjeuner en wa-

m LE DOCTEUR CLAUDE.

gon. Véronique était venue plusieurs fois à Paris, avec son père, mais M. Lerissel avait conservé de son éducation de paysan une prudente réserve, et il se fût cru ruiné s'il était entré au café Riche ou au café Anglais; quand il ne prenait pas ses repas à son hôtel, il conduisait sa fille à Tun des restaurants du passage JouSroy ou du passage des Panoramas^ dans lesquels il avait la sécurité de diner à prix fixe sans souci de Taddition; ces restaurants brujants, encombrés, n'avaient rien de la discrétion et du confortable du cabinet dans lequel on l'installa^ devant une table éclairée par des bougies, auprès d'une cheminée dans la^ quelle brûlait un feu de bois; de même les garçons affairés qui dans ce temps les avaient servis son père et elle, ne ressemblaient en rien au gentleman en habit noir qui se tenait là maintenant immobile , un crayon et un carré de papier à la main, attendant leurs ordres exactement comme s'il n'avait qu'eux à servir.

Elle fut émerveillée de la facilité avec laquelle Claude, en quelques mots, s'expliqua avec ce haut personnage.

— Gomme on voit bien que tu es ici chez toi, dit-elle, lorsque la porte se fut doucement refermée.

^ C'est la première fois que j'y viens : tu penses bien que quand je dînais avec un petit pain, je ne venais pas le manger au café Riche et le mouiller avec une bouteille de vin du prix de quinze ou vingt francs ; l'eau de ma fontaine me suffisait.

Us n'eurent que le boulevard à traverser pour entrer à rOpéra-Comique, et ce fut la main dans la main qu'ils écoutèrent la douce et tendre musique du Pré-aux-Clercs. Véronique la connaissait bien, cette musique, cependant elle crut i'entendre pour la première fois.

Le lendemain, à l'heure de la consultation de Garbonneau, ils se rendirent place Vendôme, où le grand médecin

Lé bÔCTEÙtl GLAUbÈ. M

occupait un superbe appartement vis-à-vis le palais de la Chancellerie.

En montant Fescalier, Claude sentit le bras de sa femme trembler sous le sien :

— Qu'as-tu ? lui demanda-il avec une tendre inquiétude.

— J'ai peur.

— Il ne faut pas avoir peur de Carbonneau ; sous des apparences brusques, c'est le meilleur des hommes^ et il a toujours été excellent pour moi.

— Ce n'est pas de M. Carbonneau que j'ai peur, c'est de ton sérieux, c'est de ta préoccupation.

Ils étaient arrivés, il ne répondit pas ; d'ailleurs qu'eûtil pu répondre ? Il sentait bien qu'il n'était pas maître de cacher ce qu'il éprouvait ; encore était-il heureux que Véronique appelât préoccupation ce qui était en réalité inquiétude, et même jusqu'à un certain point angçisse.

Déjà plusieurs personnes se trouvaient dans le grand salon, attendant. Claude remit alors sa carte au domestique, et, grâce aiî privilège dont jouissent les médecins, de passer avant les simples malades lorsqu'ils se présentent chez un de leurs confrères^ on le fit entrer dans un petit salon, où ils ne restèrent pas longtemps : bientôt la porte s'ouvrit, et un homme de grande taille, la tète couverte de beaux cheveux blancs, qui, par derrière tombaient sur le col de l'habit boutonné, s'avança vers Claude les deux mains tendues et le visage souriant : c'était Carbonneau.

— Bonjour, mon brave Claude, comment allez-vous ? Claude présenta sa femme : alors Véronique sentit un

regard perçant comme une pointe d'acier s'enfoncer dans ses yeux et descendre en elle.

— Oui, oui, dit Carbonneau, j'ai appris votre mariage, et je vous aurais écrit si notre vie nous permettait de nous acquitter des devoirs de la politesse ou de l'amitié ; mais

^i^ LE DOCTEUR CLAUDE.

les félicitations que je ne vous ai point adressées alors, je vous les adresse maintenant, mon cher ami, et elles valent mieux puisqu'elles sont faites en connaissance de cause et en toute sincérité.

Cela fut dit avec une bonne grâce parfaite ; et Véronique fut remplie de joie de ce compliment qui, dans une telle bouche, devait être bien doux pour Claude.

— La beauté, continua Carbonneau, la santé, cela se voit, et aussi la bonté et la tendrssse, cela se sent.

— C'est cependant pour cette santé que je viens vous consulter, cher maître.

— Allons donc !

Claude inclina la tête.

^ Eh bien alors, continua Carbonneau, passons dans mon cabinet.

Et offrant son bras à Véronique il la conduisit à ce cabinet en traversant une longue enfilade de pièces qui étaient une sorte de musée par les meubles artistiques, les tapisseries, les bronzes, les marbres, les tableaux Qu'elles renfermaient.

Une fois installé dans son fauteuil et ayant Véronique en face de lui, il écouta Claude sans l'interrompre une seule fois, et sans qu'un signe de son visage trahît ce qu'il pensait. Ce fut seulement quand Claude eut terminé ses explications qu'il prit la parole pour questionner Véronique, sur son enfance et sur ses parents ; puis ensuite il l'ausculta.

Avant qu'il eût parlé et au regard qu'il luilança, Claude crut qu'il pouvait se rassurer ; un profond soupir de soulagement qu'il ne pensa pas à retenir s échappa de sa poitrine, montrant combien vive avait été son émotion.

— Le vieux professeur ne s'était pas trompé en affirmant la santé, dit Carbonneau : si vous avez été inquiète rassurez- vous, ma belle enfant, vous avez de longues années à être aimée par votre mari.

LE DOCTEUR CLAUDE. i13

— Mon inquiétude, dit-elle, c'est de ne pas le rendre heureux comme il est digne de Têtre, c'est de le tourmenter; une femme de médecin n'a pas le droit d'être malade; son devoir est de distraire son mari des souffrances qu'il voit tout le jour.

— Avec quelques soins vous ne serez pas malade ; et c'est à propos de ces soins que je voudrais m'entendre avec votre mari, si vous le permettez.

Disant cela il fît un signe à Claude, et l'emmenant tout à l'autre bout de son cabinet, dans l'embrasure d'une fenêtre:

— Mère goutteuse, dit-il en étouffant sa voix, fille migraineuse, femme rhumatoïdante, candidate à une cardiopathie et lésions encore mal dessinées ; craindre un commencement de rétrécissement aortique: je vous écrirai plus longuement ; n'inquiétez pas votre charmante femme, à qui il faut autant que possible éviter les émotions.

Et ils revinrent vers Véronique : Claude avait pu se composer un visage pour ne pas laisser paraître le trouble que les paroles de son maître venaient de lui causer.

Carbonneau voulut reconduire Véronique jusqu'à son vestibule et il lui offrit le bras comme il l'avait fait en l'amenant: marchant doucement, il lui parla de Claude qui venait derrière eux, et il le fît affectueusement.

— Savez-vous ce que je dis à madame? Gt-il tout à coup en se retournant: que vous êtes un brave cœur, un homme d'intelligence et de caractère, et, si je vous .jette ces paroles en face, c'est pour que la femme qui vous aime emporte dans son cœur cette opinion du maître qui vous a vu à l'œuvre et qui vous connaît bien.

Véronique, si elle avait osé, lui aurait sauté au cou.

— Eh bien I dit-elle à son mari, lorsqu'ils furent sur la place, es-tu rassuré?

— Oui, ma mignonne, plein de confiance.

ii4 LE DOCTEUR CLAUDE,

— Alors ne retournons pas à Condé de sitôt ; envoie une dépêche à M. Marsin et jouissons de Paris.

Le lendemain elle lui fît la môme demande, puis encore le surlendemain.

Elle ne pouvait pas se décider à quitter Paris, comme s'il y avait en elle un pressentiment qui s'opposait à ce qu'elle retournât à Condé.

Cependant il fallut rentrer.

— Voilà de quoi emplir ma vie, dit-elle lorsque la diligence entra dans la ville ; quand te me laisseras seulej 'aurai mes souvenirs de Paris,

Aussitôt que Nathalie apprit le retour de Véronique, elle accourut pour savoir ce que Carbonneau avait dit : Tarrôt du grand médecin était assez important pour qu'elle voulût le connaître sans retard ; Carbonneau avait-il eu des soupçons ? S'était-il fixé à quelque maladie précise ?

Mais Véronique ne put que lui répéter les paroles de Carbonneau : « Si vous avez été inquiète rasçurez-vous, vous avez de longues années à aimer votre mari. »

Gela était-il sincère? N'avait-il point parlé ainsi uniquen ment pour ne pas inquiéter une malade ?

Claude seul pouvait répondre à ces questions ; elle l'interrogea aussitôt qu'elle put l'entretenir en particulier pendant quelques instants.

Mais il lui tint à peu près le même langage que Véronique ; avec quelques soins, ces crises s'éloigneraient et disparaîtraient.

Ce fut tout ce qu'elle put en obtenir, et devant un parti pris de réserve aussi nettement arrêté, elle trouva prudent de ne pas insister.

Si Claude ne parla pas de la cardiopathie possible et des lésions au cœur encore mal dessinées que Carbonneau redoutait, ce ne fut pas pour ne pas reconnaître qu'il s'é-

lie LE DOCTEUR CLAUDE.

lait trompé lorsqu'il avait affirmé que Véronique n'avait point de maladie de cœur. D'abord il n'était pas du tout prouvé pour lui, qu'au moment où il avait nettement formulé cette affirmation, cette maladie existât de façon à pouvoii* être sûrement diagnostiquée. Et puis se fût-il trompé, il n'était pas homme à reculer devant l'aveu de son erreur. Mais si ces lésions que Carbonneau craignait se produisaient un jour, il était d'une importance capitale que Véronique ne pût pas, à ce moment, soupçonner la gravité du mal dont elle était atteinte, et, pour cela, de grandes précautions devaient être prises dès maintenant. Sans doute Nathalie n'irait point répéter brutalement à sa cousine ce qu'elle avait appris, mais enfin une indiscrétion, une maladresse pouvaient être commises, et le plus sage était de ne pas s'y exposer. Nathalie n'était point une mère qu'on doit prévenir du danger que court sa fille. Lui seul maintenant avait charge de sa femme, à lui seul il appartenait de s'inquiéter de sa santé, ou tout au moins de la protéger.

Devant les réponses insignifiantes de Véronique, devant la réserve de Claude, Nathalie ne se tint pas pour battue.

Cette réserve était pour elle une preuve que Carbonneau n'avait point parlé seulement de soins, et qu'il avait dû constater quelque chose de grave.

Mais quoi ? Qu'était ce quelque chose ? Sur quel point portait-il ?

C'étaient là des questions difficiles à examiner, sinon impossibles.

Cependant il paraissait à peu près certain que Carbonneau n'avait pas soupçonné la vérité, et que si l'état de Véronique lui avait paru grave, il avait attribué cet état à des causes naturelles ; au moins cette conclusion résultaitelle de l'abord et de l'attitude de Claude. Inquiète au moment où Claude avait procédé à l'analyse des matières vo-

LE DOCTEUR CLAUDE. iH

mies, et redevenue naturelle, simple et ouverte le jour où les expériences avaient donné des résultats négatifs dans la recherche d'un poison, cette attitude était restée au retour de Paris ce qu'elle était avant ce voyage. Or il était évident que si Carbonneau avait eu des soupçons, Claude n'eût pas été assez maître de lui pour ne pas les trahir. S'il ne croyait plus à un principe toxique après l'analyse et les expériences physiologiques, il n'y croyait pas davantage maintenant : Carbonneau avait été dérouté comme Yandam, le médecin comme le chimiste. Et elle se dit qu'avec les précautions qu'elle avait prises cela devait se passer ainsi :

Combien d'empoisonnements, même alors qu'ils sont grossièrement, maladroitement faits, échappent à l'examen des médecins. A plus forte raison, ceux qui sont pratiqués d'une façon prudente et scientifique doivent-ils échapper plus sûrement encore.

Rassurée de ce côté, et il avait son importance, sa trèsgrande importance, il lui restait à chercher et à deviner quelle maladie Carbonneau pouvait bien avoir reconnue chez Véronique.

Lorsqu'on est malade, lorsqu'on a besoin de soins, on prend des médicaments ; pour arriver à trouver ce qu'elle cherchait, il fallait donc qu'elle arrivât tout d'abord à savoir les médicaments que Véronique 'prenait ; le médicament indique la maladie, comme la maladie commande le médicament.

Elle vint voir Véronique chaque jour, le matin, le soir, à toute heure, car elle ne pouvait pas procéder franchement et demander tout simplement à sa cousine si elle prenait des remèdes et quels ils étaient ; c'était directement qu'elle devait procéder à ses recherches.

Pendant une semaine ce fut vainement qu'elle les continua, allant jusqu'à fureter rapidement dans les tiroirs,

iiS LE DOCTEUR CLAUDE.

ceux du buffet de la salle à manger, comme ceux des meubles de la chambre de Véronique, quand cela lui était possible.

Mais un matin qu'elle était restée un peu plus tard que de coutume, et presque jusqu'au moment du déjeuner, elle . vit tout à coup Véronique faire un geste d'ennui, ou plus justement de regret accompagné d'une exclamation.

— Qu'as-tu ? demanda-t-elle.

— En bavardant j'ai oublié de prendre ma pilule; Etienne va me gronder.

— • Tu prends donc des pilules ?

— Tous les jours : une heure avant le déjeuner, une heure avant le dîner.

— Des pilules de quoi ?

— Je ne sais pas.

— Gomment tu ne sais pas?

— Mais non ; Etienne m'a apporté une boite de pilules, il m'a dit d'en prendre une le matin et une le soir régulièrement ; je les prends.

— Sans savoir ce qu'elles contiennent ?

— A quoi bon? c'est lui, ce n'est pas moi qui me soigne.

Nathalie avait cru tenir enfin ce qu'elle poursuivait : elle eut un mouvement de déception : mais elle n'abandonna pas la partie.

— C'est mauvais, dit-elle?

— Quand je garde la pilule trop longtemps dans ma bouche, cela est d'une amertume insupportable,mais quand je l'avale, cela n'a pas de goût, elles sont argentées,

— C'est difficile à avaler?

— Avec une gorgée d'eau, cela est très-facile.

— Dépêche- toi donc de la prendre.

— Il est trop tard, Etienne va rentrer bientôt pour déjeuner.

— Et 8*il ne rentre pas ; à ta place je la prendrais et je retarderais un peu le déjeuner ; comme cela, tu ne le contrarierais pas.

— Tu crois?

•— Si j'étais à ta place, je ferais cela,

— Eh bien ! je vais le faire ; adieu !

Et Véronique se dirigea vers l'escalier pour monter à sa chambre.

Nathalie la suivit.

— Tu montes ? demanda Véronique en se retournant»

— J'ai envie de voir .comment tu t'y prends ; pour moi, je n'ai jamais pu avaler une pilule.

Ce que Nathalie voulait voir, c'était où se trouvaient ces pilules et quelle était l'étiquette collée sur la boite.

Véronique tira cette boite du tiroir d'un petit bureau qui ne fermait pas à clef et dans lequel elle serrait son papier à lettres, ses enveloppes, ses cartes^ puis l'ayant ouverte, elle y prit une pilule.

— Tu n'as donc jamais regardé ce qu'il y avait sur la boîte? demanda Nathalie.

— Il y a : Pilules selon l'ordonnance, n® 31 ,457, répondit-elle en lisant.

Et aussitôt elle replaça la boite dans le tiroir ; puis ayant versé un peu d'eau dans un verre elle mit dans sa bouche la pilule qu'elle venait de prendre et elle l'avala,

— Tu vois, dit-elle, c'est très-simple.

— Assurément, mais à ta place je serais plus curieuse que tu ne l'es, je voudrais savoir ce que j'avale.

— Pourquoi ?

— Pour savoir.

Il eût été imprudent d'insister davantage en montrant une curiosité qui eût pu intriguer Véronique ; elle n'ajouta donc rien et se retira fort désappointée d'avoir échoué au moment où elle croyait réussir ; heureusement tout n'était

pas dit et il était très-possible que Véronique ainsi provoquée demandât à Claude quelles étaient ces pilules.

Malgré toute l'envie qu'elle avait d'être fixée à ce sujet, elle laissa passer plusieurs jours sans reparler de ces pilules, puis elle se décida.

— Tu prends toujours tes pilules? demanda-t-elle.

— Je crois bien ; il parait que j'en ai encore pour assez longtemps; à propos, je sais ce que c'est, je l'ai demandé à Etienne : c'est de la digitaline.

Nathalie était assez au courant des choses de la médecine pour savoir que la digitaline s'emploie surtout dans les maladies de cœur.

Ainsi c'était une maladie de cœur que Garbonneau avait constatée chez Véronique.

Et c'était justement parce qu'il ne voulait pas avouer cette maladie que Claude s'était enfermé dans une prudente réserve.

Quelle heureuse inspiration elle avait eue de ne pas se contenter des deux crises mal définies dont Véronique avait été atteinte et de vouloir qu'elle fût sérieusement malade. L'inée avait produit son effet, si bien que tous Jes médecins, même les plus habiles, croyaient à une maladie de cœur.

Sans doute c'était là un résultat bien fait pour lui inspirer confiance dans le succès définitif, mais ce n'était pas le seul.

Tout le monde sait que si la digitaline est un remède dans les maladies de cœur, elle est aussi un poison trèsactif qui,à faible dose,tue les bêtes aussi bien que les gens.

Quand Véronique succomberait tuée par l'inée, sa mort s'expliquerait donc maintenant tout naturellement : elle serait victime de sa maladie de cœur.

Et si, malgré cette explication, on ne s'en tenait pas ' là, si on voulait aller plus loin, s'il y avait des analyses

LE DOCTEUR CLAUDE. i«l

chimiques et des expériences physiologistes, la digitaline masquerait Tinèe et porterait toute la responsabilité.

— Elle prenait de la digitaline.

— 11 y a eu empoisonnement.

«— La digitaline.

— Dans les expériences physiologiques des animaux ont succombé et les symptômes ont décelé un poison du cœur.

— La digitaline.

Était-il possible de distinguer nettement et d'une façon précise les effets produits par la digitaline, poison du cœur, des effets produits par Tinée, autre poison du cœur à peu près inconnu et qui n'a jamaisété étudié sur l'homme? Elle n'en savait rien. Mais il paraissait à croire que cette distinction, en tous cas bien difficile, devenait tout à fait impossible quand on ne savait pas qu'avec la digitaline il y avait l'inée dont on ne retrouvait pas trace dans Tahalyse chimique.

Ainsi, tout se réunissait pour concourir au succès de son plan et en même temps pour lui assurer l'impunité : le soupçon même ne pourrait pas l'effleurer.

Dans ces conditions, elle n'avait plus maintenant qu'à poursuivre Texécution de ce plan, sans hésitation et sans faiblesse.

L'heure du dénoûment avait sonné.

Si tout se réunissait ainsi pour lui promettre l'impunité, c'était à condition cependant que, de son côté, elle agirait de façon à se l'assurer elle-même.

Qu'on ne retrouvât pas le poison après, cela paraissait à peu près certain, mais ce n'était pas tout; il fallait qu'avant on ne pût pas voir ou soupçonner la main qui l'administrait.

C'était là le difîcile.

Déjà cette difficulté dans la mise à exécution s'était présentée deux fois, et si elle avait été surmontée sans trop de peine la première, plus laborieusement la seconde, elle devenait tout à fait sérieuse la troisième.

Il ne pouvait plus être question de verser l'inée plus ou moins adroitement, plus ou moins audacieusement dans une assiette ou dans une tasse, comme elle l'avait déjà fait; excellent une première fois, alors que les soupçons n'étaient pas éveillés, médiocre une seconde, alors que l'attention était déjà inquiétée, ce moyen primitif eût été exécrable une troisième après les recherches de Claude. Si ces recherches avaient été abandonnées après les résultats négatifs de l'analyse chimique et les expériences physiologiques; si ses inquiétudes

LE DOCTEUR CLAUDE. iît

vagues et indécises s'étaient éteintes après la consultation de Garbonneau, qui attribuait une cause naturelle aux crises dé Véronique, recherches et inquiétudes ne reprendraient-elles pas au moment de la dernière crise; ne deviendraient-elles pas plus faciles, plus précises^ et pour aboutir cette fois à un résultat positif ?

Assurément s'il y avait intervention directe et immédiate de sa part, si elle était près de Véronique au moment de la crise, les soupçons se porteraient sur elle. Sans dout.e elle parviendrait bien à les repousser. Mais cela ne suffisait point. Ce qu'il fallait c'était qu il ne pussent pas même prendre naissance.

Comment arriver à cela?

La réponse qui se présentait naturellement, était qu'il fallait faire faire par une autre ce qu'elle ne pouvait pas faire elle-même. Mais sa pensée ne s'arrêta pas une minute, pas même une seconde à ce moyen. Jamais sa fierté ne s'abaisserait à solliciter un complice, à lui donner des explications, à conclure un marché avec lui. Pour agir comme elle l'avait décidé, elle avait des raisons, et telles qu'elles l'innocentaient à ses propres yeux; mais elle ne consentirait jamais à faire un autre juge de la justice de sa cause. Et puis quelle confiance avoir en un complice.

Bien décidée à ne pas employer ce moyen aussi dangereux que honteux, elle en chercha un autre, mais sans le trouver, allant d'une combinaion simple à une combinaison compliquée et ne se fixant à aucune.

Ne serait-elle donc venue jusque-là, que pour s'arrêter misérablement, échouant par sa propre faute et par son impuissance ?

Mais au lieu de l'écraser, cette pensée la releva et lui donna des forces nouvelles.

Non, elle n'abandonnerait pas la partie.

Non, elle ne renoncerait pas à Claude volontairement, pas plus par peur que par impuissance.

El!e Taimait, jamais elle ne 1 avait plus ardemment voulu; il serait à elle; ce qu'il était pour Véronique il le serait pour elle.

Et pour cela, elle trouverait le moyen de réussir, fût-il impossible, dût-elle le chercher jour et nuit sans repos, ayant sans cesse cette pensée dans le cœur, dans Tesprit et devant les yeux.

Longtemps elle se débattit dans les ténèbres, ne rencontrant, de quelque côté qu'elle se tournât, qu'un mur sans issue ; mais enfin une lueur se fît, faible tout d'abord et confuse, mais qui grandit bien vite pour lui montrer son chemin et Téclairer.

Jamais moyen n'avait été plus facile, plus sûr, et il avait fallu vraiment qu'elle fût bien profondément troublée pour ne pas l'avoir trouvé tout d'abord.

Deux fois par jour, Véronique prenait une pilule de digitaline; qu'on mît dans la boite contenant ces pi ules une pilule d'inée à la place d'une pilule de digitaline, exactement pareille pour le poids comme pour la forme, de telle sorte qu'il fût impossible de reconnaître cette substitution, et, à un moment donné, Véronique avalerait cette pilule d'inée sans s'apercevoir de rien ; ce serait elle-même qui s'empoisonnerait.

Il n'y aurait pas intervention immédiate de sa part, et même pour plus de sécurité elle pourrait arranger les choses de façon à quitter Condé aussitôt après avoir introduit la pilule d'inée dans la boîte. Qu'elle fût à Verneuil par exemple, près de sa tante, au moment où Véronique prendrait cette pilule et bien certainement le soupçon ne l'atteindrait jamais. Comment faire remonter la responsabilité d'un empoisonnement à une personne qui est depuis plusieurs jours à vingt lieues de la chambre où

cet empoisonnement s'accomplit? nous ne sommes plus au temps où Ton croyait aux sortilèges et aux maléfices; on ne tue plus par sort jeté ni par pactes avec le diable. Pour admettre un empoisonnement il faut voir la main qui a administré le poison.

Où serait cette main?

A vingt lieues de là.

Où serait le poison?

On ne le retrouverait pas.

Alors si Ton se refusait à croire que cette mort rapide avait une cause naturelle, ne faudrait-il pas qu'on reconnût que la digitaline seule était coupable?

La digitaline remède et non poison ; la digitaline administrée pour guérir et non pour tuer.

Qu'on le voulût où qu'on ne le voulût pas, cette conclusion s'imposerait à tous, à la justice, à la malignité publique, à Claude lui-même.

11 ne resterait donc plus qu'à ramener Claude, en le consolant, et il se laisserait consoler, il se laisserait ramener. Se procurer une pilule de digitaline était facile pour Nathalie, et le lendemain même du jour où elle eut arrangé cette combinaison, elle put prendre une de ces pilules dans le tiroir du bureau où elle avait vu que Véronique serrait sa boite : elle était de grosseur ordinaire et recouverte d'une mince feuille d'argent.

Bien qu'elle n'eût jamais fabriqué des pilules, il ne devait pas être bien difficile d'en faire une pareille avec l'extrait sec d'inée qu'elle avait préparé depuis longtemps déjà; il n'y avait qu'à rouler un petit morceau de cet extrait entre les doigts en l'arrondissant bien, et à le recouvrir ensuite d'un feuillet d'argent, en opérant comme les pharmaciens que tout le monde a vu dorer ou argenter leurs pilules en les agitant circulairement dans une petite boîte ronde en forme de sphère.

ii6 LE DOCTEUR CLAUDE.

Ce qui lui manquait pour cette opération, c'était la pe^ tite boîte et les feuillets d'argent ; de peur d'éveiller les soupçons, elle ne voulut pas les acheter à Condé, et pour se les procurer en toute sécurité, elle fit exprès un voyage à Caen; achetant la boîte chez un tourneur, la feuille d'argent chez un marchand de couleurs.

Rentrée chez elle et pour se faire la main, elle s'exerça sur les pilules de mie de pain, et en peu de temps elle arriva à une habileté qui «ût fait honneur à un garçon pharmacien : il était impossible de remarquer la plus légère différence entre les dernières pilules qu'elle venait de fabriquer et la pilule de digitaline : grosseur, forme, argenture, c'était une exacte reproduction.

Alors elle façonna de la même manière une pilule avec l'extrait d'inée ; l'ayant réussie à son gré, elle brûla soigneusement le boîte dont elle venait de se servir et détruisît les feuillets d'argent ainsi que la pilule de digitaline.

Puis cela fait, ayant préparé sa malle et s'étant habillée, elle se rendit chez Véronique à l'heure où elle était certaine de trouver celle-ci seule dans sa chambre, travaillant comme toujours à sa layette.

— Je viens te dire adieu.

— Tu pars ?

— Je vais à Vemeuil voir ma tante, qui n'est pas bien.

— Quand reviendras-tu ?

— Je ne sais pas : huit jours, quinze jours peut-être. -— Tu m'écriras?

— Cela va sans dire : à Vemeuil je n'ai que cela à faire. La conversation dura ainsi jusqu'au moment où Nathalie

demanda à Véronique de lui prêter un livre qu'elle savait se trouver dans la bibliothèque.

Aussitôt que Véronique fut sortie de la chambre pour aller chercher ce livre, elle courut au petit bureau, et ayant ouvert la boîte, elle la renversa dans sa main et vi-

LE POCTEUR CLAUDE. 427

vementelle plaça sa pilule d'inée au fond delà boite, puis ayant remis toutes les pilules de digitaline par-dessus et ayant refermé la boîte, elle regagna sa place bien avant que Véronique fût revenue, ce qui lui donna le temps de se calmer.

Elle était tremblante, et elle se sentait baignée d*une sueur froide des pieds à la tête, son cœur s'était arrêté comme si elle avait avalé la pilule qu'elle venait de placer dans la boîte. Bien certainement, û elle avait dû verser le poison et le voir boire par Véronique, non plus pour la rendre malade, mais pour la tuer cette fois, elle aurait faibli,peut-être même se serait-elle arrêtée. Mais pour elle ce n'était pas du tout la même chose de verser le poison directement que de le placer dans cette boîte. Ce n'était pas elle qui le faisait avaler, c'était le hasard. Sa main n'agissait pas immédiatement, c'était celle de Dieu. 11 se passait quelque chose d'analogue à ce qui a lieu à la cour d'assises, où le président qui condamne n'a pas l'horreur de l'exécution, faite par le bourreau; ou bien à ce qui a lieu à la guerre, où l'artilleur, tirant un obus qui va jeter la mort à trois ou quatre mille mètres de là n'assiste pas au massacre que sa main vient de faire. Combien de gens qui n'oseraient pas tordre le cou à un moineau, s'amusent à tirailler les oiseaux et prennent grand plaisir à ce jeu.

Si Dieu ne voulait pas que Véronique mourût, il changerait le traitement avant qu'elle arrivât à la pilule d'inée ; s'il ne le changeait pas, ce serait donc lui qui la tuerait.

Cette pensée la raffermit; elle respira et put composer son visage pour la rentrée de Véronique.

— Figure-toi que je ne pouvais pas trouver ton volume, dit celle-ci en revenant, mais le voici.

Et elle le lui remit.

Nathalie se leva; elle avait hâte de sortir de cette chambre.

i'iS LE DOCTEUR CLAUDE.

Mais Véronique la retint, voulant la consulter pour un objet de sa layette.

— Quand je reviendrai, dit Nathalie.

— Dans quinze jours, j'espère bien que ce ne sera pas de la layette que je te parlerai, ce sera de Tenfant même.

— Adieu, dit Nathalie en se dirigeant vers la porte.

— Tu t'en vas sans que je t'embrasse, et pour quinze jours.

Nathalie s'arrêta glacée.

Elles devaient s'embrasser puisque depuis leur enfance elles s'embrassaient toujours lorsqu'elles se séparaient.

Véronique lui avait affectueusement passé le bras autour du cou, et elle l'avait embrassée.

C'était à Nathalie de lui rendre son baiser.

Elle hésita un moment, puis tout à coup, entraînée par une force irrésistible, elle la prit dans ses deux bras et elle l'embrassa comme une sœur embrasse sa sœur.

— Adieu.

Et elle se sauva : si on l'avait rencontrée dans Tescalier on eût vu des larmes rouler sur ses joues.

Les crises de Véronique, et surtout la dernière, celle pour laquelle Claude avait appelé ses confrèresGraux et Marsin, avaient provoqué toutes sortes d'interrogations et de commentaires dans la ville.

— Qu'a donc M™' Claude? se demandait-on en s'abordant.

Tout d'abord on avait trouvé à cette question une réponse toute naturelle :

— Maladie de jeune mariée.

Mais cette maladie ne prenant pas un caractère nette* ment déterminé et apparent aux yeux de tous> la curiosité s'était réveillée plus exigeante :

— Décidément, il ne s'agit pas d'une grossesse. Puis de la curiosité on était passé à l'étonnement.

— C'est étrange.

Puis bientôt après, de l'étonnement on était arrivé à l'inquiétude. ^

— C'est inexplicable.

— Le docteur Graux parle d'une sternalgie, ce qui expliquerait tout.

— Qu'est-ce que c'est que ça ?

— C'est une angine de poitrine, c'est à-dire une mala-

4âÔ LE DOCTEUR CLAUDE.

die des organes de la respiration avec des angoisses et des accès.

— Et le docteur Marsin parle de tout sans parler de rien de précis, et il prend des airs de discrétion mystérieuse qui sont tout à fait inquiétants.

— Que suppose-t-il donc ?

— Je vous le demande.

Et chacun s'était^ ainsi demandé ce que pouvaient bien cacher les airs de mystère et de discrétion de Marsin.

Tout d'abord on avait évité de prononcer des mots précis, et Ton s'en était tenu à des insinuations quand on était assez intelligent pour en faire, ou bien, quand on était trop faible pour cela, à des hochements de tète et à des hem ! hem I qui n'annonçaient rien de bon.

C'étaient les amis de Claude qui hochaient ainsi la tête et n'osaient manifester plus franchement ou plus haut leurs mauvaises impressions; mais ses ennemis, et ils étaient nombreux, n'avaient pas la même réserve.

Au premier rang de ceux-ci se trouvait Évette, dont l'animosité et la jalousie, loin de s'affaibUr, avaient été toujours en se développant, exaspérées qu'elles étaient par l'envie. N'y avait-iJ pas vraiment de quoi ressentir une juste indignation, alors qu'on était médecin de l'hôpital, médecin du bureau de bienfaisance, médecin des crèches, médecin du séminaire, médecin des couvents, médecin des épidémies, de voir un confrère qui de tous ces titres n'avait que celui de l'hôpital, se créer en moins de trois ans une situation prépondérante non-seulement dans la ville, mais encore dans toute la contrée, à dix lieues à la ronde. N'y avait-il pas de quoi éprouver une légitime jalousie en constatant que ce confrère, bien qu'il eût une clientèle moins nombreuse que celle qu'on avait eu tant de peine à grouper, gagnait cependant davantage, parce qu'il savait se faire payer cher par ses malades, ce qui est

impossible quand on donne ses soins à des couvents, à des prêtres, à des sociétés pieuses ou de secours, toutes gens qui savent s'arranger pour ne point payer, ou tout au moins, pour payer peu, très-peu. Ces griefs de chaque jour qui se renouvelaient à tout instant pour l'atteindre dans ce qui le touchait le plus vivement, l'intérêt et l'orgueil, et qui s'ajoutaient à ceux qui d'ancien temps s'étaient accumulés en lui lors de leur rivalité pour l'hôpital, lors de la jambe du bonhomme Trempu, lors de la pomme cuite des frères Vilaine, lui avaient inspiré une haine implacable qui s'enfiévrait de ne pouvoir se venger.Gontenue parle succès qui avait mis Claude à l'abri des attaques, cette haine n'avait pas pu se faire jour, car Évette n'était pas homme à frapper franchement celui qui semblait être plus fort que lui; mais les bruits que souleva la maladie inexplicable de Véronique lui permirent enfin d'éclater.

Qui mieux qu'un médecin pouvait expliquer cette étrange maladie?

Mais Évette se garda bien de donner cette explication qu'on lui demandait de tous côtés.

D'abord il ne savait pas quelle était cette étrange maladie.

Et puis l'eût-il conue, il ne Teût pas expliquée*

11 n'était point assez naïf pour donner des armes contre lui, et s'exposer, quand on parlerait de cette maladie, à ce qu*on dit : « C'est l'opinion du docteur Evette* »

Ce n'était point sa manière d'affirmer hautement son opinion, et quand il voulait dire une chose grave, il avait l'habitude de la faire dire d'abord aux autres, de façon à avoir toujours un éditeur responsable.

Tout d'abord et aussitôt qu'il avait eu connaissance de ces bruits, il s'était renseigné auprès de ses confrères Graux et Marsin, qui, ayant été appelés auprès de Mme Claude, étaient en état, mieux que personne, de l'éclairer.

49î LE DOCTEUR CLAUDE.

Graux avait affirmé la sternalgie. Marsin n'avait rien affirmé, mais il avait parlé de vomissements, du ralentissement des mpuvements du cœur^ de Taffaiblissement et de la somnolence qui pour lui étaient inexplicables, et Évelte avait été frappé de cette symptomatologie.

IVlais au lieu d'en tirer une conclusion, il avait commencé par nier que M^e Claude pût être malade.

Telle qu'il la connaissait, c'était une jeune femme sanguine, d'une santé robuste, élevée à la campagne dans d'excellentes conditions et née de parents vigoureux, parfaitement sains : la mère, il est vrai, avait eu la goutte ou des rhumatismes, mais cela était sans importance; pour lui, M™« Claude n'était donc pas sérieusement malade, et rien dans sa constitution n'indiquait qu'elle pût l'être. Bien entendu il ne parlait que de maladies ayant des causes naturelles. S il y avait d'autres causes qu'il ne pou vait pas connaître, les choses changeaient, mais quelles causes? Pour lui il ne les voyait pas.

Alors ceux qui l'avaient interrogé, car on l'interrogeait toujours, cherchaient ces causes. Et de recherches en recherches, d'inventions en inventions, d'absurdités en absurdités on arrivait à en trouver.

— Le docteur Évette a beau dire, Mme Claude a été si bien malade qu'elle a failli en mouiir.

— Et cependant on ne peut pas expliquer cette maladie par des causes naturelles; c'est au moins l'avis du docteur Marsin, qui l'a soignée.

— Il y a des causes accidentelles.

— Lesquelles? Une chute qui casse une jambe; un froid qui donne une fluxion de poitrine; une substance qui empoisonne ?

— On a vu des médecins empoisonner leur femme,

— C'est absurde.

Cette réponse fut celle d'Évette lorsque ce propos fut

dit devant lui, plutôt en plaisantant que sérieusement.

Mais il le prit sérieusement, lui, et s'en indigna.

Jamais on ne l'avait vu aussi éloquent qull le fut ce jour-là.

Précisément parce que le docteur Claude était son adversaire et son rival, précisément parce qu'ils étaient mal ensemble il ne laisserait pas passer une pareille parole, même dite en Tair, sans protester de toutes ses forces. Un confrère I C'était un confrère qu'il défendait. Sans doute, tous les symptômes constatés par Marsin étaient étranges et tout à fait inexpliquables par une cause naturelle, il le reconnaissait. Mais fallait-il conclure de ces symptômes qu'il y avait eu empoisonnement, il ne le pouvait pas. Sans doute il y a eu des médecins empoisonneurs, et cela se comprend quand on réfléchit combien cette manière de se débarrasser de ceux ou de celles qui les gênent, leur est facile ; ils ont les poisons à leur disposition, ils peuvent les combiner de façon à dérouter les recherches les plus savantes. Tout cela était vrai, il en convenait. Mais ce dont il ne conviendrait jamais, c'était que fût vraie une accusation qu'il avait entendu porter un jour par un criminaliste, et d'après laquelle, sur cent femmes de médecin ne mourant pas de vieillesse, il y en avait cinquante au moins qui étaient tuées par leur mari. Tant qu'il aurait un souffle dans la poitrine, il protesterait contre une aussi monstrueuse accusation. D'ailleurs, fût-elle fondée en principe, comment, dans le cas particulier dont il s'agissait, pourrait-on l'appliquer au docteur Claude? Pour se décider à empoisonner une personne, il faut que cette personne vous gêne, ou qu'on ait un intérêt à sa mort, ou qu'on soit un monstre de cruauté. Sans doute le docteur Claude n'était pas un ange de douceur, et dans plusieurs circonstances il avait prouvé qu'il ne faisait pas grand cas de la vie humaine, mais cela tenait bien plus à la détesta-

T. ir. 8

iU LE toOGTEUtl CLAUDE.

ble éducation qu'il avait reçue qu'à sa nature propre. D'ailleurs, fût-il ce monstre de cruauté, il resterait à démontrer que sa jeune femme, qu'il venait d'épouser, le gênait, ou bien qu'il avait intérêt à sa mort. Et tant que cette démonstration ne serait pas faite, tous Jes honnêtes gens devaient repousser des accusations vagues, qui ne reposaient que sur des vraisemblances. Pour son compte, il le ferait toujours avec toute l'énergie dont il était capable. 11 savait bien qu'on pouvait dire que M«»e Claude n'ayant pas d'enfant après neuf ou dix mois de mariage se trouvait dans une fâcheuse position, de sorte que son mari qui la connaissait et qui était médecin, pouvait croire qu'elle était impropre à en avoir jamais. Or, si elle mourait sans avoir lait de testament en faveur de son mari, il faudrait que celui-ci rendit la fortune qu'elle lui avait apportée et à laquelle il s*était d'autant plus facilement habitué qu'il n*avait rien, lui. En pareil cas, un mari qui serait un monstre pourrait calculer que son intérêt.est que sa femme meure jeune, peu de temps après son mariage, tandis qu'elle l'aime encore, de façon à obtenir d'elle ce testament, qu'elle ne ferait sans doute pas plus tard quand elle aurait eu le temps d'apprendre à connaître «on mari et de ne plus l'aimer» Mais le docteur Claude était-il capable d'un calcul aussi abominable. C'est ce que lui, Évette, ne croyait pas, malgré le peu d'estime qu'il eût pour ce confrère.

Une pareille défense colportée partout et répétée sur tous les tons avec d'habiles variantes appropriées au caractère de celui à qui Evette s'adressait n'était pas faite pour calmer les bruits qu'avaient soulevés cette maladie et ces crises.

Évette d'ailleurs n'était pas le seul ennemi de Claude, et grand était le nombre de ceux qui mêlaient leurs voix à la clameur qui s'était élevée dans la ville.

Dans un certain monde, on n'avait point oublié et on n'avait point pardonné sa lutte contre la sœur Sainte- Juste et les sœurs de Thôpital.

Dans un autre, on n'avait point oublié et on n'avait point pardonné les railleries et Thumiliation qu'avait values au tribunal son expertise dans TafiFaire des pommes cuites.

Ses confrères le détestaient parce qu'il leur était supérieur, — les pharmaciens parce qu'il ne poussait pas au débit de leurs drogues ; — ceux-ci lui en voulaient pour telle chose, ceux-là pour telle autre, les envieux pour ses succès, les imbéciles pour faire comme tout le monde, de sorte que ce qu'on inventait contre lui avait de grandes chances de tomber dans des oreilles disposées à le recueillir, et de trouver des langues empressées à le colporter.

Combien de gens répètent une calomnie, sans méchanceté, pour le plaisir de dire quelque chose, d'entretenir la conversation, de se montrer au courant de ce qui se passe. Et puis, il y a ceux qui éprouvent le besoin de se faire les griffes de temps en temps.

Quel meilleur sujet que la maladie de M^e Claude?

Gomme cela arrive souvent en pareil cas, ceux dont on parlait tant ne savaient rien de ce qu'on disait d'eux. Plusieurs fois, il est vrai, Claude avait remarqué qu'on lui demandait avec insistance des nouvelles de sa femme ; et Véronique, de son côté, avait trouvé qu'on s'occupait un peu trop de sa santé, mais ils n'avaient pris souci ni l'un ni l'autre de l'intérêt qu'on leur témoignait ainsi, et qui, pour eux, s'expliquait tout naturellement, chez ceux-ci par la curiosité, chez ceux-là par une affectueuse sollicitude.

Ceux qui les approchaient le plus près, Mérault, Mme Mérault, Nathalie, avaient été poursuivis par les mêmes questions, mais sans qu'on osât demander franchement et préciser ce qu'on désirait apprendre : c'étaient des amis intimes, c'était une parente, il fallait, avec eux, apporter d« la réserve et de la prudence dans les interrogations.

A ceux qui avaient risqué ces tentatives, même avec ' une certaine adresse, Mérault et Denise avaient répondu de telle sorte qu'on n'était pas revenu à la charge.

De même Nathalie avait fait un tel accueil aux insinua-

lions essayées auprès d'elle, qu'elle les avait brusquement interrompues au premier mot.

Les raisons qui leur avaient inspiré cette attitude n'avaient pas été les mêmes, il est vrai, chez Mérault et sa femme que chez Nathalie; — chez Mérault, chez Denise, c'avait été ce sentiment de respect amical qui ne permet pas de toucher à ceux que nous aimons ; — chez Nathalie, c'avait été la crainte qu'on effleurât un sujet dangereux et sur lequel toute parole dite par elle en quelque sens que ce fût, pouvait devenir compromettante à un moment donné ; mais en somme, si les raisons avaient été différentes, le résultat avait été le môme : Claitde et Véronique pour une cause, Mérault et Denise pour une autre, Nathalie pour une autre encore n'avaient pas connu les bruits qui couraient la ville.

Quant à Lajardie qui n'avait des scrupules d'aucune sorte et qui aurait tout entendu, tout accepté, tout répété, il était en ce moment même en Hongrie pour les intérêts de sa maison de commerce, et par là il se trouvait empêché de se mêler de cette affaire, ce qu'il eût fait assurément s'il avait été à Condé.

Des personnes de leur entourage, il n'y en eut qu'une qui eut connaissance de ces bruits, et avec laquelle les bavards, les niais, ou les ennemis de Claude osèrent répéter franchement et tout haut les bruits qui, depuis quelque temps déjà, circulaient tout bas et mystérieusement, — ce fut la cousine Ça-va-t-il.

Appartenant au monde où Claude comptait les ennemis les plus nombreux et ks plus actifs, la cousine Ça-va-t-il, qui ne se gênait pas d'ailleurs pour exprimer partout et à propos de tout ou de rien ses jugements peu favorables sur le mari de sajeune cousine, se trouvait admirablement placée pour entendre ces bruits, les recueillir, et au besoin même les propager.

En effet, elle était loin d'ainier Claude, et même elle le détestait: il était Tadversaire de ce bonM.Évette; il avait persécuté la sœur Sainte-Juste; il affichait (c'étaient ses amis à elle qui le prétendaient), des idées indépendantes, subversives et grossières ; enfin, crime plus grave encore, il n'avait pas permis qu'elle prit, au lendemain de leur mariage, la direction de leur maison, ainsi qu'elle croyait en avoir le droit, ni qu'elle donnât des conseils à Véroniqife pour la diriger dans son intérieur et dans le monde ; et c'étaient là des griefs qui, chez une vieille fille au caractère despotique, convaincue de sa supériorité parce qu'elle avait de, l'expérience et de la dévotion, étaient d'une importance capitale.

Aussi lorsqu'elle entendit les accusatîons portées contre Claude et surtout la défense de celui-ci présentée par « ce bon monsieur Évette, » se décida-t-elle à intervenir auprès de « cette pauvre Véronique. »

Elle n'était pas femme à y aller par quatre chemins, comme elle le disait en parlant d'elle-même, ce qu'elle faisait du matin au soir longuement et complaisamment ; et puis étant chef de la famille, elle devait protéger les siens.

Elle se rendit donc chez Véronique, ayant pris son air le plus grave, marchant droite, la tête haute, en deux mouvements, tout d'une pièce ; les enfants qui la virent monter le boulevard du château dans ses vêtements noirs, purent s'imaginer que c'était une vieille fée de plus de cinquante ans qui venait de sortir de sa tour pour se rendre à un baptême où elle n'éta^/ point conviée, et faire quelque fâcheux don à une pauvre petite princesse.

— Tu es seule? demanda-t-elle en entrant dans la chambre de Véronique.

— Toute seule.

— J'entends que ton mari n'est pas à la maison.

LE DOCTEUR CLAUDE. i39

— Il ne rentrera que pour dîner.

Alors elle s'assit et, regardant Véronique attentivement:

— Eh bien, et toi, ça va-t-il?

— Très-bien, je vous remercie.

— Tu n'a pas eu de nouvelles crises?

— Non.

EJle secoua sa longue tête osseuse à plusieurs reprises, sans que Véronique pût comprendre si c'était un signe de dénégation ou de mécontentement.

— Et le ménage, reprit-elle en continuant, ça ya-l-il ?

— Mais très-bien, ma cousine.

— Alors monsieur ton mari ne te tourmente plus ?

— Il ne m*a jamais tourmentée.

De nouveau elle secoua la tète en levant les yeux au ciel :

— Je veux dire, continua-t-elle, il te laisse plus de liberté ?

— Il m'a toujours laissé toute la liberté que je voulais prendre.

— Pourquoi me caches-tu la vérité, à moi ta cousine, à moi chef de la famille? Si ton mari t'avait toujours laissé toute la liberté que tu voulais prendre, pourquoi as- tu cessé, aussitôt ton mariage, de venir aux conférences de l'abbé Bernolin ?

— Parce que j'aimais mieux rester près de mon mari que d'aller écouter l'abbé Bernolin.

— Si tu avais toute ta liberté, pourquoi, aussitôt après ton mariage, t'es tu retirée de l'œuvre de Sainte-Claire ?

— Parce que mon mari, tout en reconnaissant que cette œuvre peut rendre des services, trouve qu'elle fait plus de mal que de bien.

— Quelle infamie !

— Je ne discute pas les idées de mon mari.

— Tupes subis.

— Je les adopte les yeux fermés, par cela seul qu'elles sont siennes.

— C'est de la possession.

— Oui, ma cousine.

— Diabolique !

— Non, ma cousine, passionnée.

— Malheureuse! pauvre malheureuse!

— Heureuse, ma cousine, bien heureuse.

Une fois encore M^e Lerissel secoua la tête, mais l'expression de son visage était claire maintenant ; c'était le mépris et l'indignation qu'elle manifestait.

— Une dernière preuve de ta liberté, dit-elle, donne moi cent francs pour l'œuvre des vieux papiers, fondée par notre comte Prétavoine.

— 11 m'en coûte beaucoup de vous refuser, mais je ne . puis vous donner cette somme,

— Tu n'as pas cent francs, toi qui as apporté la fortune à monsieur ton mari ?

— Je ne peux pas prendre cent francs sans demander auparavant à mon mari s'il approuve l'emploi que j'en veux faire.

— Me les aurais-tu donnés avant ton mariage?

— Oh! assurément.

— Tu vois comme tu es libre!

— Avant mon mariage, je ne devais de compte qu'à moi seule ; aujourd'hui j'en dois à mon mari ; ce ne serait point Véronique Lerissel qui vous donnerait ces cents francs, ce serait M™© Claude, et je n'ai pas le droit d'engager le nom de mon mari.,

— Il suffit; aussi bien cette demande n'était qu'une épreuve: je voulais voir jusqu'à quel point tu étais l'esclave de ton mari. Je l'ai vu. Maintenant, une question encore : as-tu fait un testament en faveur de ton mari?

— Mais, ma cousine...

— * Réponds-moi, je te prie; ma question est faite dans ton intérêt, rien que dans ton intérêt. Véronique se mit à sourire.

— C'est que vous et moi nous n'entendons peut-être pas mon intérêt de la même manière, dit-elle.

— Ne ris pas, pauvre infortunée ; jamais question plus sérieuse ne t'a été adressée : réponds.

Véronique hésita un moment, blessée de ces interrogations, fâchée surtout du sentiment d'animosité contre son mari qu'elles trahissaient; mais de tout temps elle avait été habituée aux manières despotiques de sa cousine, et elle crut que le mieux pour se débarrasser d'elle était de lui répondre comme elle le demandait.

— Non, dit-elle.

M^le Lerissel leva ses deux bras au ciel en poussant un soupir de soulagement.

— Le saint nom de Dieu soit béni, dit-elle, la sainte Vierge permet que j'arrive à temps.

Véronique la regarda étonnée, sans comprendre.

— Eh bien ! ne le fais pas ce testament, continua Mlle Lerissel, ne le fais jamais : veux-tu me promettre de ne pas le faire?

— Non, ma cousine, je ne puis pas vous promettre cela.

— Tu m'as bien promis de ne pas faire de donations à ton mari par contrat, et tu as tenu cette promesse.

— Les conditions ne sont plus les mêmes.

— Réfléchis.

— J'ai réfléchi.

— Ecoute mon conseil, écoute ma prière; tu entends bien, moi ta cousine je te prie de ne faire jamais de testament ; et tu comprends bien, n'est-ce pas, que ce n'est point dans mon intérêt que je parle, moi qui^uis vieille, et qui d'ailleurs ne serais pas ton héritière situ venais à

Uî LE DOCTEUR CLAUDE.

mourir, puisque Nathalie passe avant moi; c'est dans ton intérêt, dans ton intérêt seul.

— Ma cousine, je vous serais reconnaissante de laisser de côté ce sujet.

— Non je ne le laisserai pas de côté, mon devoir est de parler, je parlerai ; Dieu m*est témoin que je ne voulais pas dire ce que ton aveuglement m'arrache, et si tu m'avais fait la promesse que je te demandais je ne l'aurais pas dit: à toi la responsabilité, malheureuse enfant, si je vais jusqu'au bout. Mais avant, encore un coup je t'adjure de me faire cette promesse.

— Jamais, ma cousine, car je sens bien que, sous vos paroles, il y a une pensée d'hostilité contre mon mari, et je deviendrais votre complice si je vous faisais cette promessc/Maintenant, restons-en là ; je ne veux pas faire cette promesse, et je ne veux rien entendre contre mon mari.

Mais M^e Lerissel n'était point une femme à se laisser imposer silence.

— Tu te souviendras, dit-elle, que c'est ton obstination qui m'oblige à parler.

— Mais je ne veux pas que vous parliez.

— Malheureuse enfant! c'est ta vie que je veux sauver. Tu ne sais donc pas que devant ta maladie inexplicable, on s'est inquiété, tes amis, ceux qui te portent intérêt, la ville entière, et que, dans Timpossibité de trouver une cause naturelle à cette maladie, on a cherché, et l'on a compris qu'on t'avait rendue malade pour t'amener à faire ton testament, et que le jour où ce testament serait fait, on te tuerait en t'empoisonnant?

Véronique, qui tout d'abord n'avait pas compri3,poussa un cri en bondissant.

— Ah ! taisez-vous, s'écria-t-elle, taisez-vous I

Le geste et le cri furent si saisissants, que W^^ Lerissel ^'arrêta.

Véronique était devant elle ; tout à coup elle se prit la tète à deux mains:

— Vous avez osé, dit-elle, porter une pareille accusation devant moi.

Alors étendant le bras gauche vers la porte :

— Sortez de cette maison, dit-elle, je ne vous connais plus.

Et comme Mlle Lerissel ne bougeait pas:

— Alors c'est à moi de quitter cette chambre, Et, sans se retourner, elle sortit.

Elle descendit l'escalier et courut s'enfermer dans le cabinet de son mari comme si elle avait fui devant un revolver braqué sur elle.

Ce fut seulement après avoir mis les verrous aux portes qu'elle s'affaissa sur un fauteuil.

A l'emportement qui venait de la soulever succéda une défaillance; elle fondit en larmes.

Sans avoir conscience de ce qu'elle faisait, elle ferma les yeux et avec ses deux mains elle se boucha les oreilles pour ne plus voir, pour ne plus entendre sa cousine, comme si celle-ci était encore là devant elle, immobile dans son châle noir, parlant de sa voix de tête, les mains collées sur sa robe de mérinos.

Mais les paroles qu'elle venait d'entendre résonnaient dans son cerveau et dans son cœur, renvoyées de l'un à l'autre, et il ne dépendait pas de sa volonté de les étouffer.

« Le jour où son testament serait fait, on la tuerait, on l'empoisonnerait »

Quelle abominable accusation I

Comment s'était-il trouvé des gens pour l inventer?

Comment avait-on eu rhorrible cruauté de venir la lui répéter ?

Dans son intérêt! C'était dans son intérêt qu'on était venu lui dire que son mari l'avait empoisonnée et qu'il n'attendait que le jour où elle aurait fait son testament pour la tuer, pour l'achever.

Son Etienne I

Certes, elle avait cruellement souffert dans ses crises, mais combien moins que maintenant qu'elle était torturée par ces horribles paroles qui la brûlaient, qui la tenaillaient au fer rouge I

L'accuser de ce crime, lui si honnête et si loyal ! lui si bon pour elle !

Et elle, quel mal avait-elle jamais fait pour qu'on vint la frapper ainsi, l'assassiner lâchement?

Ahl malheureuse qu'elle était. C'était au moment même où la vie se faisait douce pour elle après sa triste jeunesse; c'était quand l'amour de son mari la consolait de la mort de sa mère et de son père ; c'était quand Tespérance lui souriait, quand l'avenir s'ouvrait radieux devant elle, quand il ne lui restait plus qu'à avoir un enfant pour voir réaliser tous les souhaits qu'elle avait pu former; c'était à ce moment qu'on venait lui dire : « Tu ne seras jamais heureuse ! »

Pourquoi? Quelle faute, quel crime devait-elle expier ?

Qui donc avait à se venger d'elle ?

Comment avait-elle pu provoquer des haines si féroces?

Comment pouvaient-elles, ces haines, atteindre Etienne, qui ne faisait que le bien autour de lui ?

Est-ce que c'était là ce qu'on appelait l'expérience de la vie ?

Jusqu'au soir, elle resta ainsi livrée aux plus affreuses tortures qu'elle eut jamais endurées.

Dans un intervalle d'apaisement elle entendit sonner

rheure à la pendule. C'était une demie. Elle se leva pour aller regarder le cadran. Il était six heures et demie, Etienne allait bientôt rentrer, il ne fallait pas qu'il la trouvât dans cet état, il fallait qu'elle séchât ses larmes, qu'elle se calmât.

Alors elle se mit à se promener dans le cabinet qui était vaste, allant d'un bout à l'autre, revenant sur ses pas, retournant, tournant autour du bureau, s'arrêtant devant une fenêtre et restant là le front appuyé contre la vitre qui la rafraîchissait.

Mais elle avait beau vouloir, elle avait beau faire, elle ne se calmait point; il se passait en elle ce qui a lieu après une grande tempête où la mer brise encore avec fracas sur le rivage et achève son œuvre de destruction, quand depuis longtemps déjà le vent a cessé de souffler; il y avait des coups qui s'abattaient encore sur son cœur et si furieusement qu'elle frémissait de la tète aux pieds.

Sept heures sonnèrent : elle alla se regarder dans la glace. Ses yeux étaient toujours rouges, ses lèvres étaient toujours convulsées, agitées, crispées par des mouvements nerveux.

Elle monta à sa chambre^ se mouilla te visage, laissa tremper ses mains dans l'eau froide, répara le désordre de sa chevelure ébouriffée.

Puis elle redescendit.

A sept heures et demie seulement, elle entendit un rou-. lement de voiture qui ne pouvait pas tromper ses oreilles, c'était lui.

Elle alla dans la cour pour le recevoir quand il descendrait de voiture.

— Pardonne-moi, dit-il, aussitôt que le cheval mouillé de sueur s'arrêta, je t'ai fait attendre : mort de faim.

Et ayant sauté à terre, il la prit dans ses bras pour

Tembrasser comme il le faisait toujours lorsqu'il rentrait.

Mais il sentit en elle un frémissement qui le surprit.

— Qu'as-tu ? demanda-t-il avec une voix émue et tendre*

Elle n'osa pas répondre : plus tard, quand ils seraient dans leur chambre, si elle pouvait, et encore peut-être devrait-elle se taire et ne pas lui rendre le coup dont on l'avait frappée.

En tout cas, elle ne parlerait pas en ce moment : il mourait de faim, avait-il dit; elle voulait le laisser dîner.

— Mettons-nous à table, dit-elle.

Et elle lui prit des mains son chapeau et son pardessus pour les accrocher.

Ils se mirent à table, et il la regarda de nouveau, inquiet.

— Ce n'est xien, dit-elle, ce n'est rien.

Elle déplia sa serviette et prit la cuiller pour servir le potage, mais tout à coup elle la laissa tomber et se renversa sur sa chaise; si Claude ne s'était pas élancé, elle aurait glissé à terre.

Il la reçut dans ses bras et l'emportant il la monta dans leur chambre ; quand il eut cassé les cordons qui Tétouffaient, il lui jeta quelques gouttes d'eau froide sur le visage : elle tressaillit et respira, puis jetant ses deux bras autour du cou de son mari, elle éclata en sanglots.

— Ou'as-tu, qu'as-tu ?

— C'est nerveux, ne t'inquiète pas, ce n'est rien.

Mais il s'inquiétait, au contraire, bien que cette crise ne ressemblât en rien à celles qu'elle avait déjà éprouvées.

Il l'avait couchée et pendant qu'elle pleurait sans parler, il l'examinait, lui tâtant le cœur, le pouls, en

même temps que par de douces et tendres paroles il s'efforçait de la calmer comme une mère qui dorlote et console son enfant malade.

Mais ne trouvant pas les paroles assez efficaces pour calmer cette crise, il se fît monter de l'eau bouillante et prépara une infusion ; pendant que cette infusion se faisait, il descendit à son cabinet et quand il revint il tenait dans sa main une petite fiole.

Tournée de son côté, Véronique suivait tous ses mou* vements; elle le vit verser l'infusion dans une tasse, et laisser tomber dans cette tasse quelques gouttes de la fiole qu'il venait de monter.

Mais au lieu de la lui apporter, il la jeta par la fenêtre ouverte avec un geste de mécontentement.

— Pourquoi donc la jettes-tu? demanda-t-elle.

— Parce que j'ai versé plus de gouttes que je ne voulais.

— C'est donc bien terrible ce que tu me donnes?

11 la regarda surpris et pendant quelques secondes, ils restèrent les yeux dans les yeux.

Mais n'insistant pas, il se mit à préparer une nouvelle tasse :

— Tu veux donc savoir ce que tu prends maintenant, . dit-il; déjà pour tes pilules tu m'as tourmenté jusqu'à ce

que tu saches que c'était de la digitaline.

Tout en parlant il avait versé les gouttes, alors il s'approcha du lit tenant sa tasse :

— Veux4u boire cela? demanda-t-il.

Elle le regarda de nouveau longuement :

— Donne, dit-elle, de ta main, tout ce que tu voudras.

Et prenant la tasse elle la vida lentement jusqu'au fond sans quitter son mari des yeux, puis elle la lui rendit.

— Maintenant, dit-elle, mets le verrou à la porte, il faut que je te parle sans qu'on me dérange.

Puis quand il eut fait ce qu'elle demandait, elle voulut qu'il s'assit auprès du lit.

Elle était toujours tremblante, mais à la pâleur qui, quelques instants auparavant décolorait son visage, avait succédé une rougeur pourprée.

— Calme-toi, dit-il, reste calme, tu parleras plus tard.

— Non, dit-elle, maintenant, je dois dire ce qui m'étouffe, et toi maintenant tu peux m'entendre.

Surpris, il se demanda pourquoi il pouvait plutôt maintenant que tout à l'heure- entendre ce qu'elle voulait dire, mais elle ne lui laissa pas le temps d'examiner cette question.

Exactement, fidèlement, elle lui raconta la visite de la cousine Ça-va-t-il; elle rapporta tout ce que celle-ci avait dit; et elle rapporta aussi ce qu'elle-même avait répondu.

Mais arrivée aux dernières paroles de la cousine, au moment où celle-ci avait dit « que la ville entière avait compris qu'on l'avait rendue malade pour l'amener à faire son testament, » elle s'était arrêtée, et attirant son mari pour se cacher dans son cou, c'était à l'oreille et d'une voix étouffée qu'elle lui avait dit les dernières paroles de la cousine : l'accusation d'empoisonnement.

Claude fit un brusque mouvement pour se redresser, mais elle serra les bras qu'elle lui avait jetés autour du cou, et l'étreignant elle l'embrassa passionnément.

— Pauvre enfant I murmura Claude.

— Tu me plains ; oui le coup a été terrible, mais pour toi ne l'est-il pas aussi; toi si bon, si loyal; mais au moins ne crois pas que cette accusation aussi bête qu'infâme a pu effleurer ma foi en toi. Cela serait encore plus

horrible que tout, si tu pouvais avoir cette pensée. Voilà pourquoi je ne me suis décidée à parler qu'après avoir pris de ta main cette tasse d'infusion, avec la drogue que tu as versée dedans, et dont je ne veux pas que tu me dises le nom. Tu as bien vu dans mes yeux, n'est-ce pas, que tout ce qu'on pourra me dire n'atteindra jamais cette foi. Tu n'as pas besoin que je te le jure.

— Non, chère petite; non, je n'avais même pas besoin que tu busses cette tasse ; tu aurais pu la repousser sans m'inquiéter.

— Oui, mais moi j'ai eu plaisir à la boire. Maintenant il est encore un autre plaisir que je veux me donner, et tout de suite.

Il la regarda,

— Je veux te faire mon testament, ce fameux testament qu'on m'adjure de ne pas faire parce qu'il sonnera l'heure de ma mort.

— Ne t'occupe donc pas de cela; calme-toi; ne te donne pas cette émotion et cette fatigue- Elle n'insista pas ; mais le lendemain matin son premier

mot en s* éveillant fut celui de testament,

— Je t'en prie, dit-elle, ne sors pas avant de m'avoir accordé cette satisfaction. Tu sais bien, n'est-ce pas, que j'ai toujours compris que ce qui était à moi était à toi. Si je ne l'ai pas dit, c'est que cela était inutile à dire. Mais cela peut être utile à écrire. Donne-moi donc du papier, une plume, de l'encre et dis-moi comment cela se fait, un testament.

Il se défendit longtemps ; mais à la ,iîn il dut céder, aller chercher un code dans son cabinet et lui lire Tarticle 970 : « Le testament olographe ne sera point valable s'il n'est écrit en entier, daté et signé de la main du testateur; il n'est assujetti à aucune autre forme. »

LE DOCTEUR CLAUDE. ^^i

— Eh bien, c'est très-facile, cela, dit-elle en se levant vivement pour aller à son bureau.

Et elle écrivit : « Je donne tout ce que je possède à » mon mari bien-aimé, Etienne Claude. Condé-le-Châtel, }^ vingt avril mil huit cent soixante-dix-sept.

» Véronique Claude, née Lerissel. »

Puis le lui remettant :

— Maintenant, dit-elle, je pourrai répondre aux accusations : «11 est fait, mon testament, et vous voyez que je suis bien vivante. » Voilà pourquoi il était important de le faire, sinon pour nous, au moins pour les méchants.

— Oui, mais pour être bien vivante ou plutôt bien portante, il va falloir nous remettre à la digitaline dont nous avions suspendu l'usage; il faut régulariser les mouvements de ce cœur, qui vient d'être si rudement secoué.

— Tout ce que tu voudras.

Ce fut seulement après le premier moment de trouble que Claude put réfléchir et envisager la situation que cette confidence lui révélait.

Dans une circonstance aussi grave il ne voulut pas s'en rapporter à lui-même : il n'avait pas le calme nécessaire pour raisonner sagement ; le bouleversement qu'il avait éprouvé lui avait enlevé toute mesure ; il n'était pas maître de lui, le mieux était donc de consulter un homme ferme et prudent, à qui il pourrait s'ouvrir et en qui il aurait pleine confiance.

Cet homme, c'était Louis Mérault.

Il alla donc le trouver et lui répéta le récit de Véronique.

Mérault resta atterré.

Puis, après quelques instants, relevant )a tète :

—- Mon ami, dit-il en tendant la main à Claude, vous avez beaucoup à me pardonner, car j'ai été bien coupable.

Claude le regarda surpris.

— J'ai été coupable et maladroit, continua Mérault, et vous allez voir comment. 11 y a déjà un certain temps que nous avons été enveloppés d'insinuations vagues à

votre sujet, ma femme et moi. Sans nous être entendus et d'un même mouvement, nous avons fait un tel accueil à ces insinuations qu*on ne les a pas continuées. Claude lui serra la main.

— Ne me remerciez pas ; blâmez-moi, au contraire ; nous avons agi comme des niais, comme des honnêtes gens que nous sommes. Sentant d'instinct qu'on voulait nous dire du mal de nos amis, nous avons naïvement fermé la bouche à ceux qui cherchaient à nous avertir. C'était peut-être délicat, mais certainement c'était bête. Si nous avions écouté ces bruits, nous aurions pu les combattre et finalement les réduire à néant ; ils ne seraient pas venus aux oreilles de Véronique et aux vôtres. Enfin le mal est fait.

— Justement et voilà pourquoi je viens vous consulter : que me conseillez-vous? Je suis accablé, et je vois mal la route à suivre.

— Où voulez-vous aller ?

— Je n'en sais rien; je ne sais même pas si je dois aller quelque part ; j'ai besoin d'un pilote, d'une conscience, car j'ai peur de moi : ah ! mon ami, quelle abominable chose que la calomnie I

Et Claude se prit la tête à deux mains par un geste désespéré.

— Mon pauvre ami l

— Vous me plaignez, mais c'est elle surtout qu'il faut plaindre, la malheureuse. Moi je suis l'accusé, et ma conscience me soutient, mais elle, la pauvre victime, qu'on frappe dans son amour et dans sa foi.

Et il raconta ce qu'elle avait voulu et ce qu'elle avait fait pour la tasse et le testament.

— Oui, cela est horrible ; horrible pour vous, horrible pour elle, dit Mérault. Et je comprends d'autant mieux votre angoisse que je ne vois pas quels conseils vous

i^ LE DOCTEUR CLAUDE.

, lin i»» ^.p» Il I . . III I . ■ . I. I I « ■ I II ■ . < . ^

donner. A qui nous adresser pour faire taire ces calomnies ? Gomment les prendre corps à corps pour les étouffer? D'où viennent-elles? Qui les propage? Sur quoi s'appuient-elles ?

— Sur un fait, malheureuisement ; sur ces crises.

— Elles ont été expliquées par vos confrères.

— Par Graux oui, mais en tombant dans une erreur évidente ; par Marsin non, et sans croire un moment que c'est à lui que je dois ces accusations, il est trop loyal pour cela, peut-être est-ce à lui qu'il faut les faire remonter ; il aura dit que ces crises lui paraissaient inexplicables, et d'autres auront été plus hardis que lui, ils auront expliqué ce qu'il n'osait point formuler franchement»

— Cela serait épouvantable de la part de Marsin.

— Pas tant que vous pouvez le supposer.

— Comment cela ?

Claude hésita un moment :

— Gomme avocat, dit-il enfin, vous avez vu aussi souvent que moi, comme médecin, des gens qui viennent demander un conseil et qui commencent par tâcher de cacher ce qu'ils ne veulent pas qu'on sache, bien que cela soit indispensable à connaître. Je ne suivrai point cet exemple. Les doutes que Marsin a pu avoir en présence de symptômes inexplicables, je les ai eus moi-môme. Aujourd'hui, je dois vous avouer que je me suis demandé un moment si ma femme n'était pas empoisonnée.

— Par qui ? s'écria Mérault, incapable de retenir cette exclamation échappée à sa surprise.

— Je n'ai pas été si vite ni si loin. Je me suis demandé s'il n'y avait pas empoisonnement, et dès lors vous devez comprendre que Marsin a pu se le demander aussi. Vous sentez bien, n'esl-ce pas ? que ce doute s'étant présenté à mon esprit, je ne suis pas resté immobile devant cette

LE DOCTEUR CLAUDE. i56

affreuse interrogation. J'ai cherché ; je me suis livré à des expériences physiologiques ; j'ai fait faire l'analyse chimique des matières, par un de mes amis, en qui j'ai toute confiance, et, ni lui ni moi, nous n'avons trouvé trace de poison. Mais Marsin n'a pas été mis au courant de ce que j'ai fait et de ce que j'ai fait faire, de sorte qu'il a pu garder les doutes qu'il avait conçus et peut-être les laisser paraître. De là le mal ; vous le voyez, il repose sur un fait qui semble impossible à détruire, car je ne puis faire connaître à Marsin le résultat de mes expériences et de l'analyse physiologique ; ce serait lui dire en même temps que j'ai cru au poison, ou plutôt que j'en ai admis la possibilité.

— Cet empoisonnement n'était donc pas accidentel pour vous? demanda Mérault avec une certaine hésitation.

— Je n'ai pas été jusqu'à chercher ce qu'il pouvait être, j'ai cherché s'il était.

— Cependant...

— C'était le poison que je cherchais, non l'empoisonnement ; si je l'avais trouvé, j'aurais poursuivi mes recherches. Mais comment vouliez-vous qu'il me vînt à l'idée d'admettre un crime, quand je ne voyais personne capable de le commettre ?

— En pareil cas, nous autres gens de loi, noua n'aurions point procédé comme vous, et en admettant l'idée du poison, nous aurions admis Tidée du crime en même temps.

— Heureusement je n'ai pas été si vite ; quels remords j'aurais aujourd'hui si mes soupçons s'étaient posés sur quelqu'un, maintenant que ni moi ni mon ami Yandam nous n'avons trouvé le poison 1

Mérault resta un momient i$iléncieux; absorbé dans une profonde réflexion.

— J'aurais voula de grand cœur, dit-il enfin, vous donner le conseil que vous venez me demander. Mais, après avoir bien envisagé votre situation sous toutes ses faces, il est évident, au moins pour moi, que c'est votre femme qui, par une sorte d'intuition, a trouvé la seule route à suivre. Que vous donniez des explications à Marsin, c'est impossible ; d'ailleurs, s'il a pu causer le mal, il est incapable de le réparer maintenant. Que vous infligiez des démentis à vos ennemis, à vos adversaires, à vos envieux, à tous les bavards qui répètent ces calomnies, c'est tout aussi impossible. Il n'y a qu'une chose qui les fera taire et c'est votre femme qui Ta dite : « Je devais mourir mon testament fait, il est fait en faveur de mon mari, et vous voyez que je suis bien vivante. » C'est prouver le mouvement en marchant, ce qui est la démonstration la plus simple et la plus éclatante. Il faudra bien qu'on s'y rende. Je vous engage donc à pner votre femme de voir son aimable cousine, si celte entrevue ne lui est pas trop cruelle, et de dire à celle-ci le résultat qu'a produit sa visite. Il y aura même dans cette entrevue une jolie scène à jouerque votre femme, malgré sa bonté, ne se refusera pas je l'espère : ce sera sa vengeance. Vous savez quelle admirable crécelle la nature d'abord, et un long exercice ensuite, ont mis aux mains de votre cousine.

— Hélas! si je le sais,

— Il n'est donc pas douteux qu'au bout de deux jours la ville entière saura que la réponse faite par votre femme aux accusations qu'on a eu l'infamie de lui apporter contre vous, a été un testament en votre faveur. Il faut bien s'attendre à ce qu'il y aura des gens obstinés qui de temps en temps demanderont d'un ton de sympathie et avec des larmes de crocodile : « Comment va Mm© Claude? Est-ce que sa santé ne s'affaiblit pas? Elle n'est pas malade ? » Et comme on leur répondra qu'elle va bien que sa santé

LE DOCTEUR CLAUDE. -iS?

s*aifermit, il faudra, malgré tout, qu'on reconnaisse que vous avez été misérablement et lâchement calomnié.

— Et si elle devenait malade ? s'écria Claude épouvanté à cette idée qui traversa son esprit; elle est menacée d'une endocardite. ^

— Assurément cela serait très-fâcheux, à tous les points de vue, pour vous et pour elle, mais pour détruire Teffet que produira l'annonce de ce testament ce n'est pas une simple maladie qu'il faudrait, ce serait la mort. On ne rend pas malade une personne dont on est légataire universel, à quoi bon ? On la tue tout à fait. Si votre femme devenait malade; non -seulement vous la soigneriez, mais encore vous la guéririez, et cette guérison serait une preuve de plus en votre faveur. Depuis votre visite à Carbonneau voua n'avez constaté rien d'inquiétant dans son état, n'est-ce pas ?

— Au contraire, beaucoup de mieux ; et assez même pour lui faire interrompre avant-hier la digitaline qu'elle prenait ; seulement, après l'émotion qu'elle a éprouvée hier, nous la recommencerons aujourd'hui ; mais j'espère que ce sera pour peu de temps.

— Vous voyez donc que tout est pour le mieux. Et même si l'on voulait pousser les choses à l'extrême, à l'absurde, on trouverait que l'annonce de ce testament doit assurer la santé de M^^ Claude.

— Gomment donc ?

— Notez que je ne parle pas sérieusement. Mais enfin si vos doutes relativement au poison s'étaient confirmés, il aurait bien fallu, n'est-il pas vrai, conclure à l'empoisonnement? Eh bieni je dis que du moment où il est connu que vous êtes le légataire universel de votre femme, l'empoisonnement devient impossible, parce qu'il est inutile. Ce testament fait, il n'y a qu'une personne qui a intérêt à empoisonner tA^^ Claude, et cette personne...

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c'est vous, c'est-à-dire qu'elle n'existe pas ; l'intérêt de la fortune étant primé par l'intérêt de votre honneur et de votre vie qui seraient en jeu. Si âpre qu'on soit à la fortune» on ne tue pas les gens quand on est sûr à l'avance de se faire prendre. Mais c'est assez sur ces hypothèses absurdes^ n'est-ce pas. Je n'en ai dit un mot que pour que vous ne perdiez pas la tête à la première indisposition de votre femme. C'est bien assez du souci de la maladie, sans encore en avoir d'autres. Dites à M™e Claude que nous irons ce soir, Denise et moi, la féliciter de son inspiration.

— Au revoir, et merci.

— C'est votre femme qu'il faut remercier ; sans elle je ne' sais pas vraiment comment nous nous serions défendus. Je dis nous, parce que vous devez bien penser que maintenant nous ne fermerons plus la bouche à ceux qui nous parleront de la santé de Mme Claude. Nous prendrons les devants. Quel plaisir j*auraiâ à me faire votre porte-voix auprès de certaines personnes.

Et Claude sortit calmé de chez son ami.

Cette façon indirecte de répondre aux calomnies n'était pas celle que son indignation eût voulue, mais sans doute c'était la bonne.

Si Véronique pouvait être malade, il n'admettait pas que ce pût être bien sérieusement : il ne la voyait pas, il ne la sentait pas menacée.

— Si tu savais comme je suis heureuse I dit Véronique à son mlfri lorsque celui-cjl lui rapporta son entretien avec Mérault. J'ai donc fait quelque chose de bon et d'utile ; et Tadmirable c'est que je l'ai fait d'instinct, sans réflexion. Des hommes d'expérience, d'intelligence ne savent comment sortir d'une situation aussi difficile que cruelle ; une pauvre petite femme qui n'a aucune expérience et qui, peut-être, n'a pas grande intelligence, en tout cas qui n'en a qu'une bien inférieure à celle de ces ,deux hommes, trouve toute seule dans son cœur, inspirée par un élan d'amour, ce qu'ils sont impuissants à trouver, eux, dans leur esprit. Me permettez-vous d'être fière de moi, mon maître? Oh! pas beaucoup, un peu, seulement pour avoir le droit d'être heureuse.

Justement parce qu elle était heureuse elle ne voulut pas jouer avec la cousine Ça-va-t-il la jolie petite scène dont Mérault avait parlé.

— Non, dit* elle, nous chercherons un moyen d'avertir ma cousine que ce testament qu'elle m'a adjuré de ne pas faire, est fait. Cela je le veux bien. Mais je ne consentirai jamais à la revoir. J'ai trop soufi'ert. C'est la première fois qu'on me fait du mal ; je ne veux pas m'en venger; et

môme je suis bien aise de constater que mon cœur e&t fermé au sentiment de la vengeance. J'ai acheté cette satisfaction assez cher pour vouloir ne pas la perdre. C'est quand on a été éprouvée qu'on sait ce qu'on vaut. Laisse-moi panser les coups dont on m'a accablée avec un peu de vanité. Si tu savais que j'accepterais volontiers d'autres coups, rien que pour qu'ils fissent jaillir de moi une qualité qui te plairait et pour laquelle tu m'aimerais davantage. Je deviendrai peut-être bonne en vieillissant.

— Tu es la meilleure des femmes.

— C'est la tendresse : il me semble que quand on est heureux, on ne peut pas vouloir faire du mal à ceux dont on est entouré. Comme j'aurais été surprise si l'on m'avait dit que l'amour rend meilleur ceux dont il touche le cœur, et c'est vrai cependant, les méchants sont ceux, bien certainement, qui n'ont jamais été aimés : ainsi la cousine Ça-va-t-il n'a jamais été aimée.

— Peut-être parce qu'elle n'a jamais aimé, pas même son frère.

— Enfin, je pense que tu feras bien de la voir toimême.

— Grand merci. Tu crois donc que je peux prendre plaisir à me venger, moi ; tu crois donc que la bonté ne se gagne pas et qu'à vivre près d'une petite femme telle que toi on ne s'améliore pas?

Elle ferma à demi les yeux et une douce rougeur cou- Trit son front et ses joues.

— Ce n'était pas avec ces bonnes paroles que tu aurais dû me répondre, dit-elle; pardonne-moi; nous ne verrons ni l'un ni l'autre M^® Ça-va-t-il, mais j'irai faire visite demain à sa bonne amie M'*e Aveine, et celle-ci, sois-en sûr, sera bien aise de nous remplacer : ce sera elle qui jouera la petite scène que M. Mérault me conseillait;

l'effet voulu sera produit; demain soir toute la ville saura que mon testament est fait : quel malheur que le Diable boiteux ne soit pas ici en ce moment, je lui demanderais de me porter au-dessus de certaines maisons, pour que je puisse entendre comme on me plaindra. Gela m'amuserait bien. Mais ce qui m'amusera aussi, ce sera de parler de ma santé : il y aura des jours où je jouerai à la malade et d'autres où je jouerai à la gaillarde : nous rirons bien.

Et riant déjà à la pensée du plaisir qu'elle se donnerait, elle embrassa son mari avec une effusion de gaieté enfantine qui amena tout naturellement le sourire dans les yeux et sur les lèvres de Claude,

Évidemment cela serait très-drôle.

Comme il s'éloignait, elle le rappella.

— Un conseil, dit-elle, ou au moins une autorisation. 11 revint.

— Si je ne veux pas parler de ce testament à M^e Çava-t-il, dit-elle, il y a quelqu'un que je dois, il me semble, avertir avant tout autre de ce que j'ai fait» c'est Nathalie.

Lorsqu'elle lui parlait de Nathalie, il avait depuis longtemps pris l'habitude de faire une réponse, toujours la même qui le dégageait et le dispensait d'intervenir entre elles : « Comme tu voudras. » Ce fut encore celle qu'il fît à cette demande.

— Si quelqu'un a droit de s'inquiéter de ce testament, poursuivit Véronique, c'est Nathalie qui serait mon héritière dans le cas où je viendrais à mourir sans avoir disposé de ma fortune. 11 est bien certain que Nathalie, avec ses idées et sa nature, ne pense pas à cela. Mais c'est justement une raison pour que moi j'y pense. Aussitôt qu'elle géra de retour à Condé, la première chose dont on lui parlera, ce sera de ce testament. 11 vaut mieux, je crois, que je prenne les devants et que je lui en parle

moi-même. Ne pourrait-elle pas trouver mauvais que j*aie fait cette confidence à tout le monde, excepté à elle ? Tu ne dis rien ?

— Je t'écoute.

— Neva pas t'imaginer qu'elle pourra être fâchée que je la déshérite en ta faveur. Ce serait la mal connaître. Elle n'a point de ces sentiments bas. D'ailleurs, tu comprends qu'elle n'a jamais compté sur cet héritage. D'abord je suis plus jeune qu'elle de huit ans ; et puisL, elle sait bien qu'un jour ou l'autre nous aurons un enfant qui réduira son droit à néant.

— Fais ce que tu voudras.

— Quand rentres-tu ?

— Dans deux heures.

— Eh bien I je vais employer ce temps à écrire à Nathalie; il me sera moins long; depuis que je t'aime, je n'ai plus la notion du temps : quand tu es là, il passe comme un éclair ; quand tu es loin, il dure éternelle ment.

— A bientôt.

— Au plus vite.

Et lorsqu'il fut parti, elle se mit à écrire à sa cousine :

a Condé, 22 avril 1877.

« Ma chère Nathalie,

» Tu dois te demander pourquoi je n'ai pas répondu à » ta lettre si bonne et si affectueuse. J'en ai été empêchée. » Tu vas voir comment.

» Avant-hier, j'ai reçu la visite de notre cousine Ça- » va-t-il, qui, tu le sais, n'était pas venue me voir depuis » longtemps parce qu'elle est fâchée contre Etienne, et » un peu aussi contre moi, qui obéis à mon mari plutôt «^qu'àelle.

» Cette visite avait un but, le plus abominable, le plus » criminel qu*on puisse imaginer :• m'avertir que mon » mari m'empoisonnait et qu'il n'attendait que le moment » où j'aurais fait mon testament pour m'achever.

» Que penses-tu de ce discours débité froidement avec » un seul geste, une main levée en l'air de temps en temps, » comme pour prendre le ciel à témoin ?

» Moi j'ai passé par des états divers : j'ai été d'abord )> stupéfiée, puis foudroyée, puis enfin exaspérée, et alors w j'ai mis MU^Lerissel, bien surprise, à la porte.

» Quelle crise quand j'ai été seule ! Je n'imaginais pas » qu'on pût soufirir autant. Heureusement Etienne est » rentré; j'ai voulu faire la forte pour ne pas l'effrayer, » mais je me suis évanouie, et il a fallu tout dire. Quelle » blessure pour Etienne ! Lui soupçonné 1 Lui accusé I

» Il fallait répondre à cette acci^sation et nous ne pou- » vions pas le faire en allant dire au gens : « Vous en » avez menti. » Alors j'ai eu une idée toute simple et que » tu aurais eue comme moi, si tu avais été à ma place, » mais qui, parait-il, est un trait de génie; au moins ce )) sont les Mérault qui le disent : j'ai fait mon testament » en faveur de mon mari. Voilà ma réponse. — Vous pré- » tendiez que mon testament fait, mon mari m'empoi- » sonnerait; il est fait, je suis vivante et pour longtemps, » je l'espère bien. — M. Mérault voulait que j'allasse » porter moi-même cette réponse à notre cousine ; mais }> comme je ne veux pas la revoir, j 'en charge MUe Aveine ; » c'est dire que demain tout Condé saura cette histoire.

» Voilà comment tu es déshéritée par moi, ma bonne » Nathalie, avant de l'être par ton filleul : je pense que » tu ne m'en voudras pas plus de te priver d'une fortune » sur laquelle tu ne comptais pas, que tu ne lui en aurais » voulu à lui-même.

D Je n'ai pas besoin de te dire, n*est-ce pas, ce que nous

» a fait souffrir cette horrible accusation qui n'a pu être » inventée que par de bien misérables gens. Mais à souf- » frir ensemble quand on s'aime, il y a cela de bon au » moins qu'on sent mieux combien on s'aime: on se » rapproche, on se soutient, on slngénie à se secourir, » à se consoler mutuellement et Ton sort de la crise dont » on a été victime, plus étroitement liés, avec une foi » éprouvée qui connaît toute son étendue et toute sa » solidité. Je n'avais connu que le bonheur avec Etienne, » maintenant j'ai fait Texpérience du malheur, et si ter- » rible qu'ait été le coup, je ne sais pas si je dois me » plaindre. J'ai trouvé dans Etienne des trésors de ten- )) dresses, que je sentais il est vrai, mais que je n'avais » pas encore vus au grand jour; et pour moi je crois bien » que je lui suis plus chère qu'avant. Il a fallu acheter » cela, mais en vérité je ne regrette point le prix que j'ai » payé. Ne me gronde pas de parler ainsi : je crois bien » que ma fonction ici-bas est d'aimer et de lie vivre que » pour aimer, il est donc tout naturel que j'emploie tout » ce qui m'arrive en bien comme en mal à la consomma» » tion de mon amour.

» Voilà donc mon état présent, — moral bien entendu, » car physiquement on n'éprouve pas de pareilles se- » Gousses sans en être ébranlée. J'allais très-bien, et même » assez bien pour qu'Etienne m'eût fait supprimer la » digitaline, mais il a fallu en reprendre l'usage, et » matin et soir j'avale ma pilule.

» J'espère que quand tu reviendras, j'irai de nouveau )) tout à fait bien; on ne peut pas être malade quand on » est heureuse.

» Et à ce propos, dis-moi donc dans ta prochaine lettre » quand tu comptes revenir; voici presque quinze jours » que tu es partie et tu n'es jamais restée si longtemps à » Verneuil; je m'ennuie de toi.

» Il est entendu, n'est-ce pas, que si tu arrives par la » voiture de cinq heures, tu viendras diner avec nous. » Préviens-moi, que je fasse préparer la fête du retour. » Nous t'attendons avec impatience.

» A bientôt, n'est-ce pas?

» Si tu tardes trop, la cousine aura eu le temps de se » calmer, et son indignation se sera usée dans les nora- » breuses représentations qu'elle aura données : rien que » pour elle tu devrais revenir.

» Je t'embrasse tendrement.

» Véronique Claude.»

Cette lettre ne trouva pas Nathalie à Verneuil.

Ce séjour à Verneuil avait été pour celle-ci une fièvre sans repos, une angoisse horrible ; elle vivait là sans distraction, en tête-en-tête avec sa vieille tante qui du matin au soir parlait de la mort; sa seule secousse dans cette existence vide et monotone où toujours la même pensée roulait dans son esprit et la même image se dressait devant ses yeux, avait été l'arrivée du facteur, qui ne venait qu'une fois par jour : mais quelle secousse du moment où il lui tendait une lettre jusqu'à celui où elle reconnaissait l'écriture de Véronique !

Incapable de supporter ainsi cette attente de plus en plus atroce a mesure qu'elle se prolongeait, elle avait voulu s'étourdir, ne pas rester en place, faire quelque cl\ose, et elle avait quitté Verneuil pour aller passer quelques jours à Evreux chez une autre de ses parentes, en recommandant bien qu'on lui envoyât ses lettres à Évreux.

La recommandation avait été exactement suivie, et la lettre de Véronique avait été envoyée à Évreux; mais lorsqu'elle y était arrivée Nathalie venait d'en repartir pour revenir à Verneuil, et la lettre l'avait suivie.

L'émotion causée par la confidence de la cousine Ça-vat-il n'avait pas trop profondément troublé Véronique, qui sous l'influence des idées exprimées par elle dans sa lettre à Nathalie, s'était vite remise du coup qui l'avait atteinte.

Qu'importait la douleur que ce coup lui avait causée, puisqu'en fin de compte au lieu de relâcher les liens qui l'attachaient à son mari, ce coup les avait resserrés : la mère ne se plaint pas des souffrances qui lui ont donné un enfant.

Il y avait déjà quatre jours que cette confidence lui avait été faite, lorsqu'un soir, peu de temps avant le moment du dîner, elle se sentit mal à son aise.

Mais tout d'abord elle ne s'en inquiéta pas, car elle n'avait jamais été plus allègre, plus vaillante que dans la journée qui venait de s'écouler. Elle était sortie à pied avec son mari, ce qui était sa grande joie, et après une visite faite par Etienne à un malade qui habitait à environ une lieue de la ville, ils étaient revenus en se promenant et en flânant dans les bois de la Rouvraye. C'était le printemps ; l'air était doux, le soleil radieux et chaud : des arbres, des arbutes, des plantes il se dégageait une sen* teur enivrante qui semblait griser les oiseaux eux-mêmes

tant ils se faisaient tapageurs, emplissant la forêt de leurs cris joyeux ou de leurs chansons amoureuses. Jamais promenade n'avait été plus charmante, et ils l'auraient prolongée jusqu'à la nuit, si Claude n'avait été obligé de rentrer à Condé, pour voir avant son diner deux malades à qui il avait promis sa visite, ils étaient donc revenus à petits pas, s'entretenant tendrement, s'arrêtant pour se regarder, se serrant la main de temps en temps, heureux de ce qu'ils se disaient, heureux de ce qu'ils voyaient autour d'eux, satisfaits de tout , et d'eux-mêmes plus encore. A l'entrée de la ville ils s'étaient sépaiés : Claude pour aller chez ses malades, Véronique pour rentrer chez elle, et prendre sa pilule de digitaline avant son dîner.

Elle avait avalé cette pilule au moyen d'une gorgée d'eau, puis comme après cette journée passée en plein air, il lui en coûtait de s'enfermer dans un appartement en attendant le retour de son mari, elle avait été s'asseoir sur un banc dans son jardin.

Il était tout petit, ce jardin, ne se composant que d'une pelouse entourée de quelques arbustes verts et de murs tapissés de lierre, mais enfin c'était un jardin, et comme il avait été établi sur les anciens remparts, à un endroit escarpé, il avait le grand avantage d'offrir une agréable échappée de vue sur la ville, et par delà les toits, sur les collines environnantes.

Du banc où elle était assise, et qui se trouvait au point culminant, Véronique avait pris plaisir à suivre les jeux de la lumière du soleil couchant sur les toits et les vitres étalés devant elle, et surtout sur les murs d'une vieille tour à moitié rasée, située au bout du jardin et toute couverte d une végétation parasite qui l'avait transformée en une sorte de jardin vert, avec çà et là quelques touffes de ravenelles fleuries en ce moment même.

Cette soirée douce et calme continuait bien sa jour-

née ; elle était, par la pensée, retournée à sa promenade. Gomme elle était heureuse, malgré la méchanceté qui les entourait.

Comme elle était tendrement aimée : comme son mari était bon pour elle, affectueux, doux, prévenant : quelque part qu'elle regardât autour d'elle, elle ne voyait pas d'homme qui pût être comparé à lui pour rintelligence aussi bien que pour le caractère.

En vérité , il fallait être indulgent pour ceux qui avaient inventé cette honteuse accusation, c'était l'envie qui les avait poussés.

C'était à ce moment qu'elle s'était sentie oppressée. Sans doute c'était la lassitude de la promenade, peutêtre aussi la griserie du grand air qu'ils avaient respiré. Et elle avait repris sa rêverie au point interrompu. Quand elle aurait un enfant , où trouverait-on une femme plus heureuse qu'elle.

Ah ! que la vie était bonne, et que l'avenir qui s'ouvrait devant eux était doux à regarder, plein de promesses. L'oppression avait augmenté.

Mais elle n'avait pas voulu quitter la place : elle rêvait plus librement dans ce jardin en face de cet horizon qui s'ouvrait devant elle et faisait comme un nimbe doré aux images qu'elle entrevoyait confusément; et puis il lui semblait qu'elle respirait mieux en plein air : sans doute elle avait eu trop chaud dans cette promenade.

Cependant loin de mieux respirer elle respira plus mal au contraire : puis elle fut prise de nausées ; sa bouche s^emplit d'eau ; elle eut un vertige.

Serait-elle sous la menace d'une crise analogue à celles qu'elle avait déjà éprouvées ?

A cette pensée un frisson la secoua de la tête aux pieds* Mais la nausée ayant disparu, elle se rassura, et même elle se reprocha d'avoir admis cette pensée.

Qui n'a pas des malaises : qui n'a pas mal au cœur ; c*était le printemps, c'était la fatigue.

Assurément c'était la fatigue, la preuve de cette hypothèse lui parut se trouver dans l'assoupissement qui la gagnait : elle s'accouda sur le dossier, et posant sa tête alourdie dans sa main, elle ferma les yeux.

Elle eut une défaillance, puis presque aussitôt un vomissement.

Elle ne pouvait plus se refuser à l'évidence : c'était une crise qui suivait exactement la même marche que les deux précédentes : oppression , nausées, assoupissement , défaillance, vomissement.

Ehhien, c'était une crise.

Qu'importait ?

Elle avait hien triomphé des deux autres, elletriomphe-* rait bien de celle-là aussi : ce serait une heure ou deux de souffrance, voilà tout.

Il fallait rentrer, se mettre au lit.

Mais au moment de pousser la porte de la maison, elle s'arrêta ; elle avait entendu dans le vestibule la voix de sa femme de chambre, et elle eût voulu qu'on ne la vît pas, qu'on ne la sût pas malade. Peut-être ses domestiques avaient-ils eu connaissance des bruits qui couraient la ville : c'était pour elle, indisposée, une honte de passer sous leurs regards curieux, de répondre à leurs interrogations. Que n'allaient-ils pas supposer. Et puis ils parleraient, car elle ne pouvait pas leur recommander le silence. Pourquoi? Sous quel prétexte ?

Cependant elle ne pouvait pas rester là, car la faiblesse Ténvahissait.

Elle entra et traversant le vestibule aussi vite que ses jambes chancelantes le lui permirent, elle se dirigea vers l'escalier; quand elle se fut cramponnée à la rampe, elle se retourna :

i70 LE DOCTEUR CLAUDE.

— Je suis souifrante, dit-elle, vous préviendrez monsieur quand il rentrera.

— Je vais monter avec madame, dit la femme de chambre s'empressant.

— Non, merci; ce n'est rien; je n'ai besoin de per-. sonne.

Et elle monta.

Il était temps qu'elle arrivât : un nouveau vomissement la reprit à rentrée de sa chambre et sans qu'elle eût le temps d'atteindre une cuvette, plus violent, plus douloureux que le premier : dans la courte période de rémission qui le suivit, elle put se déshabiller tant bien que mal ; mais il lui fut impossible de [ranger ses vêtements qu'elle dut laisser où ils étaient tombés ; il lui resta tout juste assez de force pour se mettre au lit.

Elle y était depuis quelques minutes à peine, quand un bruit de pas précipités retentit dans l'escalier, et la porte de la chambre s'ouvrit brusquement : c'était Claude.

Il accourut au lit, mais avant qu'il fût arrivé jusqu'à elle, elle voulut le rassurer :

— Ce n'est rien, dit-elle*

Mais le son de sa voix tremblante, la pâleur de son visage, le frémissement de ses lèvres, le désordre de la chambre démentaient ses paroles.

Cependant elle s'efiTorça de sourire, et comme il se penchait vers elle pour l'examiner :

— Tu penses bien que je n'ai pas peur, n'est-ce pas? dit-elle.

Un nouveau vomissement lui coupa la parole ; il fut accompagné d'efforts considérables et déchirants qui la laissèrent accablée.

Il put alors se livrer à un examen attentif, et ce qu'il avait constaté la première fois au retour de la soirée de lady Barrington, il le constata de nouveau ; les batte-

LE DOCTEUR CIAUDE. i7l

ments du cœur passaient par des alternatives d'irrégularité, de fréquence et de ralentissement, les pulsations de Tarière radiale étaient intermittentes, irrégulières.

11 n'y avait pas à se tromper : c'était une troisième crise en tout semblable aux deux premières, au moins à celle qu'il avait pu observer, mais elle s'annonçait plus violente.

— Tu n'as rien pris ? demanda-t-il.

— Rien que ma pilule, avec une gorgée d'eau pour l'avaler.

— Une seule, n'est-ce pas ?

Elle fit un signe affirmatif, car parler lui était pénible : elle entendait, elle voyait, elle avait toute son intelligence, comme si elle n'avait pas été malade, mais tout mouvevement la gênait.

Si elle avait été sincère en disant qu'elle n'avait pas peur, il se sentait, lui, glacé par une peur folle.

Il avait peur pour elle, peur pour lui, et le mot qu'il avait dit à Mérault, lui revenant, l'anéantissait : « Si elle était malade ? » Elle était malade, et l'était après le testament.

Mais ce n'était pas le moment de s'abandonner, de perdre la tête, de s'occuper de pensées personnelles ; c'était d'elle qu'il s'agissait, c'était d'elle qu'il fallait s'occuper, d'elle seule ; c'était elle qu'il fallait çoigner. qu'il fallait sauver.

Jamais circonstance plus grave ne s'était présentée , il devait l'envisager avec calme et résolution.

Le premier moment d'effarement passé, il s'empressa autour d'elle, et tenta ce qu'il crut à propos pour la soulager.

Ce fut seulement lorsque cela fut fait , qu'il revint à l'idée qui l'avait si profondément bouleversé.

Il n'y avait pas besoin de réfléchir pour compren-

dreîcombien terrible, combien tragique était la situation.

Que faire ?

Devait-il faire quelque chose ?

C'étaient là des questions qu'il ne pouvait pas examiner ni résoudre car elles l'auraient distrait de son rôle de médecin, et c'était médecin qu'il devait être en ce moment, seulement médecin : sa tâche était déjà assez lourde pour l'écraser.

Cependant comme il ne pouvait pas rester avec ces questions qui se dressaient devant lui l'entravant ou l'effrayant, il envoya chercher Louis Mérault, mais en se cachant de Véronique, qui pouvait s'inquiéter de cette visite.

Mérault et Denise accoururent épouvantés.

Alors la femme de chambre vint prévenir Claude.

— C'est Mérault et sa femme qui entrent en passant, dit Claude ; veux-tu voir Denise ?

Elle fit un signe affirmatif.

Alors tandis que Denise entrait dans la chambre, Claude passa dans une pièce voisine pour s'entretenir avec Mérault.

— Eh bien ?

— Eh bien 1

Ces deux interrogations leur échappèrent en môme temps, montrant d'un mot leur trouble et leur angoisse. Mérault lui prenant la main, la lui serra fortement.

— Oui, vous mon ami, dit Claude, mais le monde? il ne faut pas que cette crainte me distraie ou me paralyse ; il faut que je ne sois que médecin ; je vous ai appelé pour vous remettre mon honneur.

— Je l'accepte.

— Commandez donc ici, et laissez-moi près d'elle. Comme il se disposait à rentrer dans la chambre, Mérault l'arrêta :

— Je VOUS engage à envoyer chercher Graux et Marsin, dit-il.

— Donnez-en Tordre vous-même... en mon nom ; qu'on mande aussi le père Garodon.

A ce moment, la femme de chambre vint les prévenir que Véronique désirait voir M. Mérault.

Elle lui tendit la main qu'elle leva difficilement.

— Vous défendrez Etienne, dit-elle, j'ai eu tort de parler sitôt du testament ; c'est ma faute.

Mais elle fut interrompue par le docteur Graux qui entrait.

— Eh bien, qu'est-ce que c'est, dit- il, en approchant du lit, j'en apprends de belles; comment vous voilà reprise, à quoi donc pensez-vous, ma chère petite dame?

C'était sa manière de rendre les malades responsables de ce qu'ils éprouvaient, et de les gronder, mais la gronderie n'était que dans le ton ; au fond il arrivait disposé à les soigner de son mieux comme un brave homme qu'il était.

L'état de Véronique avait empiré : elle avait eu plusieurs vomissements suivis d'efforts «déchirants, sans résultat, et deux fois elle était tombée en syncope ; la langue et les lèvres étaient décolorées ; le pouls ne donnait que des battements faibles et irréguliers ; la respiration ne se faisait plus que par les contractions du diaphragme ; les yeux restaient clos et ce n'était que péniblement qu'elle pouvait les ouvrir, encore étais-ce pour peu de temps.

Pendant que Graux l'examinait, Marsin arriva, puis un peu plus tard le bonhomme Carodon.

En le voyant entrer dans la chambre ses deux confrères échangèrent un regard étonné que Claude surprit : l'expression en était claire ; ils se demandaient s'il avait perdu la tête d'appeler dans un cas de cette gravité ce vieux bonhomme qui ne savait que blâmer : quel secours pouvait-on en attendre?

i^^ LE DOCTEUR CLATJDE,

L*exanien recommença,au grand dommage de la pauvre malade, qui gémissait et poussait de petits cris, quand Claude, le seul qui la touchât, exécutait ce que ses confrères demandaient.

Alors, quand un de ces cris lui avait échappé,elle le regardait tendrement comme pour s'excuser de se plaindre.

*-* C'est la tète, disait-elle; et puis j'étouffe.

Lorsqu'ils eurent tous constaté ce qu'ils voulaient voir ou savoir, Marsin fit un signe à Claude.

Mais avant de se retirer Carodon se pencha sur le lit:

— Ce ne sera rien, dit-il.

A son tour Graux s'approcha :

— Nous allons vous enlever ces malaises. Seul Marsin ne dit rien.

Us passèrent tous dans la chambre située de l'autre côté du palier, celle qui avait été habitée par Nathalie, tandis que Denise reprenait sa place au chevet de la malade. •

Alors Claude expliqua ce qu'il savait : leur promenade dans les bois de la Rouvraye pendant laquelle sa femme s'était montrée aussi bien portante que possible ; sa rentrée à la maison ; l'absorption de la pilule de digitaline au moyen d'une gorgée d'eau ; et la crise qui était survenue avec dyspnée, état nauséeux, vomissements et somnolence.

— Ah ! elle prend de la digitaline ? dit Graux. •— Sans doute, répondit Claude.

— Et pourquoi?

— Carbonneau, que j'ai consulté, a craint un rétrécissement aortique, moi-même j'ai craint une endocardite ulcéreuse.

— Il n'y a eu pour moi, répliqua Graux, qu'nne angine

de poitrine avec myocardite goutteuse, qu'il n'aurait pas fallu traiter par la digitale, qui n'a pu qu'épuiser un cœur dont le muscle était depuis longtemps altéré et fatigué.

Claude se tourna vers Marsin :

— Pour moi, dit celui-ci après un moment d'hésitation, il y. a empoisonnement.

— Allons donc I s'écria Carodon.

Claude ne dit rien, mais il chancela.

Marsin interrompu, continua en s'adressant à Carodon:

— Je veux dire empoisonnement non voulu par la digitaline.

— Mais la dose n'était que de deux milligrammes par jour.

— En êtes-vous sûr? M"® Claude n'a-t-elle pas forcé cette dose? les pilules étaient-elles bien préparées? Pour moi, il est évident que toute la symptomatologie est celle du digitalisme.

— Mais elle n'avait pas pris de digitaline lors de sa dernière crise, dit Claude, et les symptômes étaient les mêmes.

Une discussion scientifique s'engagea, à laquelle le bonhomme Carodon ne prit aucune part, ïout à coup il l'interrompit :

— Avec tout ça, dit-il , qu'avez-vous fait, et que faut»il faire?

— J'ai appliqué des synapismes, dit Claude, pour provoquer une révulsion.

-7- Bon, dit Carodon, mais ce n'est pas assez ; il faut appliquer un large vésicatoire sur la poitrine, et pendant qu'il prendra^ ces messieurs discuteront : Allez vous occuper de cela.

— Employez les boissons alcooliques, dit Marsin, le vin de Champagne ; faites fonctionner la pompa gastrique.

Gomme Claude sortait, Garodonle suivit, et sur le palier il lui prit la main :

— Ne vous troublez pas, dit-il, je n'ai pas changé de sentiment sur vous ; vous êtes un brave garçon.

11 lui serra la main fortement.

— Je rentre, continua-t-il, je vais mettre Graux et Marsin à la raison ; des ânes bâtés ; ils m'ennuient avec leurs grands mots ; pour moi, je crois à des ulcérations de l'estomac ; nous allons voir, nous allons discuter; devant vous, eela me serait impossible, vous me faites trop pitié ; allez, mon ami, allez près d'elle ; ne la quittez plus.

Bien que Véronique se tînt la tête renversée sur son oreiller, les yeux fermés comme si elle était insensible à tout ce qui Tentourait, respirant bruyamment d'une façon saccadée et avec un bruit analogue à celui que fait le piston d'une machine, poussant de temps en temps des gémissements, elle entendit le pas de son mari.

Alors elle se tourna à demi vers lui et levant un peu la main qu'elle laissa retomber aussitôt, elle lui fit signe d'approcher.

Il crut qu'elle lui demandait de l'embrasser ; il se pencha vers elle et lui posant les lèvres sur le front il l'embrassa longuement.

Elle le retint et d'un coup d'œil elle lui indiqua qu'elle désirait qu'il restât près d'elle.

Après avoir fait ce que Marsin conseillait, il s'assit sur la chaise qu'occupait Denise, c'est-à-dire de façon à être en face d'elle.

Hélas ! comme son visage était pâli, comme il était traversé par soubresauts de mouvements convulsifs.

Cependant il sembla qu'elle se ranimait un peu, comme si la main de son mari posée sur la sienne la réchauffait ou l'électrisait.

— Il ne faut plus me quitter, dit- elle d'une voix faible.

LÉ DOCTEUR CLAUDE, in

— C'était pour m'entendre avec nws confrères; je m'occupais de toi.

— Je sais bien, mais tes confrères ne peuvent rien pour moi.

Elle fit un effort.

— C'est toi qui peux me sauver, dit-elle, en parlant lentement, arrêtée qu'elle était à chaque instant par le manque de respiration..., et tu vas me sauver... souffrir n'est rien... fais-moi souffrir tout ce que tu voudras... mais sauve-moi..., tu es mon Dieu..., c'est à mon Dieu que j'adresse ma prière..., sauve-moi, mon Etienne... je t'aime tant..., je veux vivre pour te rendre heureux.

Elle fut obligée de s'arrêter à moitié étouffée, et elle s'efforça de respirer, d'emmaganiser un peu de souffle pour parler.

— Ne te fatigues pas, dit-il, je t'en prie, sois calme; tu sais bien que je vais te sauver.

— Il le faut, dit-elle en poursuivant son idée de façon à bien prouver qu'elle avait toute son intelligence..., pour moi... et puis pour toi..., ce serait trop horrible..., Denise..., monsieur Mérault...

Mais ces efforts l'avaient épuisée : elle eut une syncope, le pouls avait disparu; ce ne fut qu'au bout de quelques instants qu'il reprit très-faible, très-irrégulier ; elle ouvrit les yeux.

— Sauve-moi 1... murmura-t-elle d'une voix suppliante et gémissante.

Denise fut obligée de s'en aller au bout de la chambre pour pleurer.

Les trois médecins rentrèrent : ils la trouvèrent bien mal; cependant Carodon voulut qu'on lui appliquât le vésicatoire qu'on venait d'apporter.

Lorsque cela fut fait, Carodon annonça qu'il allait se retirer avec Graux, mais que Marsin resterait afin d'être à la disposition de Claude.

m LE DOCTEUR CLAUDE.

— Cela a été arrangé entre nous, dit-il d'un ton significatif.

Et il se retira, suivi de Graux et de Mérauit qui les reconduisit.

Quant à Claude, il ne quitta pas sa place qu'il avait reprise, et il resta tenant dans sa main, la main de sa femme. Il était écrasé : si ses confrères n'avaient pas demandé à l'entretenir, c'est qu'ils n'avaient rien à lui dire, parce qu'ils ne voyaient rien à faire : cela n*était que trop clair ; de même, la présence de Marsin n'avait pas besoin non plus d*ètre expliquée.

Mais s'ils abandonnaient la malade : ne ferait-il rien, lui, la laisserait-il souffrir, la laisserait-il mourir?

Le sentiment de son impuissance l'anéantissait : ah 1 que la science du médecin était misérable et bornée.

Mérauit rentra, et au lieu de venir auprès du lit, il fît an signe à sa femme qui alla à lui; il lui parla bas un moment, puis ils prirent tous deux la grande table qui se trouvait entre les deux fenêtres, et ils la rapprochèrent de la porte d'entrée, à la place même ou Véronique avait été surprise par un vomissement.

Gela fait, il lui parla bas encore, et alors elle alla dans le cabinet de toilette où elle resta assez longtemps.

Mais Claude n'avait pas l'esprit assez libre pour prêter attention à ces mouvements, si étranges qu'ils fussent, il suivait sur le visage de sa femme les phases de son mal; il lui tâtait le pouls, il lui écoutait; le cœur, il la faisait boire, il changeait les sinapismes de place; il en mettait de nouveaux épiant un indice de mieux, se cramponnapt à l'espérance; se disant qu'elle avait été aussi bas lors de sa dernière crise et que cependant elle en était sortie.

Mais il se trompait en se disant qu'elle avait été aussi bas ; la résistance désespérée à admettre ce qu'il voyait l'aveuglait.

LE DOCTEUR CLAUDE. l^Ô

Et cependant, il y avait des signes certains qui ne Teussent pas abusé si celle qu'il soignait n'avait pas été sa femme et si l'émotion, l'angoisse et la douleur lui avaient permis de raisonner.

Elle n'ouvrait plus les yeux, et quand il lui parlait elle semblait ne pas l'entendre : les bras étaient si faibles que lorsqu'il les soulevait, ils paraissaient complètement paralysés.

Ni le vésicatoire, ni les révulsifs les plus énergiques qu'il employait les uns après les autres dans cette lutte acharnée qu'il soutenait, ni la pompe gastrique, ni les boissons ne produisaient aucun effet.

Les heures s'écoulaient : ce n'était pas le mieux qui arrivait, c'était le pire.

Plus de paroles, plus de regards, des battements du cœur tremblotants et très-rapides, seulement quelques gémissements.

Marsin, qui tout d'abord s'était tenu à l'autre bout de la chambre, ne venant que de temps en temps, s'était rapproché du lit qu'entouraient Mérault et Denise; il adressait un mot à Claude, qui allait et venait, tantôt d'un côté du lit, tantôt de l'autre, cherchant toujours, luttant toujours, remplaçant un moyen qui avait échoué par un nouveau et embrassant la malheureuse désespérément.

De loin en loin, on surprenait sur ce visage décomposé, et dans les mains, quelques contractions musculaires. Mais c'était tout : la respiration était si irrégulière, que par moments elle se suspendait complètement pour reprendre, quelques instants après, plus haute et assez bruyante pour qu'on crût à un gémissement.

Quelle angoisse pendant ces suspensions qui se faisaient de plus en plus longues.

Il y en eut une plus longue encore que les autres. Il se jeta sur elle, et lui collant la bouche sur la bouche, il tâcha

i80 LE DOCTEUR CLAUDE.

de lui insufler un peu d'air. Puis penché sur elle, les yeux attachés sur sa poitrine, immobile, ne respirant plus luimême, il attendit pendant plus de dix minutes, — une éternité I

Mais la respiration ne reprit pas.

Les sanglots de Denise et de Mérault lui fîrent«compreadre Fhorrible vérité.

La lune blanchissait les fenêtres dont on n'avait pas pensé à fermer les persiennes.

Marsin se retira.

Mais Denise et Mérault ne voulurent pas abandonner Claude, qui était tombé sur une chaise auprès du lit, écraàé et anéanti.

Après la lutte terrible qu'il venait de soutenir contre la mort, lui disputant pas à pas le terrain qu'elle gagnait si rapidement, se relevant lorsqu'il était vaincu, reculant, mais en lui faisant face toujours sans s'abandonner; après ses angoisses, après ses émotions, après les brusques alternances d'espérance et de découragement par lesquelles il venait de passer, une défaillance s'était produite en lui aussitôt qu'il n'avait plus eu à lutter, la douleur l'avait abattu, et il était là, les bras ballants, affaissé sur lui-même, la tête inclinée en avant, inerte, imbécile..

Il resta longtemps ainsi, sans que Mérault et Denise, retirés à l'autre bout de la chambre, osassent le déranger: eux-mêmes d'ailleurs étaient accablés.

Tout à coup un frisson l'agita et, le secouant fortement, le fît sortir de sa torpeur; un cri, un sanglot s'échappa

T. II. il

de sa gorge, il se leva et, se jetant sur le lit, il prit sa femme dans ses deux bras.

Mérault et Denise s'approchèrent alors et se tinrent derrière lui, mais sans parler.

Quand il se releva, il les aperçut et leur tendit les deux \ mains.

— Vous Taimiez, dit-il, elle vous aimait. I Mais les paroles s'arrêtèrent dans sa gorge contractée.

Ce ne fut qu'après quelques instants qu'il regarda autour de lui.

— Marsin ? demanda-t-il.

— Il est parti, répondit Mérault.

— C'est juste. Vous, mes amis, vous n'êtes point partis, merci I

— C'était bien naturel.

— Pour vous, mais pour moi.

Il frémit de la tête aux pieds.

Puis après un moment de désespoir, il continua en

s'adressant à Denise :

— J'ai un service à vous demander, mais qu'il ne faut me rendre que si vous vous en sentez la force.

— Je l'aurai, répondit- elle d'une voix grave et résolue.

— C'est de m'aider à l'habiller; je veux que personne ne la touche, ne la voie que moi et que vous.

— Je vous aiderai.

Alors s'adressant à Mérault :

— Pour vous, mon ami, je vous demande de vous charger de ce qui sera nécessaire: je désire ne pas la quitter, je ne veux pas qu'on me distraie: ce que vous ferez sera bien.

11 fit un signe de tête à Denise pour lui demander si elle était prête, et celle-ci répondit affirmativement de la môme manière.

Alors Mérault se dirigea vers la porte afin de les laisser

LE DOCTEUR CLAUDE. iSâ

seuls, mais avant de sortir il appela sa femme et lui dit quelques mots à l'oreille.

Elle revint vers Claude.

— Vous avez fait accrocher sa robe dans le cabinet de toilette? dit-il.

— Oui.

Us passèrent dans ce cabinet; la robe était pendue à un porte-manteau.

Mais prêt à fouiller dans la poche, Claude s'arrêta en tremblant, il semblait que cette robe eût quelque chose de vivant:

— Je vous en prie, dit-il, prenez le trousseau de clefs dans la poche.

Le cabinet de toilette était une vaste pièce comme on n'en trouve que dans les maisons construites autrefois ; dans son pourtour elle était garnie d'armoires en chêne qui n'avait jamais été peint et dont les sculptures exécutées finement représentaient des guirlandes de feuillage avec çà et là des gerbes de fleurs en relief. C'était dans ces armoires qu'était rangé le linge à leur usage corporel et celui de' la maison.

Claude en ouvrit une et les piles de draps, de nappes et de serviettes apparurent disposées dans un ordre parfait: Denise prit des draps et des taies d'oreiller.

Claude ouvrit une autre armoire : celle qui renfermait le linge de corps de Véronique. Mais à peine la porte s'était-elle développée qu'ij recula en fermant les yeux : la première chose qu'il avait aperçue c'avait été la layette à laquelle elle avait été si heureuse de travailler, étalée là, arrangée avec amour; mais fermer les yeux ne l'arrachait point à la poignante émotioi\ qui l'avait saisi ; car de tout ce linge, de cette layette, de ces chemises, de ces corsages, de ces mouchoirs, se dégageait une douce odeur de violette qui l'étoufTait.

— Je VOUS en prie, dit-il, prenez ce qui est nécessaire, je ne peux pas.

Et il rentra dans la chambre.

Bientôt Denise vint le rejoindre, et à eux deux il procédèrent à la toilette de la morte et à celle de son lit: mais ce fut lui seul qui la toucha pour la peigner, la laver et lui passer son linge; il la soulevait, il la portait avec ménagement comme si vivante encore, malade, endolorie, elle eût pu être blessée.

Mais le merci qu'elle lui avait tant de fois dit dans cette nuit, il ne l'entendit plus ; le doux regard de reconnaissance et d'amour qu'elle avait si souvent attaché sur lui, il ne le rencontra plus. Cette bouche entr'ouverte aux lèvres décolorées était muette à jamais: ces yeux fixes ne voyaient plus, ne parlaient plus.

Enfin ils purent la disposer sur le lit la tète un peu haute sur deux oreillers.

Frappée par la lumière de la lampe qui Téclairait en plein, cette tête paraissait vivante encore, car cette mort foudroyante n'avait pu causer les ravages d'une longue maladie ; à la regarder ainsi couchée, bien peignée, pâle dans son linge brillant, les yeux fermés, la bouche micloseon pouvait s'imaginer qu'elle dormait de ce doux et bon sommeil de la jeunesse que nagite aucune souffrance ou aucune mauvaise pensée: elle était là dans tout l'éclat de sa beauté de vingt ans, avec ce caractère d'auguste majesté qu'imprime la mort; ce lit tout blanc se détachant dans l'ombre qui l'enveloppait ressemblait à un autel.

Claude s'était reculé de quelques pas et abîmé dans son désespoir, il la contemplait.

— Est-ce possible! s'écria-t-il avec une violence furieuse.

Puis tournant sa fureur contre lui même :

LE DOCTEUR CLAUDE. i85

— Et je n'ai rien fait, rien pu,. rien vu!

A grands pas, il se mit à marcher par la chambre; il ne parlait plus: de temps en temps il se prenait la tête à deux mains ou il se frappait la poitrine, mais toujours il revenait au lit et alors s'arrêtait :

— Ton Dieul disait il, ah! pauvre femme, chère mignonne comme j'ai justifié ta foi!

Mérault revint.

Son entrée changea le cours des idées • de Claude ; maintenant il pouvait revenir à la pensée qui l'avait si effroyablement saisi lorsqu'elle s'était présentée à lui: hélas I il n'avait plus à. s'occuper de sa malade ; il n'avait plus à la soigner; pour elle tout était fini.

Mais pour lui ?

— Et le monde? demanda-t-il à Mérault.

En sa brièveté la question était assez claire et assez précise; cependant Mérault n'y répondit pas tout de suite ; il hésita et détourna les yeux devant le regard de Claude.

— Vous ne dites rien?

— Que puis-je vous dire? de combien d'imbéciles et de méchants, se compose le monde ? Mais heureusement il n'y a pas que des imbéciles et des méchants, il y a aussi d'honnêtes gens, et ceux-là vous défendront si l'on vous attaque.

Mais cela fut dit mollement, sans conviction; ce n'était pas sur ce ton que Mérault parlait ordinairement; il semblait qu'il n'avait pas grande confiance dans cette dé-' fense des honnêtes gens.

— Graux croit à une angine de poitrine, continua-t-il, Marsin à un accident causé par la digitaline; et vous?

—7 Moi? A rien. A tout. A vrai dire^ je ne sais rien. Cette mort foudroyante peut être le résultat d'une endocardite ulcéreuse à marche rapide avec embolies céré-

braies capillaires. Mais .elle peut avoir aussi une autre cause que je ne m'explique pas. Vous savez que rembolie est une obstruction causée par des caillots fibrineux qui, formés dans une artère sont entraînés dans le courant sanguin et vont oblitérer une artère plus petite à la manière d'un piston, d'où une mort rapide. Mais cette explication ne me satisfait pas. Il est vrai que je n'ai pas la tête à moi.

Et quittant Mérault, il alla embrasser le front de Véronique,

Puis, s'asseyant auprès du lit, il demeura là jusqu'au matin, sans mouvement et sans paroles.

Ge furent les bruits de la ville qui en augmentant le tirèrent de sa prostration.

Alors la pensée de ses amis se présenta à son esprit : Denise devait vouloir voir ses enfants ; Mérault avait besoin sans doute de s'occuper de ses affaires.

Il les engagea à le laisser seul.

Denise partit, mais Mérault ne voulut pas s'en aller ; il mit même à rester une insistance qui frappa Claude.

— J'ai à écrire, dit-il, je vais m'installer dans votre cabinet ; Vous pourrez demeurer ainsi dans cette chambre sans être dérangé; je serai en bas ; si vous avez besoin de moi, vous n'aurez qu'à m'appeler; je ne sortirai que plus tard.

Bien que Mérault ne dût revenir que si Claude l'appelait, vers huit heures il rentra dans la chambre ; Claude remarqua qu'il était sous le coup d'une vive émotion. • — Mon ami, dit-il, je vous prie de descendre avec moi.

— Qu'y a-t-il ?

Claude eut un pressentiment sinistre.

— Vous êtes un homme de cœur, dit Mérault, capable de résister à l'adversité et à l'injustice.

Claude poussa un cri sourd d'horreur et d'indignation,

— On vient m'arrèter I s'écria-t-il.

— Non; seulement on veut vous demander quelques explications: le procureur de la République et le juge d*instruction sont dans votre cabinet et vous attendent.

— Descendons, dit Claude.

Mais Mérault lui prenant la main et la lui serrant:

— Soyez calme, dit-il, n'oubliez pas que c'est votre honneur que vous défendez; pesez vos réponses, mon ami : quand on parle le langage de la vérité on est fort.

— En ce moment comment voulez-vous que je pèse mes réponses; est-ce que je sais ce que je dis, est-ce que je sais ce que je pense? Descendons.

Dans le cabinet ils trouvèrent quatre personnages debout: M. Bassaget, le procureur de la République; M. Legrain, le juge d'instruction, un commis - greffier ; quant au quatrième, Claude ne le connaissait pas,

M, Bassaget était adossé à la cheminée où il n'y avait pas de feu; il fit un geste de main qui n'était pas un salut, mais qui était plutôt une espèce de mouvement oratoire.

— Monsieur le docteur, dit-il d'un ton majestueux et en parlant moins vite que de coutume, on a répandu sur votre compte des bruits que nous voulons croire, jusqu'à plus informé, calomnieux. Mais la clameur publique qui vous accuse est telle, qu'elle nous impose une pénible mission, celle de rechercher ce qu'il peut y avoir de fondé dans ces bruits qui reposent maintenant sur un fait malheureusement trop certain. Il importe, dans l'intérêt de la justice comme dans l'intérêt de votre honneur, que vous nous aidiez dans cette tâche.

— Messieurs, répondit Claude, je suis à votre disposition. Que voulez-vous de moi?

Ce fut le juge d'instruction qui prit la parole: -^ Je vais vous le dire.

Son petit discours terminé, le procureur de la République s'était tourné vers Mérault, et son attitude n'avait pas besoin d'un accompagnement de paroles pour être comprise :

— Veuillez nous laisser seuls, disait-elle.

Et encore était-ce plutôt un ordre qu'une invitation polie.

Dans les conditions où cet ordre était donné, Mérault aurait très bien pu se dispenser d'obéir, mais il ne jugea pas que cela fût habile ni prudent et il se dirigea vers la porte.

— Je vous ferai remarquer, dit-il aux deux magistrats, que depuis hier soir je n'ai pas quitté cette mai'^on ; pendant que mon ami — le mot fut souligné — s'occupait de sa femme, j'ai eu des mesures de toutes sortie — cela fut encore souligné — à prendre, des ordres à donner; si vous avez besoin de renseignements où d'éclaircissements, vous pouvez me faire appeler.

Et après avoir serré la main de Claude il sortit.

Le juge d'instruction avait fait signe à son greffier, et celui-ci avait pris place dans le fauteuil de Claude devant son bureau; tandis que les deux magistrats s'asseyaient,

LE DOCTEUR CLAUDE. i89

le quatrième personnage, qui semblait mal à Taise dans sa redingote boutonnée militairement, se tenait debout devant une fenêtre.

— Monsieur le docteur, demanda le juge d'instruction, voulez-vous me dire votre nom avec vos prénoms, votre âge et votre lieu de naissance.

— Etienne Claude, né à Hannebault, le 17 janvier

— Vous avez, par conséquent, trente et un ans?

— Trente et un ans et quatre mois.

— Vous vous êtes marié, il y a un an, avec Mïle Véroque Lerissel ; avez-vous fait un mariage de convenance où un mariage d'amour ?

•— Un mariage d'amour 1

— Et d'intérêt aussi, il me semble.

— Il est vrai que ma femme avait de la fortune.

— Combien?

— Environ 400,000 francs.

— Et vous ?

— Je n'avais que ce que ma profession me rapportait.

— Combien.

— La première année de mon séjour à Condé, j'ai gagnée 6,000 francs; la seconde 14,000; la troisième 22,000 francs ; ces chiffres sont approximatifs.

— Vous viviez en bonne intelligence avec madame votre épouse?

— Oui.

— Vous l'aimiez?

— Je l'adorais.

L'émotion fit trembler sa voix.

— Et elle ?

— Elle m'aimait.

— Quelle était sa santé?

— Bonne ; cependant elle a eu quelques malaises dont

deux causés bien manifestement par des douleurs rhumatismales, et deux crises inexplicables pour moi.

— Quels étaient les symptômes caractéristiques de ces crises ?

— Je n'ai assisté qu'à la seconde, la première ayant eu lieu en mon absence.

— Parlez de celle dont vous avez été témoin, je vous prie ?

— Les symptômes caractéristiques étaient un grand trouble dans ] a circulation, la dyspnée, un état nauséeux, des vomissements, de raffaiblissement.et de la somnolence.

— Ces crises pour vous inexplicables ne vous ont pas inquiété?

— Je vous demande pardon, elles m'ont assez inquiété pour que je me demande si ma femme n'avait pas été empoisonnée.

— Par qui?

— Je n ai pas eu à examiner cette question; j'ai fait faire l'analyse des matières vomies; ce qui était le premier point.

— Par qui?

— M. Vandam, préparateur à l'école de pharmacie de Paris; et j'ai fait moi-même des expériences physiologiques sur des animaux avec une partie des matières que je m étais réservée ; l'analyse chimique et les expériences physiologiques n'ont rien révélé de suspect au point de vue toxicologique.

— Cela vous a pleinement rassuré?

— Non, et j'ai voulu consulter un maître en qui j'ai pleine confiance : le professeur Garbonneau. J'ai fait avec ma femme le voyage de Paris. Garbonneau a diagnostitiué des lésions encore mal dessinées du côté du cœur, qui lui ont fait craindre un commencement de rétrécis-

sèment aortique. Aussitôt que nous avons été revenus j'ai fait prendre à ma femme des pilules de digitaline.

— C'est le docteur Garbonneau qui a ordonné la digitaline ?

— Garbonneau ne s'est point occupé du traitement.

— C'est vous alors?

— Oui.

— Depuis quand M^e Claude prenait-elle cette digitaline ?

— Depuis vingt-cinq jours environ ; au reste le registre de M. Loisellier, le pharmacien, précisera la date; j'ai commandé cent pilules de i milligramme chaque, et ma femme a commencé à prendre ces pilules à raison de deux par jour, le lendemain même de l'ordonnance ; elle n'en a interrompu l'usage que pendant deux jours.

— Cela fait vingt-trois jours et à raison de deux pilules cela donne quarante-six pilules qui ont été prises ; il en reste donc cinquante-quatre.

— Il doit en rester ce nombre.

— Où sont ces pilules ?

— Dans un petit bureau qui se trouve dans notre chambre ; on peut aller vous les chercher.

— Plus tard. Maintenant dites-moi, je vous prie, comment cette crise... fatale a commencé.

— Je n'ai pas assisté à son commencement.

— Si je ne me trompe, il y a eu trois crises en tout, n'est-ce pas; à la première vous n'avez pas assisté ; et de la dernière vous n'avez pas vu le commencement ? C'est bien cela, li'est-ce pas ?

— Oui. Hier, après ma consultation, je suis sorti avec ma femme. Nous avons été à pied à Bourlandais. Moi, pour voir un malade, ma femme pour m'accompagner et se promener avec moi : le temps était doux, il faisait une belle journée printanière, je lui ai proposé cette prome-

d92 LE DOCTEUR CLAUDE.

nade. Nous avons marché lentement. Pendant que je faisais ma visite, ma femme s'est assise sur un banc au soleil dans le jardin de ma malade, Mme Picot. Ensuite, au lieu de rentrer directement à Condé, nous avons pris par les bois de la Rouvraye, où nous nous sommes promenés pendant près de trois heures.

— Vous avez rencontré quelqu'un ?

— Non, personne.

— Et qu'avez- vous fait?

— Je vous l'ai dit, nous nous sommes promenés.

— Pendant trois heures ?

— Pendant trois heures.

— Et ensuite ?

— Nous sommes revenus à Condé, et nous nous sommes séparés à l'entrée de la ville : moi pour aller chez deux de mes malades, ma femme pour rentrer ici où elle a pris sa pilule de digitaline avec une gorgée d'eau.

— Qui lui a donné cette pilule et cette eau?

— Elle a pris la pilule elle-même, l'eau lui a été donnée par la femme de chambre.

— Où?

— Dans la salle à manger.

— D'où venait cette eau ?

— Je ne sais pas.

— Vous n'avez pas de raisons pour croire que l'eau donnée à votre femme pouvait renfermer un poison ?

— Oh ! certes non,

— Nous allons en rester là pour le moment ; je vais interroger maintenant vos domestiques.

On appela la femme de chambre, qui arriva avec un air épouvanté, ce fut à peine si elle osa regarder son maître, et aussitôt elle détourna les yeux avec un frémissement.

Ce mouvement fut remarqué par les magistrats ; il le fut aussi par Claude : bien certainement cette fille croyait

qu'il était coupable. Après ce qu'il avait éprouvé, il n'imaginait pas qu'il pourrait être touché par de nouvelles blessures ; cependant il fut sensible à ce coup. Eh quoi! cette fille qui mieux que personne avait pu connaître leur vie intime et voir quel était leur amour, admettait qu'il fût coupable; alors quel était donc le sentiment de ceux qui ne le connaissaient pas? Quelles étaient les accusations de ses ennemis ?

Interrogée, la femme de chambre raconta qu'elle avait apporté un verre d'eau à sa maîtresse dans la salle à manger, lequel verre d'eau avait été tiré par elle direcment à la fontaine de l'office et cela en présence de la cuisinière. Appelée aussitôt, celle-ci confirma ce récit ; elle avait vu tirer l'eau, et elle avait vu sa maîtresse boire une gorgée de cette eau en avalant une pilule. Comme la femme de chambre elle évita de regarder son maître. Quant à Espérance qu'on fît venir ensuite, il ne savait rien : son attitude d'ailleurs ne fut pas celle des deux femmes et ce fut avec émotion, avec compassion même qu'il se tourna à plusieurs reprises vers son maître: au moins celui-là avait gardé sa raison.

L'interrogatoire de Claude reprit au point où il avait été interrompu, et il porta sur les incidents de la nuit jusqu'à la mort; les uns après les autres, il fallut que Claude rappelât ces incidents en les précisant, il fallut qu'il les souffrît à nouveau.

— Ainsi, demanda le juge d'instruction, il y a désaccord entre les médecins; mais vous-même vous êtes médecin, et vous n'avez pas pu voir M^^ votre épouse mourir dans vos bras sans avoir un o^dnion sur cette mort rapide.

— J'ai cru qu'elle était le résultat d'une endorcadite ul- •céreuse avec embolies cérébrales capillaires; mais je dois Vous faire observer que j'ai été bien peu médecin pendant

cette nuit affreuse, j'ai été mari. Le médecin examine avec son intelligence et son sang- froid; je lî'ai conservé ni le sang froid ni le libre exercice de mon intelligence; j'ai été foudroyé, affolé.

— Enfin, c'est votre explication ; on verra ce qu'elle peut avoir de fondé. Maintenant, autre chose: quelqu'un avait il intérêt à la mort de Mnie votre épouse?

— Personne.

— Je veux dire un intérêt d'argent, un intérêt d'héritage. Quels sont les héritiers naturels de M«ie Claude?

— Sa plus proche parente est Mme Gillet.

— M™e Gillet a approché M™® Claude, elle l'a soignée?

— Mme Gillet est absente de Condé depuis quinze ou dix huit jours: elle doit être à Verneuil chez une de ses tantes.

— En admettant que Mme Gillet soit capable d'un crime, on ne pourrait donc pas faire tomber les soupçons sur elle, malgré sa qualité d'héritière; au moins ne pourrait-on pas la soupçonner d'avoir agi directement.

— Héritière, Mme Gillet l'aurait été s'il n'y avait pas eu de légataire; mais ma femme a fait son testament.

— Savez vous en faveur de qui?

— En ma faveur.

— De quand date ce testament?

— Du 20.

— De quel mois?

— De ce mois ; de vendredi dernier.

— Ainsi c'est quatre jours après avoir fait son testament qu'elle est morte.

Le juge d'intruction et le procureur de la République échangèrent un regard et il se fit un moment de silence.

C'était sans affectation que le juge d'instruction avait fait celte observation^ mais elle n'en était que plus écrasante

LE DOCTEUR CLAUDE. i9S

pour Claude: c'était la logique des faits qui s'abattait sur lui et l'enveloppait.

— Etait-elle malade lorsqu'elle a fait son testament? demanda le juge d'instruction.

— Non.

— Comment alors expliquez-vous qu'elle ait eu cette idée de testament?

Claude donna cette explication en racontant la visite de la cousine Ça -va-t-il et l'entretien qu'il avait eu ensuite avec sa femme ainsi qu'avec Mérault.

— Ainsi, dit le juge, ce testament a été une réponse aux propos du monde?

— L'intention de ma femme a été qu'il en fût une.

— Et aujourd'hui il est une accusation contre vous.

— Accusation de folie alors, car il n'y aurait qu'un fou qui pourrait, le lendemain du jour où il a obtenu un testament, assassiner celle qui a fait ce testament.

Le juge d'instruction s^était levé.

— Maintenant, dit-il, je vous prie de nous conduire dans la chambre mortuaire.

Claude jeta autour de lui un regard effrayé, et toute son attitude trahit une profonde répulsion.*

— Eh quoi ! ces quatre hommes allaient en curieux pénétrer dans la chambre de sa femme.

Les magistrats debout attendaient en l'examinant, surpris de son mouvement que, bien évidemment, ils n'avaient pas compris, et se demandant pourquoi il avait peur de les conduire dans cette chambre ; craignait-il de se trahir devant eux dans cette confrontation ?

— Cette demande vous impressionne? dit le juge d'instruction.

— Il est vrai.

— Vous savez que c'est une formalité indispensable.

— Veuillez me suivre.

i96 LE DOCTEUR CLAUDE.

Mais avant de sortir du cabinet, le juge d'instruction parla bas au personnage muet qui, jusque-là, s'était tenu dans l'embrasure delà fenêtre, et celui-ci, au lieu de monter au premier étage > quitta la maison.

Ce fut Claude qui ouvrit la porte de la chambre ; les magistrats et le greffier entrèrent, et, tandis que celui-ci s'installait devant une table, le procureur et le juge s'ap- . prochèrent du lit.

Claude les avait devancés, et il se tenait devant le lit, comme pour se placer entre lui et eux.

Sans parler, les deux magistrats l'observaient attentivement, et sous leurs regards qui plongeaient en lui, il sentait un trouble vague le gagner.

Il savait que ce qu'en style judiciaire on appelle la confrontation de l'inculpé avec la victime est un des éléments de conviction auquel tous les magistrats attachent une importance sérieuse, et cela suffisait pour provoquer ce trouble. Est-ce que c'est de sang- froid que l'innocent luimême peut sentir le regard soupçonneux descendre dans son cœur et le fouiller ? Rien que dans ce soupçon n'y at-il pas un outrage, qui blesse l'homme le plus ferme ? Sa rougeur sera crainte; ses larmes seront repentir ; son impassibilité sera cruauté et endurcissement. A quoi reconnaitra-t-on son innocence ?

Plus ce silence se prolongeait, plus il était terrible pour Claude.

Enfin le juge d'instruction le rompit,

— Pourquoi donc avez -vous fait disparaître les traces de la maladie ? demanda-t-il ; sachant à l'avance les soupçons qui ne pouvaient manquer de planer sur vous, il y adans cette hâte quelque chose de singulier.

Mais ce ne fut pas Claude qui répondit à cette question, ce fut Mérault.

Resté dans le coin où il se trouvait à l'entrée des magistrats, il s'avança en entendant cette demande.

— Loin de faire disparaître les traces de la maladie, ditil, nous les avons soigneusement conservées, ou plutôt je les ai conservées, moi qui pouvais raisonner et prévoir, au moins dans une certaine mesure, les soupçons dont parle M. le juge d'instruction. Les vomissements, à l'exception du premier qui a eu lieu dans le jardin, et du second qui a eu lieu à cette place même, sur ce parquet, ont été gardés, et même pour le second j'ai moi-même, avec ma femme, mis cette grande table sur les feuilles de parquet qui ont été souillées. Il est vrai qu'elles avaient été d'abord essuyées ; mais à ce moment on ne pouvait pas prévoir la gravité de la maladie. C'est quand cette gravité est devenue évidente que j'ai pris ces précautions, sans prévenir mon ami Claude. Quant au linge de corps il a été aussi mis de côté par ma femme. Enfin vous trouverez dans ce tiroir — il montra le bureau — la boite contenant les pilules de digitaline.

— Alors votre système est que la mort a été causée par la digitaline ?

— Nous n'avons pas de système, répondit Mérault vertement, ou, si nous en avons un, c'est de dire et d'indiquer tout ce que nous jugeons utile à la manifestation de la vérité.

Le juge d'instruction ouvrit le tiroir du bureau, et ayant ôté le couvercle de la boite il compta les pilules : il y en avait cinquante-quatre comme Claude l'avait annoncé.

La boite fut entourée d'un ruban dont les deux boujls furent scellés d'un sceau de cire rouge.

A ce moment on frappa deux coups discrets à la porte ; Claude allait se diriger de ce côté, mais le juge d'instrucle prévint en disant d'entrer : ce n'était plus Claude qur était maître dans sa maison, c'était la justice,

La porte s'ouvrit et ce fut Évette qui entra en saluant d'un salut général, qui, sans s'appliquer à Claude, pouvait cependant s'adresser à lui.

— Monsieur le docteur, dit le juge d'instruction, je vous ai mandé pour procéder à la levée du corps de Mme Claude.

Evette parut vivement contrarié et même peiné ; ce ne fut qu'au bout de quelques instants qu'il se décida à répondre :

— Mon Dieu, monsieur le juge d'instruction, je ne puis vraiment pas accéder à votre demande, et je désire me récuser.

— C'est impossible, monsieur.

• — Je le sais ; mais je pense que, eu égard aux rapports qui existent entre mon confrère et moi vous voudrez bien ne pas faire valoir le cas d'urgence qui me mettrait dans l'impossibilité de me retirer.

— Précisément je le fais valoir, dit le procureur et je vais rendre une ordonnance pour vous commettre.

Puis tout de suite dictant au greffier :

« Nous procureur de la République, etc.;

» Vu les art. 32 et 43 du code d'instruction criminelle,

« Commettons M. le docteur Évette à TefTet de procéder » à la levée du corps de la dame Claude, née Lerissel, et au » besoin à l'autopsie... »

A ce mot Évette interrompit en souriant doucement.

— Mon Dieu je vous demande pardon de vous interrompre, mais verriez-vous un inconvénient à remplacer le mot autopsie qui n'a pas de sens, — autoi même et o'pù% vue, par nécropsie qui est le mot propre ;'il me semble qu'il appartient à un lettré tel que vous de réformer cette locution vicieuse, et depuis longtemps je voulais vous en parler ; je saisis cette occasion tout à fait favorable, si vous le permettez.

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