__■ I II I
— Mettons nécropsie.
• Tout d'abord Claude, qui était resté près du lit, n'avait pas pris garde à cet entretien qui se passait autour de la table, à Tautre bout de la chambre, près des fenêtres : c'était à elle qu'il pensait et non à ces hommes.
Mais le mot nécropsie frappa son oreille.
En quelques pas il vint à la table, tremblant, blême.
— Ah I messieurs, dit-il, vous ne ferez pas cela.
— Eh quoi donc? demanda le juge d'instruction, comme s'il n'avait pas compris.
— Cette... nécropsie; moi, messieurs, je suis à votre disposition ; vous pouvez faire de moi ce que vous voudrez ; interrogez-moi, suspectez-moi, faites-moi souffrir tous les soupçons, toutes les accusations ; mais elle... ah! je vous en prie, messieurs, épargnez-lui cet outrage.
— C'est un médecin qui parle ainsi ? dit le procureur.
— Eh I messieurs s'écria t-il, dans une explosion irrésis- . tible, je vous ai déjà dit que je n'étais pas médecin ; c'est
un homme qui vous parle... qui vous prie. s — Et ce n'est pas un homme qui vous répond que ce que vous demandez est impossible, c'est un magistrat ; vous savez que la justice a des exigences rigoureuses, impitoyables.
Puis il reprit la dictée de son ordonnance.
Et Claude n'entendit que quelques mots qui le frappèrent au cœur : o Constater tous indices de crime... examiner les viscères... analyser les matières recueillies... faire connaître si ces matières renferment des substances vénéneuses... »
De nouveau le procureur s'interrompit ; ce fut pour faire prêter serment à Évette de remplir cette mission en son honneur et conscience.
Les deux magistrats échangèrent quelques paroles à voix basse ; puis le juge d'instruction se touri^a vers Claude ;
— Vous convient-U d'assister à cette nécropsie? demanda-t-il.
Claude ne répondit que par un cri et un geste d horreur.
— C'était dans votre intérêt que je vous adressais cette proposition.
— Ah I Monsieur, ce n'est pas de mon intérêt qu'il s'agit en ce moment : suis-je votre prisonnier?
— Non ; seulement vous devez rester à ma disposition, sans communiquer avec personne.
— Alors faites-moi conduire dans mon cabinet.
Mais avant de sortir il revint au Ut, et prenant sa femme dans ses bras il l'embrassa : '
Puis se retournant brusquement :
— Messieurs^ s'écria- t-il, ce que vous faites là est horrible.
Mérault vint le prendre par la main et doucement il l'entraîna.
Mais arrivé auprès des magistrats, Claude s'arrêta.
— Messieurs, dit-il avec un accent et un geste suppliants, messieurs...
Ils restèrent impassibles.
L individu à tournure militaire se tenait près de la porte, il l'ouvrit, et accompagna Claude dans son cabinet. Pendant que Claude en proie à un accès de colère désespérée marchait à grands pas en long et en large, cet homme prenant une chaise s'assit près de la porte de sortie.
En cette journée Claude devait épuiser toutes les douleurs : l'accusation dont on le chargeait n'était plus rien pour lui en ce moment ; ce n'était point à elle qu'il pensait, ce n'était point d'elle qu'il s'occupait ; son esprit comme son cœur étaient à sa femme, et c'était ce pauvre cher ca* davre qu'il voyait aux mains d'Évette, sous les yeux de ces magistrats ; un autre à sa place eût ignoré ce qui se pas-
sait au-dessus de sa tête, dans cette chambre qu'il avait fuie. Mais lui médecin, il le savait, il le voyait. Il y eût un moment, où, bien qu'il fût absolument impossible d'entendre les bruits de la chambre, il eut la sensation de la scie entamant les os du crâne ; des gouttes de sueur tombèrent de son visage sur ses mains. Puis dans l'escalier il entendit, — bien réellement cette fois, — un bruit cristallin, comme celui que produiraient des bocaux choqués les uns contre les autres, et il n'eut pas besoin qu'on lui dit à quel usage ces bocaux étaient destinés.
Le temps qu'il passa là fut affreux; cela ne finirait donc jamais.
Enfin la porte s'ouvrit ; le juge d'instruction reparut accompagné seulement de son greffier.
— Je viens, dit-il, vous faire connaître les résultats sommaires de l'autopsie.
— Vous voyez que je ne suis guère en état de vous entendre et surtout de vous répondre.
— Il importe au moins que vous m'entendiez.
Alors, prenant une feuille de papier que lui tendit le greffier, il lut :
— Cœur gros, ventricule gauche hypertrophié, aorte un peu athéromateuse, valvules épaissies, racornies : pas de trace d ulcération sur l'endocarde.
S'interrompant de lire ;
— Vous m'écoutez, n'est-ce pas : point d'ulcérations sur l'endocarde, dit-il.
Puis il reprit sa lecture :
— Poumons congestionnés aux bases. Légères érosions hémorrhagiques sur la muqueuse de l'estomac et toute la première portion de l'intestin grêle, reins petits, rosés, leur surface chagrinée, parsemée de petits kystes ressemblant pour la forme et la transparence à des grains de raisin. Au cerveau, injection légère des parties supérieures,
des parties touchant à la scissure inter-hémisphérique ; œdème pie-mérien des parties latérales et inférieures des deux hémisphères.
Il se tut. Claude resta écrasé, atterré : évidemment il n'y avait pas trace de Tendocardite ulcéreuse, ni des embolies cérébrales consécutives par lesquelles il s'était expliqué Tenchaînement des accidents éprouvés par sa femme.
— Qu'avez-vous à dire? demanda le juge.
— Rien.
— Alors vous renoncez à votre système.
Claude ne répondit pas.
Le juge d'instruction attendit pendant un temps assez long.
— Dans ces conditions, dit il enfin, mon devoir m'oblige à décerner contre vous un mandat de dépôt.
Le mot « mandat de dépôt » n'avait pas ému Claude.
Il s'attendait à cette arrestation, et, jusqu'à un certain point, il y était préparé.
Mais, ce qui l'avait bouleversé, ce qui l'avait foudroyé, c'étaient les conclusions d'Évette ; ce à quoi il ne s'attendait pas, ce à quoi il n'était point préparé, c'était au résultat de l'examen de celui-ci.
Pas d'ulcérations à l'endocarde, pas d'embolies ! Mais alors, quelles étaient les causes de cette mort?
Il s'était donc trompé?
Carbonneau s'était donc trompé aussi dans son diagnostic?
N'était-ce pas Évette, plutôt, qui s'était trompé et qui n'avait pas vu ce qu'il aurait dû voir?
Assurément, c'avait été une grave résolution, pouvant entraîner de terribles conséquences, de ne pas assister à cette nécropsie pour la contrôler, et cependant cette résolution serait encore à prendre, qu'il la prendrait comme il l'avait déjà prise.
Dût-il succomber dans cette lutte contre la justice, où tout semblait se réunir pour l'accabler, il emporterait au moins une pure image de sa femme, un noble souvenir,
— non une image souillée, non un souvenir déshonoré.
Le mandat de dépôt avait été libellé, le juge d'instruction fît un signe, et la porte derrière laquelle on entendait depuis quelque temps un bruit de piétinement, s'ouvrit ; dans l'ombre du vestibule on aperçut, se détachant vivement, des aiguillettes blanches et des buffleteries jaunes : les gendarmes étaient là, attendant.
Claude ne fut pas maître de retenir un frisson, et instinctivement il fit un pas en arrière.
Le maréchal des logis s'était avancé, et, après avoir reçu des mains du juge d instruction le mandat, il s'était tourné vers Claude.
A ce moment, un brouhaha se fit entendre dans le vestibule, un murmure de paroles dominé par une voix claire, une voix de femme.
— Je vous dis que j'entrerai.
Et instantanément, malgré le gendarme qui barrait la porte et qui fut repoussé en arrière, celle qui parlait ainsi entra dans le cabinet.
C'était Nathalie, haletante.
Elle voulut venir à Claude, mais vivement le maréchal des logis se plaça entre elle et son j)risonnier.
Alors elle se retourna vers le juge d'instruction pour l'appeler à son aide :
— Monsieur Legrain! s'écria-t-elle.
Mais le juge d'instruction ne bougea pas ; il se borna à la saluer d'une inclinaison de tète.
— Ce qu'on me dit est impossible, n'est ce pas, s'écriat-elle, vous ne faites pas arrêter mon cousin?
Que cette question lui eût été adressée par un homme, quelque haut placé que fût cet homme, le juge. d'instruction eût assurément dédaigné de répondre,— il interrogeait, on ne l'interrogeait pas, — mais celle qui lui par-
lait était une femme, et il avait toujours été faible pour les femmes.
— Madame, dit-il poliment, un grand malheur est arrivé dans cette maison en votre absence; votre charmante cousine est morte de mort violente, des charges graves s'élèvent contre M. le docteur Claude que mon devoir m'oblige à mettre en état d'arrestation sous l'inculpation d'empoisonnement. ^
— C'est impossible !
— Avez vous, madame, des indices certains pour affirmer cette impossibilité? S'il en est ainsi, veuillez les faire connaître; je suis prêt à vous entendre.
Il y eut un moment d'attente silencieuse : Nathalie était restée devant le juge d'instruction, pâle, frémissante, le regardant, regardant Claude, mais ne répondant pas.
Ce fut Claude qui prit la parole en s'adressant à Nathalie :
— Votre témoignage, dit-il, ne peut avoir présentement d'importance que pour moi, mais il en a une grande; je vous en remercie ; laissez faire l'œuvre de la justice.
Mérault était rentré depuis quelques instants déjà, il s'avança de deux pas :
— Et celle de la défense, dit-il, n'oubliez pas, mon ami, que votre honneur est le mien.
Nathalie voulut parler, Mérault lui prit la main en l'engageant à ne pas le faire,
— Nous aurons notre tour, dit-il à mi-voix.
A un signe de son chef, le gendarme qui gardait la porte était venu se placer à la droite de Claude, et alors le maréchal des logis les précédant se dirigea vers la porte de sortie.
Claude était tète nue, n'ayant pas changé de costume depuis la veille et n'ayant même pas réparé le désordre
iC6 LE DOCTEUR CLAUDE é
de sa tenue ; il allait sortir ainsi^ lorsque dans le vestibule Nathalie, qu'il avait précédé, lui tendit un pardessus el un chapeau : ce geste, le môme que Véronique avait fait si souvent au moment où il parlait, le troubla et l'émut ; il se retourna, et d'un rapide coup d'œil il regarda cette maison dans laquelle il avait été si heureux ; un petit fichu était accroché au porte- manteau, c'était celui-là même que Véronique portait autour ^e son cou dans leur promenade de la veille, il voulut le prendre, mais le gendarme lui saisit fortement le poignet.
Claude ne se révolta pas :
— Ce n'est pas une arme qui puisse être dangereuse contre vous ou contre moi, dit-il, laissez-moi, je vous prie, l'emporter.
Et ayant pris le fichu, il le mit dans sa poche de côté.
La porte avait été ouverte ; une sourde rumeur emplit les oreilles de Claude; certainement les curieux de la ville étaient là sur le boulevard attendant qu'il sortît.
Il ne s'était pas trompé : arrivé sur le seuil de sa grande porte, il reçut une bordée de regards : ce n'étaient pas seulement quelques curieux qui le guettaient, c'était une bonne parti* de la ville, et comme il y avait eu petit marché le matin, des paysans étaient restés pour l'apercevoir : dans les arbres on voyait des hommes et des gamins accrochés aux branches : lorsqu'il parut, une clameur sortit de toutes ces bouches.
Deux gendarmes qui se tenaient sur le trottoir marchaient devant eux, et Claude s'avança ayant à sa droite le maréchal des logis, et à sa gauche un gendarme ; dans la confusion des têtes qui se pressaient autour d'eux, il ne reconnut personne ; d'ailleurs, il regardait sans voir comme il écoutait sans entendre.
La prison de Condé installée, comme tous les services publics de la ville et de l'arrondissement, dans le vieux
château, le châtel, qui a donné son nom à la ville, ne se trouvait qu'à une courte distance de la maison de Claude ; cependant, la foule qu'ils avaient à traverser était telle, qu'ils mirent assez longtemps à faire ce trajet, avant d'arriver à laporle des Juveigneurs, qui lui sert d'entrée.
Le marteau que le maréchal des logis souleva et laissa retomber lourdement frappa sur le cœur de Claude ; la porte s'ouvrit et se referma : il était en prison.
Ce qui se passa alors lui fut étranger; il eut conscience seulement qu'on lui disait de marcher, qu'il monta un escalier aux marches de pierre, traversa de sombres corridors, descendit d'autres escaliers, et traversa d'autres corridors. Quand il se retrouva, il était seule dans une grande cellule, une sorte de salle, dont la voûte cintrée était en pierre : cette salle était éclairée à trois mètres environ par un jour ouvert dans un mur de plus de quatre mètres d'épaisseur ; étroit à son orifice extérieur, ce jour allait en s'élargissant dans la muraille. Le mobilier de cette cellule se composait d'une couchette en fer, d'une chaise, d'une planche en forme de table fixée au mur, et d'un seau. Les murs étaient blanchis à la chaux ; le plancher était formé de gros madriers en chêne. Sans la couchette en fer, on se serait cru dans un in-pace du moyen âge.
Mais que lui importait la prison 1 il était tombé sur une chaise, et c'était machinalement qu'il regardait ce qui l'entourait ; parfaitement insensible aux choses extérieures, c*fetait en lui qu'était la souffrance.
Les heures s'écoulèrent; sa porte s'ouvrit; c'était le geôlier-chef qui venait lui demander ce qu'il voulait qu'on lui apportât pour son dîner. Il n'avait pas mangé depuis le déjeuner qu'il avait fait la veille, avec Véronique, avant leur promenade, c'est-à-dire depuis plus de trente heures ; mais il ne s'en était pas aperçu.
Au lieu de répondre à cette deniande, il pria le geô-
lier de lui faire donner une plume, de Tencre et du papier.
— Le règlement le défend ; il faudrait une permission spéciale.
— Eh bien! obtenez-moi cette permission^je vous prie. D'ailleurs, je n'ai besoin que d'une seule feuille de papier pour écrire une lettre au juge d'instruction ; cette feuille de papier employée, vous pourrez emporter la plume et l'encre.
Le geôlier revint au bout d'un certain temps avec ce qui lui avait été demandé, et Claude aussitôt se mit à écrire en sa présence :
« Monsieur le juge d'instruction,
» J'ai une grâce suprême à vous demander : la permission » d'assister à l'enterrement de ma femme. Vous nxe ferez » accompagner par les gendarmes. On me mettra les me- » nottes si on craint que je cherche à m'évader; on m'en- » tourera d'autant d'agents qu'on voudra pour m'empê- » cher de communiquer avec personne. Tout sera bien, je » ne me plaindrai de rien. Je ne demande qu'une chose : » accompagner au cimetière celle qui m'a été enlevée en » quelques heures, vivre encore avec elle un instant, voir la » place où elle repose. Voilà la grâce qu'implore de votre » humanité un malheureux frappé dans son amour et » dans son honneur. »
Il avait écrit ces quelques lignes couramment, sans hésitation et sans se reprendre; mais arrivé à ce point il s'arrêta, ne sachant comment la terminer. Quelle formule de politesse pourrait-il employer? de quel honneur, de quelle considération, de quelle estime pouvait-il parler?
Il parla de la seule chose qui lui appartenait encore : sa gratitude.
Lui accorderait-on sa demande ?
Ce fut la question qu'il roula dans sa tête pendant la
nuit, Tespérance à laquelle il se rattacha; car si malheureux qu'on soit, il faut qu'on espère toujours.
Le geôlier lui apporta la réponse le lendemain matin : elle, ne contenait que ces trois lignes lignes :
« M. le docteur Claude devant être maintenu au secret, » il est impossible de faire droit à sa demande. »
De raisonnements en raisonnements, il était arrivé à se persuader qu'on ne pouvait pas le refuser : la déception fut terrible.
Ce ne fut que par la sonnerie des cloches de Saint- Etienne qu'il connut l'enterrement de sa femme : une première sonnerie lui annonça que le clergé allait faire la levée du corps; une seconde, qu'on entrait à l'église; une troisième qu'on partait pour le cimetière.
Les cloches se turent, les dernières vibrations s'éteignirent, c'était fini.
Fini pour elle I
Mais pour lui?
Jamais enterrement n'avait réuni pareille assistance à Condé, mais jamais aucun non plus n'avait été si bruyant, si peu recueilli : les dévotes de profession elles-mêmes n'étaient pas attentives à la cérémonie.
On ne parlait que du crime, car pour tout le monde il y avait crime ; et bien rares étaient ceux qui avaient le courage d'émettre tout haut un faible doute.
— La pauvre petite femme !
— Le monstre I
— La douleur de Mme Gillet fait peine à voir.
— C'est un cadavre.
— Et l'on disait qu'elle n'aimait pas sa cousine!
— Ah ! que le monde est méchant I
— Voyez donc comme elle est émue !
Lorsque la cérémonie fut terminée, le bonhomme Garodon vint prendre le bras de Mérault.
— Je crois bien que dans toute cette foule, dit-il, il n'y a que vous et moi qui croyions à l'innocence de ce pauvre Claude, mais pourrons-nous le sauver ?
— Ah 4 certes.
— Vous parlez avec la belle assurance de la jeunesse, moi je raisonne avec la triste expérience de la vieillesse : nous sommes deux et ils sont... ils sont tous. Je crains bien qu'il ne soit perdu.