Annales d'oculistique , t. XIII
assez difficile à résoudre aujourd’hui. Nous croyons cependant que l’honneur en revient à Florent Cunier. Dans tous les cas, la première strabotomie date de la fin de l’année 1839.
Cette opération excita un enthousiasme tel que les esprits les plus sages se laissèrent aller à opérer sans mesure et sans indication précise. De plus le procédé était imparfait. On sectionnait le muscle lui-même [myotomie) ou du moins le tendon assez loin de son insertion scléroticale. Il était impossible de bien doser ainsi l’effet opératoire et on eut à déplorer des insuccès fréquents1.
Mais on ne se borna pas à appliquer la nouvelle opération à la seule guérison du strabisme.
En s’appuyant sur certaines théories, Philipps écrivait à l’Académie de médecine de Paris qu’il venait de guérir la myopie par la section du tendon du muscle grand oblique (décembre 1840). Dans le même mois, Jules Guérin déposait aussi à l’Académie un pli cacheté, dans lequel il indiquait comme moyen de guérison de la myopie la section d’un des muscles droits.
Les chirurgiens acceptèrent avec le même engouement cette nouvelle application de la myotomie oculaire. Florent Cunier lui-même publiait bientôt quatre observations de myopes améliorés ou même guéris par la section des quatre muscles droits.
Mentionnons encore l’emploi de la myotomie pour créer, le strabisme.
« M. Cunier vient de mander à l’Académie des sciences qu’il a réussi à remplacer par la myotomie oculaire l’opération de la pupille artificielle en déplaçant la pupille naturelle dans deux cas où des albugos (taies) occupaient le centre de la cornée et rendaient la vision impossible. Le strabisme une fois produit, les malades ont pu y voir. » [Ann. d’oculistique, t. Y, juillet 1841.)
1. Aujourd’hui, on sectionne le tendon au ras de son insertion scléroticale (tenotomie), et, en tenant compte de diverses conditions anatomiques (capsule de Ténon), en arrive à des résultats beaucoup plus précis.
Enfin on applique la myotomie à certaines variétés d’amaurose et surtout à la diplopie amaurotique.
Au milieu de l’enthousiasme général pour la strabotomie, l’attitude du docteur Guépin est intéressante à observer. Nous connaissons l’ardeur avec laquelle il accepte toutes les idées nouvelles qu’il croit bonnes. Ici rentraînement était d’autant plus facile que parmi des opérations malheureuses, quelques autres étaient suivies de beaux résultats.
La plupart des chirurgiens s’y laissèrent prendre. Mais le tact du clinicien, l’habitude de ne pas s’illusionner sur ses propres succès, le mirent en garde contre la contagion. Sa réserve, parfaitement justifiée à cette époque, est bien remarquable chez cet homme d’initiative et nous atteste, une fois de plus, le sens pratique qui ne l’abandonnait jamais.
Après avoir essayé la myotomie dans le strabisme simple, sans trop de revers cependant, il opéra aussi dans la myopie mais avec prudence, en sectionnant un seul muscle droit.
Quant au strabisme provoqué dans le cas de taie de la cornée, Cunier dit dans son mémoire à l’Académie : << M. Guépin, de Nantes, a trouvé que cette opération pouvait être regardée comme complémentaire de son ingénieuse distension forcée de la pupille. »
Toutefois, malgré son premier avis favorable, le docteur Guépin ne tarda pas à rejeter ce procédé pour revenir à la pupille artificielle et, en cela encore, il s’est trouvé d’accord avec la chirurgie moderne.
Il termine d’ailleurs un mémoire sur diverses opérations de myotomie pour strabisme ou diplopie amaurotique par ces mots significatifs :
« Puissent ces observations servir à jeter du jour sur des questions douteuses et prouver notre désir de ne point laisser perdre les faits intéressants qui passent sous nos yeux. »
Cette réserve était sage, nous le répétons, à cette époque, vis-à-vis d’une opération encore mal réglée dans ses procédés et dans ses indications. Grâce aux recherches anatomiques
de Bonnet et de ses successeurs, la strabotomie est devenue l’une des plus brillantes conquêtes de l’ophthalmologie et nous pouvons affirmer qu’elle eût trouvé de nos jours, dans l’habile opérateur de Nantes, l’un de ses partisans les plus convaincus.
Thérapeutique .
Les travaux du docteur Guépin sur le traitement des maladies des yeux forment une longue série de mémoires publiés soit en volumes, soit dans les Annales d oculistique .
Nous y trouvons passés en revue tous les agents curatifs employés de son temps. La strychnine dont il se loue dans certaines amauroses ; l’électricité dont il décrit longuement les procédés d’application dans les paralysies et certaines amauroses ; les mercuriaux qu’il prescrit à titre d’astringents (calomel et précipité blanc sous forme de pommades dans les conjonctivites et les kératites) ou, rarement à titre d’altérants (sublimé) et dans ce cas, suivant les idées de Raspail, il recommande de débarrasser l’économie du mercure par un traitement spécial.
Il publie de véritables leçons sur le traitement des taches de la cornée, sur les congestions choroïdiennes, sur les iritis, etc.
Avant la découverte d’Helmoltz, il cherche déjà à pénétrer jusqu’au fond de l’œil pour mieux reconnaître les affections profondes. Il donne la description de l’instrument dont il se servait comme ophthalmoscope , dans les Annales d oculistique , t. XXXIII, p. 259. Cet instrument ne remplissait pas encore les conditions voulues; mais le docteur Guépin était sur la voie de la grande découverte, et quelques mois ou quelques années plus tard, l’oculiste de Nantes aurait peut-être ravi à l’Allemagne la gloire d’inventer le véritable ophthalmoscope.
Les articles, mémoires, traités du docteur Guépin sur le diagnostic et principalement sur la thérapeutique des maladies des yeux sont trop nombreux pour être analysés en entier, nous devrons nous borner à présenter ses formules générales. .
De F application de la méthode abortive au traitement de toutes les ophthalmies aiguës1.
En écrivant ce mémoire, le docteur Guépin s’efforce de formuler une méthode applicable au traitement de toutes les inflammations aiguës de l’œil. Au premier abord, cette tentative semble paradoxale. En réalité, il s’agit d’un ensemble de préceptes très judicieux, réunis sous forme aphoristique, dont l’application ne jugulera peut-être pas toujours la maladie mais contribuera dans tous les cas à la guérison.
Toute méthode abortive appliquée aux affections diverses de l’œil doit répondre, à notre sens, aux indications suivantes qui sont au nombre de huit, au plus. Nous émettons cette assertion avec d'autant plus de confiance que des faits plus nombreux pourraient lui servir d’appui.
Voici ces indications :
1° Extraire, quand c’est possible, les corps étrangers, causes d’irritation; y compris le pus (hypopion) qu'il faut faire écouler par une incision à la cornée, et le sang qu’il faut enlever aussi complètement que possible, etc.
2° Supprimer, quand on peut le faire avec avantage, les parties altérées qui joueraient le rôle de corps étrangers ou qui transmettraient aux autres leur état pathologique, excision du chémosis toujours bienfaisante, par la saignée locale qu’elle produit, excision de l’iris hernié dans une plaie de la cornée ou de la sclérotique, excision même de la partie antérieure de l’œil si les lésions de la cornée et de l’iris sont trop graves et dans les staphylômes antérieurs compliqués, etc.
3° Agir directement sur la partie malade pour empêcher le sang de s’y porter. Position élevée de la tête, compresses