LE DOCTEUR GUÉPIN PHILOSOPHE
Le docteur Guépin a publié deux ouvrages de philosophie; le premier intitulé : Philosophie du socialisme ou étude sur les transformations dans le monde et dans l'humanité, 1850; le second : Philosophie du xixe siècle, étude encyclopédique sur le monde et P humanité , 1854.
Comme les deux ouvrages historiques, ces deux traités de philosophie sont identiques au fond. Dans le second, le docteur Guépin a reproduit, en les développant, toutes les idées du premier. C’est à peu près le même objet, le même plan et le même but. La Philosophie du xixe siècle forme d’ailleurs un volume considérable de près de 1000 pages.
L’œuvre philosophique du docteur Guépin ne se prête pas facilement à l’analyse. Cette Etude encyclopédique sur le monde et l'humanité est trop vaste, elle embrasse un trop grand nombre de sujets pour être résumée dans les courtes limites d'une notice biographique.
Nous nous bornerons à mettre en lumière les grandes lignes, & présenter un exposé d’ensemble et surtout à dégager la pensée de l’auteur.
Le docteur Guépin se propose d'étudier le grave problème du perfectionnement de l’humanité. Tel est son but. La recherche du progrès par la science . Tel est le moyen d’arriver à la solution.
Sur notre planète et dans les mondes que nous connaissons, tous les êtres organisés, tous les corps inorganiques sont
soumis aux trois grandes lois de la gravitation, de \& polarité, et de Y affinité.
Sous l’influence de ces lois, une molécule inorganique se réunit à d’autres molécules inorganiques pour former une masse minérale dont tous les éléments se disposent suivant une direction constante lorsqu’ils cristallisent.
La molécule organique tantôt végétale, tantôt animale, composée d’oxygène, d'hydrogène, de carbone, de sels, quelquefois d’azote, se groupe avec ses semblables, suivant un plan déterminé, et l’ensemble forme le végétal ou l’animal.
L’homme est la molécule sociale. Le premier groupement des molécules sociales vers un organisme, c’est la famille. Ces familles elles-mêmes se réunissent pour former des tribus, des associations, comme dans l’ordre minéral les différents corps se combinent secondairement.
« Les mots cristallisation, organisation , association, représentent le même phénomène de la vie, mais à des degrés très divers et dans trois ordres différents. »
Cette formule donne l’idée fondamentale de l’ouvrage. Pour l’auteur, le perfectionnement de l’individu et de l’humanité ressort de la physiologie générale. Il en conclut qu’au lieu de s’égarer dans des considérations métaphysiques qui ne mènent à rien, nous devons nous adresser à la science, lui demander de nous révéler l’organisation des mondes qui nous entourent, celle de notre planète et des êtres qu’elle contient : l’ordre des cieux sur la terre, suivant la parole de Manuel prise pour épigraphe de ce livre.
Partant de ce point, l’auteur nous entraîne avec lui dans son immense voyage à travers toutes les régions explorées par la science. Les titres seuls des différentes parties de l’ouvrage donneront une idée de son étendue : Des vies sidérales ; des existences minérales ; esquisse historique des révolutions du globe ; des vies végétales ; des vies animales ; des vies sociales , etc.
Tout se lie, tout s’enchaîne dans ce monde que nous venons
de parcourir. Depuis les corps qui gravitent dans l’espace jusqu’à la molécule cristallisée au sein de la terre, tout se groupe et s’associe. Tout ce qui existe doit être considéré comme étant dans une solidarité, en vue et au profit de laquelle tout est admirablement disposé. Ainsi se trouvent démontrées les prémisses posées au début de l’ouvrage. Il en découle naturellement que le moyen de parvenir au plus haut degré de puissance et de perfection, c’est d’unir ses forces et de mettre ses intérêts en commun, en d’autres termes de s’associer. Déjà la preuve de l’incomparable puissance des associations partielles est acquise. Combien ne s’accroîtra- t-elle pas quand elle sera généralisée, qu’au lieu de se borner à quelques individualités, elle en embrassera l’ensemble et sera appliquée avec conviction et fidélité. L’avenir de l’humanité est dans cette association bien comprise et graduellement développée dans de sages limites l.
Mais que doit-on entendre par association?
L’auteur repousse l’association forcée, le socialisme d’Etat. Il ne veut pas non plus de cette prétendue liberté sans limites qui n’est que l’anarchie. « Notre liberté, ce n’est ni la violence, ni l’outrage, ni le droit odieux d’user et d’abuser, mais simplement le droit et la possibilité de développer ses facultés morales, intellectuelles et physiques, selon l’idéal de la nature humaine, en écoutant les besoins de son cœur, les tendances de son esprit, en calculant le parti que l’on peut tirer de son corps. A Dieu ne plaise que notre égalité soit celle de la bêtise, du crime ou de l’ignorance ; elle n’est pour nous que le droit à l’éducation, au travail, au crédit, à la retraite. »
Donc, le plus possible d’associations libres, soumises aux lois de l’État, comme les individus. Les vues du docteur Guépin sont justes et l’extension actuelle si remarquable des syndicats, des sociétés coopératives, des sociétés de secours mutuels, des sociétés de retraite, etc., semble prouver que l’association
1. Analyse de Fallût. Annales d,' oculistiques , t. XXXII, p. 292.
est bien l'agent principal de l’évolution pacifique de notre état social.
A côté de l’association, le docteur Guépin place le développement de l’instruction. Mais ces deux grands moyens d’action eux-mêmes tendent vers le but final : apprendre aux hommes à s’entr'aimer et à se venir mutuellement en aide. Son livre se termine par cette belle parole : aimer, c’est vivre; être aimé, c’est vivre encore.
On lira avec intérêt les chapitres sur la vision, sur l’intelligence humaine et la doctrine de Gall, sur la morale, toute l’esquisse du développement de l’humanité, travail d’érudition considérable, dans lequel est condensée l’histoire des civilisations ; la littérature, la science et la philosophie au moyen âge et sous Louis XIY et Louis XY : Montesquieu, Yoltaire, Rousseau, etc. ; la discussion très judicieuse des doctrines de Saint-Simon, de Fourrier, de Proudhon, etc. ; le récit de la prodigieuse épopée, moitié sérieuse, moitié burlesque de l’école saint-simonienne ; de la création de la nouvelle religion du Père Enfantin, etc.
De nombreux chapitres forment un véritable cours d’histoire naturelle, de physique, de chimie, de géologie, d’astronomie. etc.
Chemin faisant, l’auteur expose ses idées sur la plupart des questions philosophiques.
Il est déiste; parfois il semble admettre le panthéisme. Il croit à l’action providentielle.
La création s’est faite par évolutions, par perfectionnements progressifs. Le docteur Guépin est donc de l’école de Geoffroy Saint-Hilaire et de Lamarck. Son opinion est même plus tranchée et va jusqu’au transformisme que développera plus tard Darwin.
Il a le respect le plus profond pour la femme et réclame pour elle non l’égalité du rôle social à laquelle la nature s’oppose, mais l’égalité des droits dans la famille.
Il est impossible qu'un ouvrage qui atteint de telles pro-
portions et touche à tant de sujets ne prête pas, par quelque côté, à la critique. Nous aurions désiré plus d’ordre dans la distribution des innombrables matériaux qui le composent ; plus de méthode dans l’exposition, un peu moins de hâte dans certains jugements sur les hommes et sur les hypothèses scientifiques. Depuis la publication de ce livre, la science a progressé et plusieurs parties ne sont plus à la hauteur de nos connaissances actuelles.
A côté de ces défauts inhérents au sujet lui-même et à son étendue, nous sommes saisi en contemplant l’effrayant labeur de cette encyclopédie et l’érudition aussi variée que sérieuse dont l’auteur a fait preuve. Dans cette immense revue des connaissances humaines depuis l’origine de l’humanité jusqu’au milieu du xixe siècle, il a condensé la matière de vingt volumes. ‘
Mais la Philosophie cki xixe siècle n’est pas seulement un vaste travail d'érudition. L’idée générale de la recherche du progrès par la science domine tout ce livre et l’anime. De l’exposé des faits les mieux connus, des théories les plus classiques, nous voyons tout à coup surgir des idées nouvelles, des interprétations inattendues qui donnent à l’ouvrage un relief particulier, un caractère tout personnel. Le lecteur n’acceptera pas tout, mais dans les passages eux-mêmes qui lui sembleront discutables, il restera charmé par la sincérité de l’auteur, par l’originalité de ses vues, par son ardeur et son talent à les défendre.
Depuis le commencement de ce livre jusqu’à la dernière page, on sent qu’on est en présence d’une œuvre de grande valeur, conçue par un esprit réfléchi et indépendant, sous l’inspiration d’une conviction profonde et d’une philanthropie
vraie.
Si nous disions que les ouvrages d’histoire et de philosophie dont nous venons de présenter une courte analyse n’étaient, pour le docteur Guépin, que le produit des heures de loisir, une sorte de délassement intellectuel aux occupations ordinaires, nous provoquerions sans doute la surprise, sinon l’incrédulité. Cependant rien n’est plus exact.
Le docteur Guépin s’adonnait, avant tout, à sa profession d’oculiste. La nombreuse clientèle qu’il avait acquise et le vaste champ d’observation qu’elle lui procurait, les travaux qu’il publiait soit dans les journaux spéciaux, soit en volumes, l’avaient placé, pendant plus de trente ans, parmi les maîtres incontestés en ophthalmologie.
Nous apporterons un soin particulier à l’examen de la partie la plus importante de l’œuvre scientifique du docteur Guépin.
L’ophthalmologie, ou science des maladies des yeux, remonte à la plus haute antiquité; les médecins se sont toujours occupés de l’organe de la vue. Mais, jusqu’à une époque assez rapprochée de nous, leurs connaissances sur ce sujet étaient aussi peu étendues que peu précises, et leur thérapeutique de l’œil n’était guère composée que d’un grand nombre de formules empiriques.
Dans la première moitié de ce siècle, l’ophthalmologie devint l’objet d’un mouvement scientifique très remarquable.
Des hommes éminents s’adonnèrent spécialement à l’étude de cette science et l’enseignèrent dans des chaires officielles ou libres autour desquelles se pressaient un grand nombre d’élèves dont plusieurs sont aujourd’hui nos maîtres respectés. Nous citerons Arlt, Rosas, Jager en Autriche ; de Grœfe à Berlin ; Donders, Yon Ammon en Allemagne ; Cunier, Fallot, Warlomont en Belgique ; Critchett, Dixon, Mackenzie en Angleterre ; Anagnostakis en Grèce ; Quadri en Italie ;
Horner en Suisse. En France, Sichel, Desmarres, Caron du
Yillards, Coursserant à Paris ; Guépin , Pamard, Petrequin, Stœber en province. Les recherches se multiplient dans toutes les directions et pour réunir dans un même faisceau ces efforts disséminés, pour relier entre eux tous ces ophthalmologistes que sépare la distance et, plus encore, la différence de langue, Florent Cunier fonde en 1838 à Bruxelles, le premier journal d’ophthalmologie, Annales d oculistique, dirigé plus tard par Warlomont.
L’anatomie et la physiologie de l’œil sont bien étudiées. Les anciens procédés opératoires se perfectionnent (cataracte). De nouvelles opérations sont créées (pupille artificielle, strabotomie) Donders et l’école d’Utrecht établissent les lois de la réfraction dans l’œil normal et anormal avec une précision mathématique.
Enfin, grâce à l’instrument merveilleux d’Helmoltz (ophthalmoscope) le fond de l’œil s’éclaire et les lésions pathologiques des membranes profondes restées jusque-là mystérieuses, apparaissent sur le vivant même, avec la plus grande netteté.
Toutes ces conquêtes font de l’ophthalmologie la plus complète et la plus précise des différentes parties des sciences médicales et lui assignent un rang qu’elle ne perdra plus.*
Au milieu de ce mouvement scientifique et parmi toutes ces intelligences d’élite, le docteur Guépin tient une place honorable.
Nous l’avons vu, avec son ardent esprit d’initiative, contribuer activement à l’organisation des congrès scientifiques,
et, dans l’exercice professionnel, mettre au service cl’un
grand nombre de malades l’habileté consommée du chirurgien et le dévouement de l’homme de cœur.
Voyons maintenant quelle part lui revient dans les progrès de l’ophthalmologie.
Au lieu d’une nomenclature sèche et aride par ordre de date, nous présenterons dans un même groupe les divers travaux de Guépin sur chaque point important de l’oculistique. De plus, nous ferons précéder ou nous accompagnerons chaque partie d’un court aperçu historique qui nous paraît indispensable.
Depuis vingt ans en effet, les opinions scientifiques, les procédés opératoires en oculistique ont suivi la marche commune et se sont profondément modifiés. Pour bien juger nos prédécesseurs, nous ne devons pas nous placer au point de vue de nos idées actuelles, mais nous reporter à leur époque et reconstituer autour d’eux le milieu scientifique dans lequel ils vivaient.
Cataracte.
A l’époque où le docteur Guépin commença l’exercice de l’ophtalmologie, bien des questions restaient obscures et mal définies, tant sur la nature que sur le traitement de la cataracte.
Avant Képler on admettait, avec Galien, que le cristallin était l’organe essentiel de l’œil, le siège de ^impression visuelle qu’il transmettait au cerveau par l’intermédiaire du nerf optique. En un mot, on lui faisait jouer le rôle qui appartient à la rétine.
Malgré cette haute idée de l’importance du cristallin, on ne craignait pas, depuis l’antiquité la plus reculée1, d’abattrela,
1. Héropliile et Erasistrate, environ trois cents ans avant notre ère, et pro
cataracte, c’est-à-dire, en réalité, de supprimer le cristallin lorsqu'il devenait opaque.
Cette contradiction, étrange au premier abord, entre la théorie et la pratique des anciens, s’explique par leur opinion sur la nature de la cataracte qui ne siégeait pas, d’après eux, dans le cristallin lui -même, mais au devant ( suffusio , membrane blanche formée par l'humeur aqueuse , Celse), ce qui faisait dire à Guy de Chauliac qu’il fallait bien se garder de toucher au cristallin dans l'opération de la cataracte!
Au commencement du xvne siècle, Képler et, après lui, Gassendi et Rohault reconnurent que le cristallin n’était qu’un appareil de réfraction, une lentille biconvexe.
En 1705 ( Traité de la cataracte et du glaucome) Brisseau fils, affirme, d’après des dissections nombreuses, que la cataracte est, dans la majorité des cas, une opacité du cristallin. Cette observation qui nous semble aujourd’hui élémentaire, souleva à cette époque une opposition violente. La lutte entre les opinions ancienne et nouvelle dura plus d’un demi-siècle et tous les anatomistes et chirurgiens illustres y prirent part, pour ou contre. En 4740, Morgagni n’osait pas encore se prononcer.
La découverte de Daviel vint trancher la question. Jusqu’à lui, on n’avait opéré la cataracte que par la méthode d’abaissement. En 1753, Daviel présenta à l’Académie de chirurgie son Mémoire sur une nouvelle méthode de guérir la cataracte par l' extraction. Dans cette nouvelle opération, la lentille cristallinienne, au lieu de disparaître dans la profondeur de l’œil, tombait dans la curette du chirurgien et le corps du délit pouvait être constaté directement.
A partir de Daviel, les opérateurs se partagèrent en deux camps, très inégaux quant au nombre. L’extraction à grand lambeau de Daviel donnait des résultats beaucoup plus complets et plus durables lorsqu’elle était suivie de succès. Elle eut pour partisans convaincus Ténon, l’ami de l'inventeur et,
bablement les Chinois et les Indous, à une époque indéterminée, pratiquèrent l’opération de la cataracte.
plus tard, le professeur Roux. L’abaissement, moins brillant, il est vrai, mais d’une exécution plus facile, n’offrait pas de dangers immédiats aussi redoutables. La plupart des oculistes restèrent fidèles à cette méthode.
Tel était l’état de la question dans la première moitié de ce siècle.
Le docteur Guépin se laissa d’abord entraîner parle courant et choisit comme méthode générale dans les cataractes séniles ordinaires la méthode par abaissement.
Dans un mémoire adressé à l’Académie des sciences de Paris (séance du 26 octobre 1846), il arrive à la conclusion suivante : « L’abaissement modifié selon les circonstances peut donner plus de dix succès contre un insuccès, même en opérant des gens indociles et imprudents et de mauvais cas; aussi doit-il être employé comme méthode générale ».
Le docteur Guépin déclare en même temps avoir adopté le procédé de Florent C uni eç 4.
Cette proportion de succès est remarquable et nous ne pou-
1. L'abaissement de la cataracte [étant à peu près totalement disparu de la chirurgie contemporaine, nous croyons intéressant de reproduire la description du procédé de Cunier, à titre de document historique.
« M. Cunier saisit l’aiguille comme une plume à écrire, le pouce, l’indicateur et le médius dans la semi-flexion ; le petit doigt placé sur l'arcade zygomatique, fournit le point d’appui; l’instrument est tenu dans un angle de 15 à 20° avec l’horizontale, la pointe à deux ou trois lignes du globe, la convexité tournée en haut, la concavité en bas.
« On engage le malade à porter l’œil en bas et en dedans, et, fixant son attention par une question qui doit l’intéresser, les doigts qui tiennent l’instrument sont mis davantage en extension; se servant de l’aiguille comme d’un harpon, la pointe de la lance est enfoncée dans la sclérotique, à trois lignes du bord de la cornée et à demi-ligne au plus en dessous du muscle droit supérieur; la main décrivant alors un arc de cercle de 25 à 30° vers le haut, l’instrument est poussé jusqu’au collet de la lance dans la chambre postérieure. On fait ensuite subir à l’aiguille un demi-tour sur son axe, de dedans en dehors, qui en porte la concavité en haut, la convexité en bas. La convexité est ainsi placée sur le bord supérieur postérieur du cristallin; celui-ci est abaissé jusqu’au dessous de la pupille, sa face postérieure devenant supérieure, l’antérieure inférieure. Dans l’accomplissement de ce temps opératoire, on imprime à l’aiguille un mouvement tel que le cristallin arrivant à plat se trouve couché sur la concavité de la lance; recommandant alors au malade de regarder en haut, la pupille se place par l’effet de ce mouvement du globe dans la partie inférieure et externe du corps vitré.
« Lorsque le malade n'obéit pas à ce mouvement, le manche de l’aiguille porté obliquement en avant y supplée.
« La capsule suit fort souvent, ce qui fait que la dépression a lieu en masse. Dans les cas où elle n’a point suivi, qu’elle soit opaque ou non, l'opérateur, après avoir opéré la dépression, se sert de l’aiguille comme d’un crochet dont
vons clouter de son entière exactitude dans la bouche du docteur Guépin. Elle témoigne moins d’ailleurs de l’excellence du procédé que de la grande habileté du chirurgien. Il modifia plus tard sa manière de voir et, toujours au courant de la science, laissa peu à peu la méthode d’abaissement pour en venir à la seule extraction.
Mais les travaux du docteur Guépin acquièrent surtout une valeur personnelle dans le traitement des cataractes traumatiques et des cataractes congénitales.
Sur ces deux points importants, ses vues furent souvent nouvelles et dictées par la plus sage appréciation.
Cataracte traumatique. — Dans les cataractes traumatiques (consécutives à des blessures de l’œil), il proscrivait l’abaissement et l’extraction de peur des phénomènes inflammatoires consécutifs. Il recourait le plus souvent à la simple discision de la capsule. Chez les personnes âgées, et dans tous les cas où la résorption n’avait pas lieu, il traversait la cornée avec une aiguille fine et faisait quatre ou cinq piqûres à la capsule et au cristallin pour une seule ponction de la cornée. Cette petite opération répétée deux ou trois fois, s’il était nécessaire, amenait le ramollissement du cristallin dont une incision étroite à la cornée permettait l’écoulement.
Cataracte congénitale . — De 1832 à 1853, sur vingt-quatre mille malades, le docteur Guépin observa soixante cataractes congénitales dont il opéra trente-cinq.
Il remarque que tous ses petits malades habitent des vallées humides et marécageuses. Souvent, plusieurs enfants sont cataractés dans la même famille ; deux, trois et jusqu’à cinq dans une famille.
Il adopte le traitement chirurgical suivant :
il harponne successivement en deux ou trois endroits cette membrane; roulant alors l’aiguille entre les doigts, il en opère la lacération.
« L’aiguille est retirée selon la direction qu’elle a suivie en entrant. » (Dissertation sur un nouveau procédé pour la réclinaison. — Dépression de la cataracte et sur les résultats obtenus dans cette opération à VInstitut ophthalmique de Bruxelles, thèse par Anastasio Symphronio de Abrêu, 1844, In Ann. oculistique, t. XII, p. 53.)
Si la cataracte est zonulaire et dan diamètre assez restreint pour laisser un anneau transparent du cristallin suffisamment large , il pratique une pupille artificielle . Ce procédé lui donne de très beaux résultats.
Dans tous les autres cas, il examine si la cataracte est molle et alors il se contente d’une simple discision de la capsule en laissant ou non le liquide s’écouler le long du conteau.
Lorsque la cataracte est d’une consistance plus ferme, il emploie son procédé de Broiement-extraction présenté à l’Académie des sciences (séance du 26 octobre 1846).
« La pupille étant dilatée, j’introduis dans l’œil, à deux millimètres et demi de la cornée, un peu au-dessus de l’axe transversal des yeux, une aiguille que, maintenant plus que jamais, je veux presque droite, très fine, et extrêmement acérée à la pointe qui est cependant un peu aplatie. Avec cette aiguille je déchire la capsule dans son centre et je broie le cristallin sur place; puis j’abandonne l’œil à lui-même pendant huit, quinze, trente jours, en surveillant l’inflammation.’
« Lorsque l’œil est revenu à son état naturel, ce qu’il m’est arrivé d’attendre deux mois, je pratique la kératonyxis* comme je l’ai décrite plus haut et je m’efforce de faire couler la cataracte ramollie sur mon couteau, comme on le ferait du pus placé dans la seconde chambre, ce qui, d’habitude, est excessivement facile. »
Ces préceptes, exposés avec une rare précision, sont encore adoptés aujourd’hui, sauf des modifications secondaires, dans les opérations de cataracte congénitale et traumatique .
Les limites d’une notice biographique ne nous permettent pas d’insister sur un grand nombre d’observations publiées dans les Annales doculistique et renfermant des faits intéressants sur la cataracte.
Nous mentionnerons seulement les principaux.
1. Le docteur Guépin ne donne pas à ce mot le sens d’abaissement de la cataracte par la cornée, mais de simple discision de la capsule ou de déchirure superficielle du cristallin.
En 1842, Malgaigne, se basant sur vingt-cinq autopsies de cataractes, crut pouvoir avancer les trois propositions suivantes qui furent accueillies par les protestations de tous les ophthalmologistes :
« La cataracte ne débute pas par le noyau central ;
« La cataracte capsulaire n’existe pas ;
« La cataracte morgagnienne n’existe pas. »
Le docteur Guépin opposa aux assertions de Malgaigne une statistique raisonnée de cent-neuf cas de cataractes.
Ce travail donna lieu à une assez vive critique de Szokalski sur quelques points de détail et à une réplique non moins alerte du docteur Guépin. Nous relevons dans cette réplique un passage qui réfute une erreur ayant cours à cette époque : « J’avais à peine pratiqué cinquante extractions que je savais à quoi m’en tenir sur les cataractes secondaires qui simulent le cristallin et ce n’est certes pas aujourd’hui que je soutiendrais la reproduction de cet organe.* »
Nous signalerons dans le tome Y des Annales d'oculistique, p. 150, une étude physiologique très intéressante sur les premiers moments de la vision d’un aveugle-né guéri à l’âge de neuf ans et demi. Ce mémoire, qui se prêterait difficilement à l’analyse, mérite d’être lu en entier.
Dans les importants travaux du docteur Guépin sur la cataracte, nous avons été surtout frappé de l’éclectisme judicieux avec lequel il a su choisir et varier son mode opératoire pour les différents genres de cataracte. L’absolu existe moins encore en chirurgie qu’ailleurs. Prendre à chaque méthode ses indications et les appliquer avec un jugement sûr à tel cas déterminé, telle doit être la conduite d’un véritable clinicien. Le docteur Guépin nous en donne un exemple remarquable dans sa thérapeutique chirurgicale des cataractes et, principalement, des cataractes traumatiques et congénitales.
Pupille artificielle.
Le docteur Guépin publiait en 1841 (. Annales d'oculistiques, t. II), le mémoire le plus complet qui eût paru jusqu’alors sur l’opération de la pupille artificielle.
Cette opération, qui se pratique fréquemment aujourd’hui dans la chirurgie oculaire, était assez rare à cette époque.
Le travail du docteur Guépin avait donc, au moment de son apparition, une grande importance, tant à cause de l’exposé critique des diverses méthodes opératoires que des résultats de sa pratique personnelle, plus étendue sur ce sujet que celle de la plupart des autres oculistes contemporains. Nous donnerons un résumé de ce mémoire.
On sait que l’iris est un diaphragme contractile situé derrière la cornée transparente et percé d’un trou à son centre (pupille) pour le passage des rayons lumineux qui se rendent au fond de l’œil.
Il peut arriver que Fouverture pupillaire se ferme (atrésie de la pupille) soit congénitalement comme dans le cas de Cheselden, soit plus souvent à la suite d’inflammation de l’iris. Les rayons lumineux ne pénètrent plus dans l’œil et la vision n’existe plus.
Ou bien des cicatrices blanchâtres [taie, leucoma, albugo) se développent sur la cornée en face de la pupille naturelle qui devient inutile parce que la tache cornéenne empêche la lumière d’arriver jusqu’à elle.
Dans ces deux cas, on pratique une ouverture artificielle à travers l’iris, une pupille artificielle dans un but optique i.
Le docteur Guépin insiste sur ces indications et sur les variétés qu’elles présentent.
Certains auteurs proposaient encore la pupille artificielle
{. On ne connaissait pas alors l’application de la pupille artificielle dans les cas de synéchies postérieures totales, de glaucôme (de Grœfe), etc., dans un but thérapeutique .
pour détruire la membrane pupillaire qui n’existe normalement qu’à l’état fœtal mais dont la persistance était, d’après eux, très fréquente. Le docteur Guépin combat cette opinion ; il affirme avec raison que ces prétendues membranes pupillaires ne sont, en réalité, que des exsudats membraneux consécutifs à l’inflammation de l’iris.
Cheselden, oculiste anglais, suivant les conseils de son maître Woolhouse , fit le premier l’opération de la pupille artificielle pour une atrésie congénitale de la pupille.
Avec un couteau à pointe acérée, tranchant d’un seul côté, il pénétra dans la sclérotique à un mill. en arrière du limbe cornéen, glissa entre le cristallin et l’iris et, arrivé au tiers inférieur de l’iris, fit saillir la pointe du couteau dans la chambre antérieure et coupa l’iris transversalement ( corétomie ou iridotomie).
Plus tard, Mauchard fit encore la simple incision de l’iris, mais en pénétrant par la cornée.
Guérin (1769), par la même voie, fit une incision cruciale.
Le docteur Guépin préfère la ponction cornéenne et reproche très justement à l’incision scléroticale d’exposer à la blessure des procès ciliaires, de la cristalloïde et du cristallin lui-même.
Janin de Lyon (1772) et, après lui, Sabatier emploient une nouvelle méthode. La cornée étant incisée, il saisissent une partie de l’iris avec des pinces, l’attirent au dehors etl’ExciSENT ( corectomie ou iridectomie).
Le docteur Guépin apprécie très favorablement cette méthode, mais n’accepte pas l’étendue excessive que Janin et plus tard Furnari donnent à l’incision c'ornéenne. L’incision comprenait les deux tiers de la cornée !
Wenzel, dans l’extraction de la cataracte, embroche l’iris dans le premier temps, en traverse un segment en achevant la section de la cornée, puis excise le lambeau avant d’extraire le cristallin. C’est la première tentative de l’extraction avec iridectomie préalable qui devait plus tard prendre une si grande importance entre les mains de de Grœfe.
En 1800, Scarpa et Schmidt imaginent de décoller l’iris à son bord adhérent (coré dialyse).
Langenbeck, puis Adams et Himly pratiquent une petite incision à la cornée dans laquelle ils attirent et essayent de fixer l’iris et de déplacer ainsi la pupille ( enclavement ).
Van Onsenoor enclave l’iris dans une incision scléroticale. s Le docteur Guépin reproche à l’enclavement qu’il a pratiqué assez souvent, d’être infidèle (les adhérences de l’iris ne se maintenant pas toujours) et d’exposer aux inflammations consécutives de l’iris par le tiraillement de cette membrane.
Cependant il décrit comme sien un procédé très analogue, auquel il donne le nom de procédé par distension de la pupille. Il ne s’agit ici que de l’enclavement, auquel le docteur Guépin a ajouté l’enlèvement avec un emporte-pièces spécial, de la lèvre de la plaie cornéenne. Nous n’avons pu saisir bien clairement les motifs de la préférence du docteur Guépin pour son procédé auquel Desmarres consacre pourtant un paragraphe entier, avec appréciation très favorable, dans son traité des maladies des yeux.
Lusardi, Cunier, Furnari, Caron du Villards déchirent un lambeau de l’iris avec l’aiguille de Lusardi introduite par la sclérotique ( iridorhexis ).
Enfin le docteur Guépin signale avec un étonnement bien justifié le précédé d’Autenrieth. Se fondant sur des expériences de vivisection, Autenrieth eut l’idée singulière de pratiquer une pupille artificielle dans la sclérotique. Il enlevait un morceau de la coque fibreuse et ramenait la conjonctive sur la plaie : la perte de substance scléroticale ne devait pas se combler et la lumière pénétrerait sans doute à travers la conjonctive restée transparente ! ! !
Nous reproduisons en partie le tableau du docteur Guépin qui permet d’embrasser d’un coup d’œil toutes ces méthodes et procédés :
Incision de l’Iris. !
Corétomie. '■
Iridotomie.
Excision. I
Corectomie. <
Iridectomie. i
Décollement. f
Corédialyse. (
Déchirure. (
Iridorhexis. (
Par la sclérotique (Cheselden).
f Incision simple (Mauchard.)
Par la cornée. J Incision en croix (Guérin).
( Incision avec des ciseaux (Janin) .
Pratiquée par Janin, avec l’incision des deux tiers de la cornée.
Modifiée par Sabatier et Beer, avec une petite incision cornéenne.
(Scarpa et Schmidt.)
(Lusardi, Cimier, etc.)
Enclavement.
Idans une plaie cornéenne (Langenbeck).
dans une plaie scléroticale (Van Onsenoor),
Enclavement avec ablation d’une partie de la lèvre cornéenne (distension de la pupille) (Guépin).
Rappelons le procédé que le docteur Guépin a érigé le premier en précepte : dans les cataractes congénitales étroites, pratiquer la pupille artificielle au lieu de l’opération de cataracte.
Nous relevons encore un autre procédé qui est resté dans la chirurgie oculaire. Lorsque le cristallin est opaque et l’iris adhérent dans une grande étendue, le docteur Guépin recommande de partager l’opération de la cataracte en deux temps; de faire d’abord l’iridectomie, puis, après guérison, l’opération de la cataracte proprement dite. Ce procédé est plus sûr, moins dangereux et permet un nettoyage plus facile de l’œil que l’enlèvement immédiat d'une cataracte compliquée. Il est préférable dans tous les cas où la capsule du cristallin ne se déchire pas pendant les tractions sur l’iris.
L’habileté chirurgicale du docteur Guépin lui permit d’introduire de bonne heure dans sa pratique l’opération de la pupille artificielle qui passait alors pour très difficile. Cette opération fut même une des premières qu’il aborda, comme il nous l’apprend lui-même :
« J’avais alors vingt-huit ans, j’avais déjà pratiqué deux fois la pupille artificielle et, les deux fois, j’avais réussi dans cette
opération que jamais je n'avais vu tenter à Paris, pendant un séjour de quatre années 1. »
Il termine son mémoire par la statistique de ses propres opérations. « Nous résumerons ce qui concerne notre pratique personnelle en disant que nous avions pratiqué avant 1841, seize ou dix-sept opérations de pupilles sur douze yeux dont huit avaient été rendus à la vue; et que depuis 1841, nous en avons pratiqué plus de quarante sur trente et un yeux dont vingt-cinq ont obtenu une grande amélioration par suite de l’opération. Plus que jamais, nous croyons aujourd’hui qu’il n’y a ni méthode ni procédés exclusifs. » Ces lignes sont datées du 28 octobre 1841 . Le docteur Guépin avait donc fait plus de quarante opérations de pupille artificielle du 1er janvier au 28 novembre 1841, dans l’espace de huit mois, et de 1841 à. 1843, cent-deux opérations du même genre. Ce nombre est certainement un des plus élevés sinon le plus élevé parmi les cliniques de ce temps 2.
Le docteur Guépin ne s’est donc pas contenté de nous donner un mémoire historique et critique très approfondi sur la pupille artificielle; il a de plus, l’un des premiers, fait largement profiter ses malades de cette opération si bienfaisante et contribué par sa pratique et ses travaux à la répandre dans le monde ophthalmologique.
Voies lacrymales.
Dans les oblitérations ou rétrécissements du canal nasal, le docteur Guépin employait la méthode suivante :
1. Mémoire sur i opération de la pupille artificielle . Page 41.
2. En 1840, à l’Institut ophthalmique de Bruxelles on fait une pupille artificielle en 1841 aucune.
A la clinique de Huyfelder, à Erlangen en 1841 rien , en 1842, rien, en 1843, une. . .
Plus tard, à rinfirmterie de Glascow dirigée par Mackenzie, 184o, on fait cinq
pupilles artificielles. , ,
Dans les années 1849, 1850 et 1851 sur 11.294 malades, Sichel ne fit que dix pupilles artificielles.
1° Si le canal est rétréci , nous l’élargissons avec le trois quarts coudé de Dupuytren que Laugier a fait revivre pour son opération de l’ouverture du sinus maxillaire. Que le rétrécissement soit dû à la muqueuse ou à un gonflement du périoste, ou de l’os lui-même, cette manière d'agir hâte singulièrement la guérison.
2° Nous introduisons dans le canal nasal rendu à son diamètre, les deux ou trois premiers jours, des clous pleins, très légèrement coniques mais fort gros et le troisième ou quatrième jour, un clou canule. Ces instruments faits en étain pur valent mieux qu’en plomb, parce qu’ils offrent bien plus de résistance ; ils valent même mieux que les instruments d’argent parce qu’ils sont moins attaqués et prennent mieux la forme des parties osseuses.
3° Une fois le jour, nous retirons le clou plein ou le clou canule qui lui succède pour faire dans le sac et le canal des injections d’abord médicamenteuses, puis ensuite d’eau simple et nous, retirons le clou canule quand il n’y a plus de suppuration *.
Strabisme. /
L’action de loucher a, de tout temps, attiré l’attention des médecins et divers moyens orthopédiques ou médicamenteux avaient été imaginés pour guérir cette infirmité oculaire, sans beaucoup de succès du reste.
Strohmeyer eut la gloire de poser les règles précises d’une nouvelle opération destinée à guérir chirurgicalement le strabisme (Sachs’ s central zeitung , 1839) mais il n’avait expérimenté que sur le cadavre.
La première opération sur le vivant fut-elle pratiquée par Florent Cunier ou Dieiïenbach? Cette question de priorité est