‹ Le Docteur Gustave Bouchereau ... 1835-1900Chapitre 3 sur 11 · DISCOURS · texte numérisé non relu

DISCOURS

D" RITTI

Au NOM DK LA S O C I K T K M K D I C O - P S Y C II O L O G I Q L E

Messieurs,

Au nom de la Société médico-psychologique, j’ai le douloureux honneur d’apporter ici l’expression des profonds regrets que lui cause la perte d’un de ses membres les plus distingués.

Notre Compagnie, qui a te culte de la tradition, ne saurait oublier que Bouchereau rédigea, pendant plusieurs années, le compte rendu de ses séances avec un zèle et un dévouement rares; il a été son président en 1891 et, depuis bientôt trente ans qu’il est des nôtres, il n’a pas cessé d’apporter, soit dans nos discussions, soit dans les commissions, l’appui de son jugement sûr et de sa compétence incontestée.

Mais Bouchereau n’a pas que des titres à notre reconnaissance, il en a aussi — et de très grands — à notre estime, à notre admiration. Sa vie, toute de probité, de droiture, de dévouement, est pour nous un exemple digne d’être médité. Jamais il ne transigea avec le haut idéal qu’il s’était lait de l’honneur et du devoir.

Sa bonté et sa bienveillance étaient extrêmes ; il se plaisait à rendre service. Dans nos réunions, dans nos associations, la place qu’il revendiquait était celle où il pouvait être utile,' faire le bien; et s’acquittait de sa lâche avec un tact, une discrétion, un esprit de justice auxquels tout le monde rend hommage. Aussi l’appelions-nous le bon, l’excellent Boucheleau, jamais qualilicatifs ne furent mieux appliqués. Il a sans doute rencontré sur sa route l’ingratitude, parfois même 1 indifféi ence, mais jamais 1 hostilité. Et si, à ses derniers moments, selon une croyance populaire, les actes de sa vie se

OBSEQUES

soûl rapidemenl déroulés devant ses yeux, il a pu se dire à jusle litre : Je meurs, sans laisser d’ennemis.

Si heureusement doué du côté du cœur et du caractère, il )ie l’était pas moins au point de vue fie l’intelligence. Observateur d’une rare sagacité, il acquit rapidement des connaissances cliniques très étendues en médecine mentale et nerveuse, durant son internat à la Salpêtrière, dans les services de Falrel père et de Baillarger, de Charcot et de Vulpian.

Ces savants illustres tenaient en haute estime le savoir et le dévouement de leur disciple ; lui, de son côté, conserva toujours pour ces maîtres vénérés les sentiments les plus profonds de respectueuse gratitude. Personne d’entre nous n’a oublié les pages vibrantes d’admiration et de reconnaissance qu’il prononça en des circonstances solennelles : lorsqu’il fut notre interprète sur la tombe de Baillarger ; ou qu'il prit la parole, à l’inauguration du buste de ce maître regretté, au nom de tous ses élèves; ou encore, lorsque, dans le discours qu’il lit en quittant le fauteuil de la présidence de notre Compagnie, il rappela avec une légitime fierté qu'il avait «"suivi « les services, écouté les leçons et profité des conseils de ces « hommes distingués ». Puis en une phrase où débordait tout son cœur, il poursuivait : « Plusieurs ont laissé des fils que 1 « j’ai retrouvés dans cette enceinte et avec qui j’ai été beu- ; « reux de contracter des liens d'amitié; aussi, chaque fois « que nous avons l’occasion d’applaudir aux succès des fils, ; « nul ne s’y associe avec une émotion plus vive que moi- « même, j’unis dans un même hommage les pères aux fils « dans nos applaudissements. »

Bouchereau soutint sa thèse de doctorat, en 1866, sur un j sujet peu connu alors ; les hémiplégies anciennes. Quelques j mois après, il était nommé, en même temps que M. Magnan. | médecin répartiteur du bureau d’examen de l’asile Sainte- j Anne. De cette époque date, non pas l'amitié de nos deux . sympathiques collègues — elle remontait déjà à plusieurs ! années — mais cette collaboration scientifique et médicale j qui dura jusqu'à la fin de '1879, où M. Bouchereau fut appelé | à remplacer Prosper Lucas comme médecin en chef de la section des femmes de cet établissement. De cette collaboration ' naquirent de nombreux et importants travaux, dont les plus j connus sont, d'une part, la statistique des alcooliques entrés ; au Bureau d’admission pendant les mois de mars, avril. '

mai, juin 1870 el les mois correspoiulanls de 1871, et, d’aulrc pari, la statislique des malades entrés dans le même Bureau d’admission de 1870 et 1871. Ces deux documents, d’un intérêt scientifique indiscutable, pages douloureuses de l’année terrible, devront être consultés par les historiens et les sociologues, qui y trouveront des preuves en quelque sorte vivantes de l'inlluence des grandes catastrophes sociales sur la production de la folie.

Pendant cette période de deuil, Bouchereau fit tout son devoir. Le jour oii l’armée de Paris, se portant vers le sud, voulut s’opposer à l’investissement de la capitale par l’ennemi, il se rendit avec l’ambulance de Sainte-Anne, au plus fort de la bataille, à Chàtillon, ramassant et réconfortant les blessés, faisant les premiers pansements. Nos troupes trop peu nombreuses, incapables île résister à la poussée des masses allemandes, durent se replier; le combat allait cesser, les ambulances continuaient leur œuvre philanthropique, lorsqu’une balle frappa notre regretté collègue et lui traversa la cuisse gauche. Le projectile n’atteignit heureusement aucun vaisseau : la blessure guérit, sans qu’il survint aucune complication. Le gouvernement de la Défense nationale, en récompense de son courage et de son dévouement, décerna à Bouchereau la croix de la Légion d’honneur. C’était là une distinction méritée, et, nous pouvons dire à sa louange, elle n’excita aucune jalousie parmi ses collègues.

Bouchereau fit toute sa carrière de médecin aliéniste dans cet asile Sainte-Anne ; il comptait plus de trente-trois ans de service au moment de sa mort. Pendant ce long espace de temps — un tiers de siècle — il se montra, du premier jour jusqu au dernier, médecin zélé et dévoué ; sa bonhomie, parlois un peu brusque — mais cette brusquerie qui dissimule mal un grand fond de bienveillance — le servait beaucoup auprès de ses malades, de qui il arrivait sans peine à gagner la confiance et dont, phénomène plus rare ! il savait se faire aimer.

Son nom restera attaché à la première tentative d’un enseignement de la pathologie mentale fait dans cet asile et qu un ukase du préfet de la Seine, inspiré par une fausse sentimentalité, vint brusquement interrompre. Les leçons de Bouchereau n ont pas été publiées, et nous devons le regretter. « Ceux qui les ont entendues, dit, en effet, notre savant

'Ii2 OBSÈQUES DU DOCTEUR BOUCHEREAU.

« collègue et ami, M, Motel, savent avec quel soin elles ont « été préparées ; les sujets choisis ont été : de l’idiotie liée à « certaines lésions cérébrales ; des actes impulsifs dans les « différentes formes d’aliénation; expériences physiologiques (( sur le mode de production des attaques épileptiques et épice leptiformes. Ces sujets qui appartiennent aux études d’ana- « lomie pathologique, de physiologie et de médecine légale, « dans ce qu’elles ont de plus élevé, disent quelle est la « variété des connaissances » de notre collègue. On voit par cette appréciation empruntée au rapport de mon éminent prédécesseur sur la candidature de Bouchereau au litre de membre résidant de notre Compagnie, quel prix on attachait à ses travaux, à ses recherches, à son enseignement.

La vie fut douce à notre collègue, parce qu’il sut l’embellir par l’amitié. Il nous est impossible de ne pas rappeler encore une fois les liens intimes qui l’unirent à M. Magnan. Amitié de plus de quarante ans, qu’aucun nuage ne vint assombrir ; une de ces amitiés, en lesquelles, selon les belles expressions de Michel Montaigne, pensant à Etienne de La Boëtie, les âmes « se meslent et se confondent l’une et l’autre « d’un meslange si universel, qu'elles effacent et ne retrou- « vent plus la cousture qui les a joinctes )>. Cette « cousture d’amitié si étroite et si joincte », la mort l’a déchirée ; notre vénéré président a senti comme si on lui arrachait une moitié de lui-même, et il pleure celui dont la vie a été la sienne. Puissent les témoignages de notre affectueuse sympathie adoucir l’amertume de cette douloureuse séparation !

Au nom de la Société médico-psychologique dont je suis le lidèle interprète, je viens dire un adieu suprême à notre excellent Bouchereau, qui fut plus que notre collègue, notre ami. Mais lui, qui, durant toute sa vie, pensa moins à lui-même qu’aux autres, il m’en voudrait si, en ce jour de deuil, j’oubliais les siens qu’il a tant aimés : la lemme dévouée qui a entouré ses derniers moments de soins si touchants ; sa sœur qui, pendant de longues années, fut pour lui pleine d’attentions toutes maternelles et qui eut la douleur de ne pouvoir assister à ses derniers moments : à toutes deux, ainsi qu’à toute la famille, nous adressons l’hommage de nos respectueuses sympathies et de nos sincères condoléances.

Adieu, Bouchereau, adieu, cher ami, adieu.

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DE

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