M. BRIAND
.^Ikdecin en chef 1>K i.’Ash.e de Villejuif,
AU NOM CES ANCIENS 1 N T E lî N F. S DE M. U O U C 11 E H EAU
Messieurs,
C’est au nom des anciens internes de M. Bouchereau, que je viens adresser un suprême adieu au maître respecté devant lequel je m incline aujourd’hui pour la dernière fois.
Quelque pénible que soit cette tâche, je tiens d’autant plus à l’accomplir, cher Maître, que votre modestie ne m’a jamais permis de vous remercier suffisamment des conseils et du savant enseignement qui ont guidé mes premiers pas dans une carrière que vous venez de remplir avec tant de distinction.
Si vous pouviez m’entendre à cette heure suprême, qui sait même si vous ne chercheriez pas à me fermer la bouche par une de ces formules pleines d’afi'ectueuse brusquerie qui vous étaient familières pour détourner la conversation, quand vous sentiez qu’il allait en sortir l’énonciation d’un fait à votre louange.
S il est vrai que les paroles n’ajoutent rien aux actes, ainsi que vous le répétiez souvent, il est vrai aussi qu’elles servent à les faire connaître : Les vôtres sont de ceux qu’on ne doit pas laisser ignorer.
Mais, d’ailleurs, le culte, dont vous n’avez cessé d’honorer la mémoire de vos maîtres qui avaient noms : Andral, Falret
père, Baillarger, Vulpian, Charcot, est un enseignement pour nous. ^
Vous parliez souvent d’eux, toujours avec émotion et reconnaissance, laissez-nous agir de même. Nous dirions de vous tout le bien que l’on peut penser d’un honnête homme.
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qu’il nous reslerait (juelque chose à ajouter pour que votre éloge fût complet.
.l’ai eu l’honneur d’être l’interne de M. Bouchereau, alors qu’il partageait avec mon autre maître M. Magnan, le service du Bureau central de la répartition des aliénés. C’est à cette époque que j’ai commencé k apprécier l’élévation de son caractère si droit, où la bienveillance s’alliait à l’austérité, comme pour la rendre aimable.
Les qualités les plus saillantes de M. le D'' Bouchereau étaient son e.xtrême bonté et une modestie que l’étendue de ses connaissances rendrait inexplicalde, si on ne la savait naturelle.
Tous ceux qui l’ont approché, élèves, collègues ou malades, sans oublier son personnel qui lui était si respectueusement dévoué, vous diront que sa bonté était aussi inépuisable qu’oublieuse du service rendu. Sous des apparences parfois trompeuses cet homme de devoir devenu, par profession, le confident de tant de misères humaines, trouvait dans son cœur, toujours ouvert, des trésors intarissables où il puisait, sans affectation, pour y chercher la parole qui réconforte parce qu’on sent qu’elle ne vient pas seulement des lèvres. Souvent même la consolation se manifestait sous une autre forme en s’accompagnant d’un secours matériel qu une habile diplomatie arrivait à faire accepter sans humiliation.
Rien n’était touchant comme la gaucherie d’un geste dont il était coutumier, mais dont il semblait s’excuser, comme s’il l’eût accompli pour la première fois et comme s il fut luimême l’obligé.
Obligé ? Peut-être l'était-il au fond, car il avait allégé son cœur de la pensée qu’une infortune, connue de lui, aurait pu n’être pas soulagée.
Les anciennes malades de son service, pour lesquelles il se montrait un si généreux conseiller, pourraient vous répétei que, chez lui, le bienfait, toujours spontané, n attendait jamais la sollicitation. Les malades étaient d’ailleurs 1 objet de ses constantes préoccupations, même après leur sortie de l’asile.
Parmi les améliorations qu'il souhaitait ardemment à leur sort, il en est une qui le préoccupait beaucoup dans les derniers temps de sa vie. On trouve le refiet de cette sollicitude dans les quelques lignes où, après avoir décrit avec une émouvante simplicité les soullranccs de la leniine aux piise.'
IJU DOCTEUR BOUCIIEREA.U.
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avec les difficultés de la vie, il propose un remède, bien facile à appliquer, qui montre toutes les ressources de sa pratique du bien.
« On est frappé, écrivait-il, du grand nombre de femmes que la mélancolie sous diverses formes atteint à tout âge, quelques-unes ont apporté en naissant une prédisposition morbide qui s’est accentuée sous des influences diverses; d’autres n’étaient pas condamnées fatalement à la folie, mais des malheurs successifs, des épreuves multiples ont peu à peu abattu leur courage, diminué leur résistance et provoque chez elles l’apparition d’un délire mélancolique plus ou moins grave...
« On sait quelles difficultés les femmes rencontrent durant leur existence ; filles ou femmes, elles sont souvent délaissées avec des enfants à leur charge. On a fondé un grand nombre d’œuvres destinées à les recevoir; mais trop souvent les femmes les ignorent. »
.\près avoir fait connaître le mal, M. Boucliereau proposait le remède.
« Sans créer une organisation nouvelle il y aurait lieu, pensait-il, d’avoir un office situé au centre de Paris dans un établissement quelconque appartenant à la Ville; chaque jour, deux femmes s’y tiendraient à la disposition du public féminin durant certaines heures de la journée et elles indiqueraient aux femmes qui se présenteraient les nombreuses fondations destinées à les secourir, à Paris ou dans la banlieue, fondations ayant une origine publique ou privée avec leur destination, le lieu exact de leur siège, les différentes pièces ou papier d’identité nécessaires pour l’admission. L’Administration, d’accord avec les Conseils général et municipal, fournirait chaque année une liste des œuvres devant être recommandées, car plusieurs reçoivent une subvention, qui autorise à en connaître les rouages et en apprécier le fonctionnement.
« Que de femmes, de jeunes filles hésiteraient à se donner la mort, ou échapperaient à la maladie, si elles trouvaient un appui durant les jours difficiles de la vie! Chez elles, le désespoir ne dure souvent qu’un moment très court. Comment tes femmes connaîtraient-elles tant d’œuvres d’assistance très recommandables, anciennes ou nouvelles, fonctionnant régulièrement à Paris, quand la plupart d’entre nous en ignorent
OBSÈQUES
parfois même le nom ? Un bureau ou office de ce genre rendrait de réels services; tenu par deux femmes, il entraînerait peu de dépenses, la femme, conclut-il, montre plus de délicatesse que l’homme dans la façon d’assister le malheureux, de soigner l'infirme ouïe malade ; nous recommandons cet essai à la Commission d’Assistance publique, toujours fort bienveillante envers les malheureux. »
Permeltez-moi, cher Maître, une seule réflexion : Le sentiment qui vous a dicté ces dernières lignes dément cette fois la pensée que vous exprimez, quand vous écrivez que la femme montre plus de délicatesse que l’homme dans sa façon d’assister les malheureux. Quel est, en effet, le plus délicat, de l’homme qui invoque ce touchant argument, pour solliciter l’intervention d’une femme afin de rendre une assistance plus efficace ou de cette femme elle-même? — Mon avis est que l’avantage appartient à celui qui formule une telle proposition.
Peu communicatif avec les étrangers, M. Bouchereau devenait volontiers causeur, aussitôt que se fermait le cercle de cette intimité journalière qui unit si étroitement le maître et les élèves dans l’exercice de notre profession.
Ce n’était pas seulement un érudit, c’était aussi un clinicien. Ayant beaucoup observé il avait beaucoup appris, mais il ne se livrait qu’à ceux qui sollicitaient son avis, comme si sa modestie lui eût donné la crainte d’offenser un contradicteur en montrant l’étendue de connaissances dont il se défendait de vouloir faire étalage.
Pour lui, l’enseignement écrit n’était qu’une indication dans la pratique de notre spécialité. L’enseignement oral primait toute autre méthode, aussi ne se lassait-on jamais de l’entendre dans les interprétations ingénieuses que lui suggérait sa longue habitude des aliénés et sa fréquentation des maîtres dont il invoquait sans cesse le témoignage.
En dehors de l’enseignement scientifique dont M. Bouchereau, dépositaire de la tradition orale de ses maîtres, a fait bénéficier ses élèves il nous laisse un autre patrimoine ; C’est l’exemple de toute sa vie qui fut une vie de dévouement et de devoir austère.
Indifférent à la louange comme à la critique, il ne relevait
DU DOCTEUR DOUCHEREAU.
<|uc de sa conscience d’honnèle homme. Sans aucune dél'aillance, sans aucune compromission, scrupuleux à l’excès, il ne rencontra jamais sur sa route que des mains largement tendues ou des fronts respectueux.
Sans autre ambition que celle de faire partout et toujours le bien, il était de ceux dont on peut dire avec vérité qu’ils ne recherchent de récompenses que dans la satisfaction que leur laisse l’accomplissement du devoir.
Se plaignait-on à lui d’une injustice, vite, il s’efforçait de la réparer; lui signalait-on un acte d’ingratitude, loin de se décourager dans sa bienfaisance, il trouvait toujours une excuse à cet acte et en tirait souvent un argument pour soulager de nouvelles infortunes, sans se préoccuper d’une reconnaissance qui l’eût d’ailleurs embarrassé.
Tel est le maitre que nous pleurons aujourd’hui.
11 succombe à la tâche, avant la fin de son sillon, en plein combat pour le soulagement de la souffrance, dans cet asile de douleur qu’est un service d’aliénés. Il disparait sans avoir profité de ce repos auquel un labeur quotidien de nombreuses années aurait pu Ipi donner droit, s’il eût estimé que sa journée fût terminée. Elle ne l’était cependant pas, puisqu’il tombe, encore plein d’une activité qui ne s’est lassée qu’au jour fatal où la maladie l’a terrassé.
Adieu, cher Maître ! vous n’emporterez point dans la tombe le talisman qui fait naître l’estime et les respectueuses affections, car il réside uniquement dans l’exemple que vous nous laissez.
Le devoir, telle était votre ligne de vie.
L’indulgence, telle était votre philosophie.
L une des ambitions de vos élèves sera de laisser après eux le souvenir qui vous survivra dans le cCeur de ceux qui vous ont connu.
G est là sans doute, cher Maitre, l’hommage dont votre modestie s’accommodera le mieux. Daignez l’accepter, car il est sincère.
Adieu, cher .Maître, Adieu 1...
IMÉHÉiiiiÉÉlMÉlittM
JiElîHETS EXPRIMÉS
M. ATTHALIN
Prksident DF, i.,\ Commission df s u i; v fi i, i, ,\nc e
Messieurs,
Depuis la dernière réunion de votre Commission, la mort est venue a passer. M. le D’’ Bocciiere.au est entré dans 1 éternel repos.
Membre de l’éminent corps médical de nos asiles, il vous appartenait ainsi par un lien familial, et vous m’accorderez d’avoir rhonneur de rappeler en quelques mots, devant vous, ce que fut cet homme de science, ce que fut surtout cet homme loyal et bon.
Quoique j’aie, personnellement, peu connu M. le D‘ BouciiEKEAU, ma main, qui vient encore déposer un modeste rameau sur sa tombe, n’est point tout à fait, pour lui, celle d'un étranger. La vie judiciaire m’avait donné lieu de l’approcher et de recueillir l'écho d’appréciations autorisées et sincères. Depuis de longues années, le tableau des experts légistes s’honorait du nom du savant praticien, alors que, de mon côté, j’étais chargé d’un cabinet d’instruction, et plus tard, de la direction du Parquet de la Seine. Nous nous sommes ainsi rencontrés. Mes souvenirs évoquent un homme sympathique et simple, — mes impressions font revivre un savant; — impressions et souvenirs se contrôlent au mieux, la vraie science et la modestie étant sœurs et ne se pouvant jamais séparer.
Le D'' Bouchereau a toujours appartenu au corps médical des asiles d’aliénés de la Seine; — il en était. Messieurs, le doyen. — Interne provisoire en ISGiî, titulaire en 18Go, il avait été, en 18G7, lors de l’ouverture de l’asile Clinique (Sainte-Anne), nommé médecin de l’administration en même