‹ Le docteur illuminé. RomanChapitre 10 sur 51 · PREMIER EPISODE · texte numérisé non relu

PREMIER EPISODE

…libidinosis captus amoribus, vernaculis odis affectus, videsses adolescentem natalium splendora gloriosum, corpons elegantia allectum, regio officio elatum, Opibus audacem, prœætiosis vestibus jacfabundum, his studiis deditum, adequitantem, gladiantem, venantem, cytharizantem, amantem.

(Prisonnier des amours libidineuses, attaché aux pires haines, on voyait l'adolescent glorieux de la splendeur de sa naissance, vain de l'élégance de son corps, orgueilleux de son service royal, portant avec jactance ses précieux vêtements, délaissant ses études, montant à cheval, luttant au glaive, chassant,

jouant de Ia cithare et aimant.

(Viitæ, doctrinæ et martyrii Raymundi Lulli doctoris illuminati archéelogium. P. F.

BONAVENTURA ARMENGUAL, anno Domini 1648.)

Jour pour jour, huit années après cette soirée si mémorable dans la vie d’un enfant, à Barcelone, dans le palais du roi Jayme I*, un jeune homme d'une captivante beauté, portant superbement, sur un noble front, dans la chaude caresse de ses yeux et le dessin sensuel de sa bouche, toute la grâce,

tout l'attrait, toute la hardiesse galante de ses dixhuit printemps, se tenait à demi étendu, et avec une affectation de mol sybaritisme, sur un siège allongé et étoffé d’un brocard d’or et d’argent. De l'endroit qu’il avait ainsi choisi pour oublier, dans la nonchalance de l'esprit et du corps, ses soucis et ses peines, s’il en connaissait à cet âge, ce si aimable

cavalier pouvait, par une baie largement ouverte et

que, déjà, encadraient de graciles fleurs prometteuses de riantes saisons, découvrir toute la cour d’honneur de la royale résidence et, tout en laissant distraitement errer ses doigts sur les cordes d’une cithare, il

paraissait prendre un plaisir bien vif au spectacle

toujours changeant qui se déployait à sa vue. Sous les grandes portes à triple arcature qui, à l'Ouest, fermaient l’enclos dallé de marbres pyrénéens, c'était un incessant va-et-vient de seigneurs à cheval, de hauts barons et de moindres

Sires. Fort affairés, ils quittaient la selle l’instant

d’après, pour se mêler, sous les portiques, à une foule qui, de toute évidence, prépañait et commentait un événement peu ordinaire. Des messagers partaient en courant, d’autres surgissaient avec non moins de hâte, par toutes les issues. Et des valets sans nombre passaient sur les terrasses, sous les

arceaux des galeries, soutenant devant eux le faix

de riches vêtements aux couleurs vives, d’armures, de coffres, et d’étendards à demi déroulés.

Dans une arrière-courette qu’il dominait, le jeune indolent s’intéressait au travail fébrile d’une quantité de palefreniers et de gens des écuries, qui,

“sous le contrôle harcelant d'officiers des équipages,

faisaient la toilette des carrosses, des palefrois, des harnais et des traits.

Mais ce n’était point là ce qui retenait le plus

l'attention du gentilhomme oisif. Il lui plaisait

mieux de promener un regard butineur sur la ‘rangée de fenêtres. Devant lui, à la hauteur de ses yeux, elles se juxtaposaient, avec leurs balustrades aux lignes souples, comme autant de corbeilles où l’amour aurait distribué des fleurs, sous les gracieuses apparences d’une centaine de pimpantes dames d'honneur, de damoiselles rieuses; à la lumière d’un franc soleil de janvier catalan, elles composaient, à cette heure, le plus joli bouquet de grâces qui se pût voir au monde. Parmi elles, il reconnaissait tour à tour, avec une même chaleur au creux de la poitrine, telle complaisante amie d’une semaine ou d’un soir que, sans le moindre effort et par l’irrésistible autorité de ses charmes d’Adonis vainqueur, il avait su plier à sa loi amoureuse. L’éclat de leurs rires franchissait le vaste enclos rectangulaire et venait, à peine atténué tant il était clair, rebondir devant lui, qu’une telle musique

enchantait jusqu'aux moelles. Alors il oubliait de.

faire sonner, sous l’amande de ses ongles, les cordes de l’instrument inutile, et le laissait glisser sur les coussins brodés de roses au naturel et de symboles héraldiques. Et tout abandonné à la séduction de ‘heure, du' décor, des personnages, au-dessus du théâtre où évoluait, dans une pompe si luxueuse, si pittoresque et si riche en plaisirs, la vie de la cour royale, il fermait les yeux, en une extase jouisseuse,

pour goûter sans partage l'agrément d’être jeune,

bel et aimé.

Dans cette réverie, à la fin, il en venait pourtant à songer qu'avant peu de matins, tout ce monde prendrait route vers la cité d’Alcaniz où allaient s’assembler les Cortès, pour entendre la publication solennelle de l’acte par lequel le souve-

rain faisait, de ses Etats, un nouveau partage anti- cipé, laissant à Alonzo, son fils aîné, la couronne d'Aragon, cédant la Catalogne à son second fils don Pedro, et répartissant des apanages à chacun de ses deux autres enfants. Ainsi s’achèverait peut-être un trop long dissentiment, qui, dans les années précédentes, était né d’un soulèvement des Aragonais mécontents d’un premier partage, et si exaspérés qu’il avait fallu l’intervention de Ferdinand III de Castille, pour rétablir l’ordre.

Ce morcellement du royaume, à dire vrai, était-il raisonnable ? Le frivole joueur de cithare ne restait. pas, dans sa méditation, si étranger aux affaires de l’Etat qu’il n’inclinât à douter de ia sagesse de son roi. Il craignait pour l’avenir, mais, bien vite, obstiné à l’optimisme, réconfortait son esprit par l’harmonie du temps présent. |

La cour de Jayme I” était, dans ce moment, la plus magnifique qui existât en Europe. La puissance du prince avait grandi d’année en année depuis le soir fameux où, dans Barcelone, le peuple chantait Laudes à Dieu pour la prise de Mayorque. Les résultats des expéditions contre les Maures étaient fermement consolidés. À ces grands actes historiques qu’étaient les captures, autrefois, de la forteresse de Morella, de la place maritime de Butriana, de Peniscola qui s’était rendue par peur, après la chute de Valence et le retour des chrétiens dans sa riche huerta, l’autorité du monarque avait rayonné sans conteste sur l’Aragon, la Catalogne, le royaume vailencien, les Baléares, le Roussillon, la Cerdagne, la Seigneurie de Montpellier.

Et c’est en 1246, en pleine apothéose du protecteur dé son père, que le jeune Ramén Luil avait

quitté Palma, pour venir à Barcelone et prendre rang parmi les pages. | Dans cette claire matinée hivernale qui s’ingéniait à ressembler au printemps, l’ancien élève du troubadour français, et pour l’anniversaire même de sa naissance, se laissait entraîner à remonter le chemin qu’il avait brillamment parcouru, entre le crépuscule où sa mère Élisabet le baïsait au front, près de l’épée, sous le regard des ancêtres, et cette minute entre toutes savoureuse où il épiloguait sur son heureux avenir de confident d’un grand roi. Le départ à quatorze ans, la bénédiction et l’adieu, sur le port, la ville, la côte s’effaçant à l'horizon, Barcelone debout contre le ciel, à l’aube ; la cour, l’accolade du souverain, le premier manteau de page, tout de soie violette fleurie de pervenches, la vie nouvelle, les amitiés naissantes, la découverte d’un monde insoupçonné, l'étude des bonnes formes, l’éducation des fêtes et cérémonies, la surprise des petits secrets politiques, et, tout à coup, la curiosité des grands secrets amoureux !... Que de souvenirs ! Le temps passe. Jayme distingue son page et l’honore : il lui donne son premier grade et, ce jour-là est inoubliable pour l'adolescent. Une femme et bien belle et bien tendre, à qui il portait un livre de chevalerie, Je retient dans ses bras. Premier couronnement d’une longue fièvre d'attente, car, de longtemps, l’enfant de feu ardent avait sangloté d'amour, en appuyant des lèvres incendiées sur les pages galantes où flambait la verve héroïque et passionnée des romanceros. Dès lors, il s'était essayé à assembler des rimes pour des poésies légères qu’il dédiait à de chères inconnues. Dès ce jour, il fut poète et amoureux à bon escient. Il suffisait qu’il passât dans une salle et qu’il abaîssât Îles

yeux sur un groupe de belles filles, pour qu’un cœur flambât. Ainsi les plus sévères vertus faisaient abdication à la première invite, et beaucoup s’élançaient sans qu’elles en fussent priées.

Passé maître au jeu des grâces et de l’esprit, ami des Infants, enivré de toutes les faveurs, de ce brillant cavalier délicieusement fat, recherché et admiré, « chère peste de nos yeux », disaient les dames. Papillon capricieux, traître toujours pardonné, il volait de l’une à l’autre et semblait ne se nourrir que du miel des baisers offerts.

L'amour le suivait en voyage. Il le trouvait, docile, à son service, sitôt l’ étape, qu il suivit le roi en Catalogne, en Aragon, jusqu’au pays de Valence ou par delà les monts. Lorsque, sur les cortèges, des fleurs tombaient, autour du prince, lancées par les fenêtres étoffées et « encourtinées » de draps pourpres, il reconnaissait bien les œillets et les jasmins que des femmes, soudainement séduites, décernaient à son impétueuse beauté. Pour lui, au palais, d’autres, qu’il ne sollicitait jamais, peignaïient leur bouche de couleurs vermeilles et lorsque, par pitié, il leur accordait un rapide clin d'œil, elles soupiraient puis murmuraient « NU AL Deus ! » en remerciement au ciel.

| II advenait que l’heureux Ramôn Lull entendait, en écho, au fond de sa conscience, la promesse faite, entre les genoux paternels, au jour de ses dix ans. Lors, il s’affectait de ne l’avoir point tout entière tenue. Il. n ‘avait guère travaillé les sciences. Il ne rêvait qu’armes, chevalerie et plaisirs. Dans l’île, Dona Élisabet, sous la lampe, composait chaque mois, des recommandations qui, pour être lues avec grande piété filiale, n’en restaient pas moins inobservées. La supplication se la mère, qui parlait des

devoirs envers Dieu, des vanités de la carrière mondaine, faisait froncer un pli entre les tempes du fils. Et, le'soir, de la lettre prévoyante et sage, il faisait un signét pour marquer, en quelque recueil de haultes prouesses, la page où il suspendait sa lecture. L’anxieux témoin de ses jeunes ans, celle qui avait deviné en lui le « démon », pleurait, au loin, les débordements d’un cœur auquel le sien avait donné le prémier battement. Mais endigue-t-on le torrent de la montagne ? Peut-on appeler eau de citerne un sang qui bouillonne ? Et quelle force sous le ciel retiendrait un corps vigoureux, une chair

brûlante, soulevée, emportée par l’amour, dans une

cité, dans une cour où les plus adorables créatures s’en allaient toutes, atournées de mille exquises facons, et comme parfumées de la sensualité des odalisques du Koran ?

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La clameur d’une trompette aiguë déchirait l’air, au seuil des grands appartements, sur un rythme pressé qui, au plus profond de sa songerie, remémorait à Ramén Lull l’un de ses devoirs au service du roi. À regret, 1] posa un instant encore son regard

-sur les fenêtres où la jeunesse insouciante s’épanouis-

sait dans une clarté de fête céleste, repoussa la cithare qui laissa échapper une plainte, prit son épée et sa toque, et s’en fut, une tristesse dans l’âme, par le grand et froid escalier du nord, après avoir gentiment arrondi la coque de ses boucles brunes, devant un miroir encadré à la cordobane.

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