‹ Le docteur illuminé. RomanChapitre 11 sur 51 · SECOND EPISODE · texte numérisé non relu

SECOND EPISODE

Quant fuy grans e senti del mon sa vanitat, comencey a far mal e entrey en peccat, oblidant lo ver Deus, seguent carnalitat.

(Lorsque je fus grand, atteint par la vanité du monde, je commençai à mal agir et entrai en péché, oubliant le vrai Dieu, et ne suivant plus que les ordres de la chair.)

(Raméx Lui, Desconort, 2.)

° En 1250, l’avant-veille du départ pour les Cortès d’Alcaniz, le favori du roi Jayme I”, s’était, par une trop rare grâce de Dieu, senti le cœur étreint À la pensée que Madame Elisabet, sa digne mère, souffrait de ses déportements. Mais de quelle angoisse plus vive encore ne fut-il pas saisi, en cet après-midi de l'été 1256, lorsque tant de bateaux faisant escorte à celui de l’Infant Jayme, se prirent à danser sur la mer, dans le vent levé, comme de joie à pointer leur avant sur la côte mayorquine, déjà en vue ! Tous étaient sortis l’avant-veille, dès l’autore, du havre de Barcelone et un peuple pressé aux

rives avait salué de longs cris et de vœux propices cette flotte où s’en allaient, bord à bord, autour de la caravane princière, maints esquifs et nacelles, gabares et brigantins, galéons, galères et pinasses, zambuches et caracores.

C'était donc là, silhouettée sur les radieuses perspectives de l’eau, cette terre natale où le sort ramenait, près d’un nouveau maître, l’enfant fait homme, le fils de don Ramôén, qui n’y trouverait plus que deux tombeaux. Le père, la mère étaient morts et celle qui jadis doutait de la durée de son bonheur, avait fermé les yeux sans recevoir de son fils aimé l’assurance qu'il retrouverait le chemin des vertus. Jayme, second fils du roi, à peine nommé gouverneur de Mayorque, rejoignait l’île. De splendides fêtes l’attendaient. Il allait, dans l’église de Sainte-Eulalie, apprendre que les Mayorquins le reconnaîtraient pour leur roi à la mort du souverain d’Aragon-Catalogne. Il confirmerait d’abord tous les privilèges antérieurement accordés. Puis, dans l’ancienne résidence des monarques maures, il administrerait et régenterait, au nom du Christ.

À cet enfant de seize ans, la sollicitude paternelle avait donné un compagnon sûr et expert : Ramén Lulil, qui touchait sa vingt-cinquième année et qui serait, au palais, Sénéchal-Majordome. Dans une certaine mesure, cet aîné dont la sagesse eût dû égaler le dévouement, participerait au gouvernement de l’île. Son influence y pourrait être réelle.

A l'instant de la séparation, le roi lui avait dit : « Je sais que mon fils peut s'appuyer sur vous. Votre expérience des choses et des hommes n’est pas menue. Dieu mon maître, roi suprême et empereur d’en haut, m'inspire heureusement en vous donnant le sénéchalat. Puisse-t-il vous inspirer

de même en vous retirant du cœur cette fougue à aimer, ce goût de la vie licencieuse qui me peine et sans lequel vous seriez le meilleur de mes sujets ».

Dure leçon, mais de tout point méritée. Des yeux, à Barcelone, pleuraient par centaines, de dépit ou d’amour, à voir partir.un amant infidèle dont le dédain eût pu ne pas durer toujours ou un bienaimé trop cruel, enfui, par delà des flots qui effacent

tout souvenir, sans même prendre à cœur d’aller

voir couler les larmes d’adieu.

On disait de ce conquistador : « Toute femme n'est pour lui qu’une orange. Il cueille, il goûte, il rejette les plus beaux fruits. Il sait que le verger est inépuisable et que les branches tendent leurs pré-

sents vers lui, dès qu’il paraît sous les ombrages ».

Debout à l’avant de la caravelle, près du jeune

prince dont il devenait le bras droit, Ramén, pre-

mière incarnation du don Juan classique, à cette minute d’éphémère scrupule, se reconnaissait douloureusement poursuivi par le reproche de son roi et accueilli par le blâme de la chère ombre maternelle. Cessant de regarder, devant lui, la haute roche de la Dragonera qui masquait l’île même, il se retourna du côté du continent invisible. Mais

soutenant également mal la pensée que sa mère

restait triste, à son propos, dans la tombe, et que son Maître, dans son palais, ne croyait plus à son éventuel amendement, il abaissa son regard sur les vagues moins agitées que son cœur et, d’une voix hésitante, promit au sépulcre comme au trône : « Je me marierai donc, et devant qu’il soit peu ! » __ Le prince Jayme s’approchait. L’impénitent se ressaisit dans l'instant même. Surmontant ses remords de fils, son humiliation de serviteur admonesté, se rappelant, entier, aux obligations de sa

charge, souriant, aisé en son verbe et en ses gestes, la main tendue vers les falaises et les pentes qui se précisaient dans la distance, il se prit à parler, avec une chaleureuse éloquence, de cette île heureuse où ils allaient débarquer et vivre. Vingt gentilshommes s'étaient groupés et écoutaient le seigneur palmesan dont la brise de mer emportait les paroles vers la côte bénie, comme un premier hommage. Il disait, mieux que ne l'avait dit, vingt-huit ans plus tôt, l’homme des audacieux négoces, Pierre Martell, l’abondance des palais dans la cité fortunée, leurs murailles épaisses, le frais mystère de leurs patios, la chanson de leurs fontaines, et déjà une pensée d’enfer lui suggérait d’ajouter que bien des ruelles et recoins, tout autour des remparts, favorisaient les rencontres amoureuses et n’ébruitaient pas les baisers échangés. Il décrivait les splendeurs du ciel, ses flambées de lumière, et proposait au prince la promenade jusqu’à ce domaine de Randa, qu’il tenait, par héritage, de son vaillant père, et d’où, atteint le sommet du mont, on découvre quinze villes, à peu s’en faut l’île entière, et Cabrera et Menorca (1). Il supputa d’avance la merveille que serait la cathé:drale, commencée dès 1229, après la conquête, sur les ordres du roi. Déjà, deux ans auparavant, lorsqu'il était allé aux funérailles de Dona Elisabet, l’édifice dessinait sur le sol, à la plus belle place qu'on eût pu choisir, un imposant quadrilatère sur lequel la piété des chrétiens ne tarderait pas à élever un chefd'œuvre (2). Il glorifia l'hiver mayorquin qui ne se refuse ni la fleur de l’amandier, ni la chaude haleine du sud, chargée de poussières dorées et de fines senteurs. Et comme un souffle plus fort faisait tout

LA

(1) Minorque. | (2) La cathédrale de Palma ne fut achevée qu'en 1601.

à coup palpiter et se tendre la voilure, il ne se retint pas d’ajouter, bien qu’il se fût, au préalable, mordu la langue pour se contraindre à se taire : « Et puis, il n’est pas, dans Mayorque, une femme qui ne soit jolie ! »

LE

Au soir qui suivit l’arrivée, après l’ovation populaire et l’entrée au palais, s’ouvrit la profonde salle où la table semblait ployer sous les mille et une richesses des festins. Ramën qui, pour une heure, s'était éloigné et revenait de prier devant le tombeau des siens, but beaucoup, fit grand honneur aux inventions des cuisiniers, et même, il chanta. Quelque droiture qu’il portât en lui, il Se retrouvait faible et désarmé devant les hanaps et vingt aiguiétées de vin généreux ne lui faisaient point

peur. Si, pour un bref instant, d’honnêtes résolu-

tions s'étaient formées dans son âme, la cadence

grêle des luths, le balancement des guirlandes

fleuries, l’éclat des métaux précieux sur les menuüiseries délicatement ouvragées, la plaisante humeur de son prince, l’enjouement des belles, conviées en nombre, tout concourait à le rejeter dans ce torrent des libres passions qui, sitôt engagé sur sa pente, eût renversé les plus massives roches pour s’élancer plus furieusement aux abîmes. Dans la demi-ivresse où le tenaient ses excès, vers la fin du festin, il n’apercevait plus qu’un avenir tout coloré du bonheur de vivre, paré d’un haut prestige, aussi aimé que redouté, tenant rôle aux conseils de l’Etat, ét renouvelant à son gré sur sa lèvre assoiffée, ‘ préférable aux plus illustres des vins, ce nectar aux saveurs infiniment variées que verse l’amour lors-

qu'il n’est que d’écarter les bras pour les refermer sur le corps d’une belle amante, impatiente de se livrer au plus désirable des séducteurs. Autour de lui, déjà, parmi celles qui, venues d’Espagne, toutes nobles dames résidant à Mayorque et qui ajouteraient dorénavant aux grâces et parures de la petite cour, il dénombrait ses victoires prochaines. Savant en l’art d’accorder un peu ou beaucoup d’espoir, de loin, et la coupe au poing, il mesurait ou accentuait la faveur à celles qui devraient attendre et à celles qu’il étreindrait demain. Redevenu franc avec lui-même, dès le premier service, il avait conclu à la toute hypocrisie d’un acheminement vers le repentir. Il pressentait trop bien qu’il sortirait seulement du tourbillon lorsque l’âge aurait amolli ses muscles, usé sa chair et lassé son cœur. Il n’avait pas demandé à la Providence de le créer beau et prodigue de tendresses. L’octroi de si précieux dons signifiait qu’il dût les dépenser. Très tard, lorsqu'il serait pauvre, il remercierait Dieu, une dernière fois, de ses anciennes richesses, puis se ferait sage et exemplaire. Au surplus, s’il avait péché en gaspillant, le ciel, indulgent aux faiblesses de la créature qui s'égare en trop aimant, lui laisserait le délai de racheter ses fautes vénielles, par l’accomplissement de plus d’une bonne œuvre.

Lorsque le prince Jayme leva la main droite pour donner à ses hôtes le signal de la retraite, Ramén, que nulle charge ne retenait plus, cette nuit, au palais, descendit, l’un des premiers dans la grand’cour et la fraîcheur de l’air marin, en le frappant au visage dès qu’il se fût avancé vers le golfe luisant comme un émail, au clair de lune, lui fit . aussitôt un grand bien en apaisant sa fièvre de corps et d'âme. Seul, il marchait dans les rues silencieuses

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et désertes, car les Mayorquins, après avoir beau-

coup chanté sous les fenêtres, dormaient depuis longtemps déjà. Droit devant lui, il allait, remontant vers le chantier de la cathédrale dont les murs

amorcés se profilaient sur la hauteur, contre un

firmament d'azur sombre endiamanté d’étoiles.: De plus en plus tempéré, il se louait de ne s’être point jeté sur quelque proie, dès ce soir même. Aussi bien, opposant à son plaisir cette apparente contrainte, n’ignorait-11 pas qu'il y ajoutait un raffinement, une subtilité seule comprise par ceux qui savent que l’une des plus complètes joies dans l’amour est, parfois,

de l’imaginer bien plutôt que de le vivre. Avec une

délectation spirituelle qu'aucune possession, à cette heure, n’eût pu valoir, il replaçait devant ses yeux, et une à une, toutes les femmes parmi lesquelles il

lui eût été aisé de choisir, et à chacune, sa jouissance

aiguisée par un ingénieux dosage, il demandait un peu, pour compléter le tout irréprochablement parfait que la plus éperdue des amantes n’eût jamais

su totaliser.

Tandis que sous le placide regard des soleils nocturnes, il réduisait ainsi les espaces infinis aux dimensions d’une alcôve, il allait, par la ville morte, inconsciemment averti des détours qu’il convenait d’observer dans le méandre des ruelles hautes et basses, pour ne point trop s'éloigner de son but. Après des heures et comme, vers l’est, une pâleur s’élargissait sur les maisôns, il ressentit la fatigue. Levant la tête, il reconnut l'entrée de l’église San Miguel, cette ancienne mosquée, où, tant de fois, sa mère l'avait conduit par la main. |

La maison Lull n’était qu’à quelques pas.

Lorsqu'il eut trois fois fait retomber le marteau de porte, le vieux serviteur de don Ramén, gardien du logis depuis le double deuil, vint ouvrir, haussant le flambeau. Depuis un mois, matin et soir, dans ses prières, il bénissait Dieu, qui allait ramener, dans l’île et dans le foyer, le jeune maître monté si haut sur l’échelle des honneurs.

Incliné, il baisa la main de celui qu’il avait vu si petit, fièrement cambré sous la férule du magister troubadour. Toutefois il contint sa joie, pour n’importuner point le Sénéchal-Majordome, fatigué sans doute du voyage et peut-être de la fête du palais. Il osa seulement demander si 1” « illustre fils » tiendrait résidence à la Ca Lulil (1) ou près de son prince. Une réponse indéterminée le laissa perplexe. Alors, il reprit le flambeau qu'il avait déposé sur la table, dans la grande salle du rez-dechaussée et s’autorisa à s'engager le premier sur les degrés de l'escalier.

A l'étage, il ouvrit, avec lenteur et tout entière, une porte qu'’étoffait une draperie frappée aux armes des Lull, puis il s’effaça contre la boiserie. Des larmes roulaient sur ses joues tannées. |

— C’est la chambre de Don Ramôn, votre père.

— Grand merci, Francesch, et va dormir.

Seul, dans Ia pièce oblongue et sévère, le Mayorquin qui, depuis dix années, s’était enivré de tant de profanes senteurs dans le monde, ne put se défendre contre le sentiment presque religieux qui, les fumées des alcools désormais dissipées, assaillait

me me am

(1) Maison Lull.

son cœur brusquement rasséréné. Un relent de poussière dormante et de renfermé prolongé le trou- : blait comme l’odeur fade et pourtant enivrante de ces anciens coffres ouverts d’une timide main et où l’on retrouve, après de longs voyages, de dures épreuves et de coupables oublis, l'évocation vivante et qui n’a point vieilli, des billets tendres jadis lus fébrilement à la lueur de l’âtre, le parfum de souples chevelures où l’on posait les lèvres lorsque l’on avait vingt ans. Malgré lui, et tout décidé qu’il fût à ne point se laisser gagner par la trop douce poésie des souvenirs les plus purs et les plus beaux dans la vie de tout homme mûri, sinon blasé, il céda

à l’ordre de ranimer sa jeunesse déjà lointaine entre ces murs qui en avaient entendu les rires et les colères. Il tendit l’oreille vers l’écho des temps accomplis et, à son tour, sentit se mouiller ses joues. Il fut jusqu’à la fenêtre, l’ouvrit. Malgré l’imminence de Î’aube, [a lune amicalement, semblait sourire à ce revenant désemparé. Comme aux jours du passé, elle éclairait le mur bas et le banc sarrasin, taillé en arc, comme elle.

Un oiseau, invraisemblablement, pépiait, comme en rêvant, de petits appels dolents. Trop ému pour soutenir son âme ferme et droite devant ce clos si plein de rêves et de visions redressées, il repoussa les vantaux où les vitraux tremblèrent dans leurs armatures disjointes. Retourné vers les hautes parois, il vit enfin l’épée. Depuis qu'elle avait

retrouvé son poli et sa flamme, en un soir inoublia-

ble, elle était restée suspendue, près d’un petit fanion aux couleurs d'Aragon, sur le cuir fauve où la main. d’un guerrier, pour toujours éloignée dès combats, l’avait dressée contre les poutres blasonnées.

Ï1 posa les doigts sur le fer et le sentit glacé de toute la froideur du tombeau. Dans le morne silence de la grande maison, il écoutait son cœur qui battait à la cadence de la fièvre. Il regarda la porte derrière laquelle s’ouvrait la chambre de sa mère. Il vit, comme à travers la boiserie miraculeusement transparente, le haut lit à colonnes où, gisante, les bras en croix, la sainte femme lui était apparue une dernière fois, blanche comme une cire, et déjà retour-

née à la droite de Dieu. Puis, il pensa, grave, en

sollicitant les morts, et il leur dit : « Je ne trahis rien de mon engagement. Dormez dans la paix du Seigneur. Vous m'avez légué un sang qui me brûle et m’emporte à l’amoureuse aventure. Quand le Très- Haut voudra, il en éteindra l’ardeur. Je suis son esclave trop docile, et je le confesse humblement. Priez qu’on jette un peu de cendre sur un feu que je ne saurais réduire. Retirez votre fils d’une fournaise dont les flammes le consument. Jamais, de lui-même, il ne saurait s’en distraire. Et soyez bénis pour vos bienfaits passés, présents et à venir » . Lentement, Ramôn se dévêtit sitôt qu’il eut, à genoux, terminé sa prière. Et il comprit alors la toute puissance des invincibles instincts qui ordonnaïient le cours de sa destinée, car, tout pénétré qu’il fût de l’émoi où le laissait la scène muette et tragique qu’il achevait de vivre, lorsque, sur le lit, il écarta la couverture et ajusta les coussins de tête selon sa convenance, il ne se retint pas de contempler un instant, sur le drap, le visage, fallacieusement modelé contre l’étoffe par le Diable, d’Ambrosia de Castello, femme d’un riche Gênois citadin

de Palma, et la plus belle assurément, de toutes celles qui, quelques heures plus tôt, assistaient au

repas, chez Jayme le Gouverneur.

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