TROISIEME EPISODE
« Seigneur, qui avez permis que la connaissance des péchés et de la pénitence des grands débauchés du monde vint jusqu’à nous afin que nous sachions
qu’il n’y a point de crimes que vous ne remettiez à un cœur contrit, faites que nous évitions le péché ou que, si nous avons le malheur de le commettre, nous en fassions une sincère pénitence. »
{Vie des Saints pour tous les jours de l’année, édition Jacques FERRAND, à Rouen, MDCCXCII. Sainte-Marie lV’Egyptienne, 7 Mai.)
A Manacor, le vaste domaine des Lull, présent
du roi dès 1229 et qu'avait reçu en héritage, avec
d’autres terres fécondes, Ramôn le dissipé, s’étendait dans la plaine, tout chargé d’oliviers, de vignes, de céréales, et de moulins. Jusqu’aux pieds des côteaux qui se relevaient à l’est et d’où l’on découvrait, du faîte, une si large vue sur la ville, ses clochers et ses jardins, tout ce qui tenait de la « Caballeria d’en Lull » s’élargissait à perte de vue. Plus loin, vers le massif montagneux d’Arta, après les premières pentes de Son Lorenzo et de Son Servera,
des villages posaient les blancheurs de leurs façades sur l’arrière-plan d’un sol chaudement coloré où les forêts, en longs bandeaux de verdures frémissantes, montaient jusqu’à la région des neiges.
Un bon nombre de paysans, chrétiens venus au moment de la conquête et qui, arrivés à la vieillesse, se réjouissaient d’avoir crû et multiplié dans l’île bénie, consacraient l'effort de leurs muscles et leurs plus fidèles pensées à la prospérité des cultures et au contentement du maître, le Seigneur Sénéchal. Depuis qu’en 1257, il avait pris pour épouse une riche orpheline, Dona Bianc: Picany, fille d’un des plus braves conquérants de Mayorque, ils unissaient les deux nobles conjoints dans une égale vénération et lorsque, dans leurs séjours sur le « bien Lull », remontés de Palma ou descendus de Pollenza, ils amenaiïent avec eux l’héritier du nom, le jeune Domingo qui avait, à Manacor même, poussé son premier vagissement en 1250, ils se rassemblaient, heureux comme de grands enfants, le soir, pour voir la nourrice, et plus tard la gouvernante, promener, devant la maison, ce petit gentilhomme qui serait, un jour, le maître et le protecteur de leurs fils.
En cette journée de fin d’automne 1261, ils trouvaient une nouvelle raison de joie à se savoir serfs et serviteurs d’une illustre famille. Ne venait-on point d’apprendre, dans l’oliveraie et jusqu’aux confins du domaine, que la gente Dame Bianca, si douce et si affectueuse pour tous, attendait, avant
l’aube prochain, la délivrance qui, peut-être, lui
apporterait un second fils ? Tout le jour, hommes et femmes avaient, au milieu des champs et des prés, souvent suspendu leur labeur pour prendre le temps de solliciter du ciel un heureux couronne-
ment de la bonté de Dieu. Dans cette circonstance, on faisait taire, au fond des cœurs rustiques, la peine secrètement enfermée que causait à chacun et à tous la rumeur depuis longtemps répandue. On voulait oublier que Don Ramén, par des péchés trop fréquents et trop avoués à la face du monde, avait enfoncé bien des fois un méchant poignard sous le sein de sa pure compagne. On éloignait le souvenir des scandales qui, du palais même, avaient porté leur écho jusque dans ces placides campagnes où l’on ignorait tout des bruits de l’univers. On espérait que le démon de la chair ne s’acharnerait plus sur cet homme trop beau, sur ce vainqueur trop assuré de ses victoires, et que, père de deux garçons, il apaiserait en lui ses passions, dont le roi luimême, lui avait, paraît-il, fait grand reproche. Alors, il ne partagerait plus sa vie qu’entre l’amour de Dieu, le respect de Dame Bianca, ses devoirs d’éducateur et les fonctions de sa haute charge.
Une large part de ces sentiments, Ramén Lull avait pu la lire, dans le cours de l’après-midi, sur les prunelles des campagnards, en parcourant, lente- - ment, à cheval, presque tout son territoire et en arrêtant sa monture, au bord des sentiers, à tout instant, pour échanger des paroles amies et recevoir des vœux affectueusement émus. Pour respectueuses et voilées que fussent les appréhensions de ces pauvres gens qui l’aimaient, il n’avait pas manqué de les débusquer, sous l’intonation des adieux et derrière l’accent des remerciements adressés d’avance, à la Providence qui est tutélaire aux gens de bien. Il ne s'offensait point de ces sentiments, au reste si soigneusement déguisés et où le plus susceptible des hommes n'’eût pu surprendre l’impertinence d’un conseil. Il n’y voulait envisager, parmi tant d’autres
témoignages d’attachement, que la tacite espérance des cœurs tout remplis de lui et qui souffraient de le voir, dans les adorables et terribles jeux de l’amour, si impitoyablement victime de sa faiblesse. %
Cette souffrance que tant d’êtres simples et bons éprouvaient si vive, si fraternelle, ne la ressentait-il pas, toujours, cuisante dans ses réveils, lancinante dans ses apaisements, au fond de luimême ? Il savait bien ne point agir cyniquement et à l’étourdie, et avec une fougue aveugle et fataliste, en se lançant dans les équipées sentimentales, sans y apporter aucune trêve. Î[l n’eût pas toléré l’injure de s’entendre dire qu’il courait au plaisir comme l’animal court à son plat, et ne le vide goulûment que pour en vider aussitôt un autre, pour peu qu’il le rencontre. Pas une de ses aventures d'amour n'avait été engagée et suivie sans qu’il s’accordât, trop bref hélas et sans profit réel, le délai de se blâmer d’abord. Pas une qui n’eût pris fin sans qu’il ne considérât un instant, écrasée sous ses pieds, cette écorce de fruit qu’il achevait de broyer entre ses dents. Toujours, il s’était fait honte de l’avoir rejetée, sans un remerciement, pour en palper déjà une nouvelle. La notion de son égarement vivait dans son esprit côte à côte avec l’impérative autorité de son appétit perpétuel. Jamais il ne .s’était rué vers quelque facile triomphe, sans accorder à sa conscience le geste, honorable mais vain, de faire d’abord quelques pas à reculons.
Il se pourrait que Dieu lui comptât un jour ces mouvements de l’âme. Mais jusqu'à l’heure où l'affaire serait, là-haut, mise en jugement, l’amant dont ne se dénombraient plus les ravages et dont les réprimandes personnelles ne concouraient qu’à le rejeter au plus profond du gouffre, n'avait réussi
qu’à dresser, contre lui, les justes critiques d’un prince dont il eût dû être le mentor, l’animosité d’une cour qui, feignant d’applaudir à ses galantes prouesses, attendait le moment où quelqu'un saurait les lui faire expier toutes à la fois, et enfin, la silencieuse et passive douleur d’une épouse et d’une
mère, la désolation profonde de Bianca Picany qui,
souventes fois, penchée sur un berceau, buvait ses larmes en assurant, si elle y était surprise, que c’étaient celles de son enfant.
Ni la sainteté du lieu, ni la considération envers celle qui allait ajouter à sa lignée, ni le respect qu’un vrai gentilhomme doit attendre du monde, ni l'amour paternel, ni le péril de l'enfer, ne conte-
naient cette lascivité impatiente et sans frein qui
piétinait, avec une vergogne de plus en plus effrénée, toute convenance, tout devoir et toute vertu.
Et quoi qu’il en fût, au premier tournant de chemin, pourvu que la brise mit dans une robe un pli assez gracieusement arrondi, pourvu qu’un rayon du tendre couchant allumât sous une paupière un éclat assez joli, le Seigneur Majordome du roi Jayme de Mayorque, retournerait à son tant aimable péché, qu’il s’appelât Juana ou Elvira, Nastasia ou Natana.
Nulle objurgation ne retiendrait la main du séduc-
teur haussé vers les trésors du corsage et le bruit de toutes les cloches mayorquines ne saurait couvrir son amoureux murmure, seven l’idole, ni son satanique Ave Maria.
Ainsi songeait Ramén Lull, alors dans sa vingt-neuvième année, aux dernières heures du
jour, en achevant sa promenade cavalière, au
milieu des paysans. À cinq cents pas devant lui, entourée de grands arbres dont ‘les abondantes
frondaisons dorées s’appuyaient aux toits du logis,
il voyait, carrée et robuste, simple en ses lignes, massive en ses structures, la maison où, sur le plan sarrasin à peine modifié, son père avait greffé des ailes de pierre blanche. Tout autre homme que son incorrigible fils eût, dès la veille, fermé la porte aux voix du dehors, dressé entre le monde et lui une barrière haute que rien n’eût pu le décider à franchir. Tout autre époux, tout autre père, fût resté dans la demeure familiale, eût recommandé la vigilance aux femmes de service et attendu, au fond de quelque pièce retirée, en lisant les Evangiles, qu’un cri l’avertît de l’heure où la chair de sa chair émergeait des limbes. Cependant, étrange et vagabond jusque dans une circonstance si solennelle, il avait fait seller le cheval et s’était tenu loin du foyer, durant des heures. En cela encore, et mu par quelque coupable diablerie, il se distinguait fâcheusement, parmi les créatures de Dieu. Il aimait Bianca, et il semblait la fuir à l’instant de la souffrance comme ïl la fuyait aux moments où il ne devait avoir pour souci que de lui prodiguer la joie. Depuis un peu plus de quatre ans que durait leur union, de quels calices ne l’avait-il pas abreuvée ? Et lorsque le fiel des mères en gésine marbrait son cher visage tiré par l’auguste douleur, il n’était point là pour éponger la sueur sur les tempes et offrir le réconfort d’une main caressante, contre les dentelles de la coiffe ! Sa pensée errait loin du lit, qui, tout ce jour, pour un Lull, eût dû être le centre de la terre, et voyageait à Palma d’où, pour un apaisement forcé, il avait dû s’éloigner, sur le conseil de son prince, à Barcelone d’où le sollicitait, de par delà la mer, le souvenir de tant de folles équipées vécues hâtivement, pendant
huit séjours sur la péninsule, depuis son installa-
tion dans l’île en 1256.
Dieu le voulait ainsi. Dans ces trop rapides
instants, tels que celui-ci, où sa sagesse asservie au mal se rappelait à sa raison, il convenait d’être fautif et promettait un baiïllon à son démon con-
seiller. En assurant, à cet inspirateur aussi maudit que bien-aimé, qu’il s’appliquerait désormais à secouer sa tyrannie, Ramén, sitôt le porche franchi, se pencha vers un serviteur accouru et demanda : « Rien encore ? » |
L'homme se signa, écarta les bras comme pour traduire, d’une façon muette, une réponse où les mots ne lui eussent jamais paru assez respectueux, puis, ajouta : « [l est venu un laboureur de la terre
d'en haut qui a apporté des médailles ».
— Des médailles ?
— Oui, pareilles à celles que d’autres trouvèrent dans les champs d’alentour et qui ont été remises à Votre Seigneurie.
Le Sénéchal se souvenait. En plusieurs occasions depuis qu’il faisait cultiver son bien de Manacor, les paysans avaient exhumé, sous leurs pioches, plus d’un de ces témoignages des civilisa- : tions qui s'étaient succédées aux Baléares. Ces curio-
sités antiques, une à une groupées à la « Caballeria
d'en Lull », y constituaient déjà une assez riche collection. On y voyait, souvent en assez bon état de conservation, des disques de métal, des jetons,
des pièces, qui'attestaient le passage sur ce sol
fréquemment disputé, des KRhodiens, puis des Carthaginois du huitième siècle avant notre ère, puis des Romains cent vingt-cinq ans devant que ne brillât l'étoile guide des mages, puis des Vandales, vers l'an 425, puis des Goths, des
Arabes, des Zeirites, enfin des Almoravides. Les îles « baltaires », les Baleaprôss de Strabon, les Paltapres de Diodore de Sicile, avaient été semées de ces signes parlants où le bronze, l’argent et l’or conservaient, depuis la nuit des temps, comme en un sûr tombeau, les effigies des grands d’ici-bas dont les noms s’effaçaient au pourtour des médailles.
— Où est l’homme ? questionna-t-il, intéressé.
— Dans la salle des gens. Il se tient près du brasero, car il était accouru sitôt sa trouvaille, et,
vous savez, Maître, c’est le fils du berger Joachim : ,
il tousse aux premières fraîcheurs.
— Tu lui as donné à boire ?
— Un peu.
— Retourne. Verse-lui la seconde rasade. Je l’irai voir dans un instant. |
Le valet emmenait le cheval. Ramén entra dans sa demeure, fit son pas plus léger sur les nattes et s’enquit des circonstances. Jusqu'à la porte de la chambre nuptiale, il remonta, mais là, accroupie dans la laine d’une peau de mouton, une servante s’appuya un doigt sur la lèvre. Dona Bianca avait longuement gémi. Maintenant, elle reposait. On
mie ee me
entendait, par la baie entr’ouverte, son souffle pressé
et fort. |
L’époux, contrarié dans un bon mouvement de son cœur, eut un geste de dépit et grommela, pour lui seul : « es donc caresser des visages de califes et de Césars ».
… Il poussait la porte de la salle basse.
L'homme était là, assis, la cruche au poing, près du brasero, le premier allumé de la saison, et où, selon la coutume locale, brûlaient, dans une large coupelle de cuivre soutenue par un cercle de bois plat, les épluchures du fruit de l’amandier. A la vue
de son maître, le paysan déposa prestement le pot de grès sur les dalles, devant ses pieds nus, se dressa en une brusque détente, salua tout aussitôt et très bas incliné. Déjà, il ouvrait sa ceinture et en tirait un objet contourné, tout incrusté d’une crasse verte.
— Où as-tu déterré cela ? s’enquérait Lull, en devinant, sous le métal déformé, une fort ancienne garde de glaive.
— Au pied même du coteau, à l’endroit où le domaine s’achève, avant la montée de Sa Real.. D’autres et moi avons ouvert un petit « talayot » (1) et cela nous est venu dans les mains presque aussitôt que nous avons commencé à creuser.
— Et les médailles ?
.— Les voici, maître. |
Le fils de Joachim le berger attirait cette fois une dizaine de pièces de divers modules. Sur la plupart, le temps avait déposé une injurieuse patine, mais par une chance, si les contours étaient rongés, les empreintes, gravures et reliefs conservaient le plus généralement une netteté suffisante pour qu’on pût essayer d’y reconnaître une époque et une provenance.
Ramôn les examina, curieusement, et une à une. Les monnaies arabes prédominaient, celles que l’on emportait de l’île pour aller commercer à Tunis et autres lieux d'Afrique, mais il se trouvait là aussi deux pièces à l’effigie de Dioclétien et une
. (1) On nomme encore talayots, des monticules de taille assez réduite, et qui, souvent, se présentent sous une forme qui pourrait évoquer le,dolmen ou la pierre levée. De nos jours, beaucoup de ces talayots ont 6t6 ouverts et explorés. Il a été abondamment écrit à leur pronos, sans que leur origine soit clairement établie.
grecque, montrant un épais visage vu de profil,
couronné d’une sorte de diadème à pointes aiguës.
Le numismate, tout amateur qu’il fût, frottait le métal entre ses doigts, l’exposait, en meilleure clarté, près de la fenêtre, au jour déjà déclinant, essayait, sur l’exergue déformé des médailles romaines, de déchiffrer les inscriptions, lorsque le paysan, qui rajustait son vêtement, sentit un obstacle sous sa main, fouilla sa ceinture et en tira deux objets. en s’excusant.…
— J'oubliais celles-ci.
Instruit comme par une soudaine intuition, le Seigneur de Manacor négligea un besant du type de ceux qu’en France on appelait alors, le « sou d’or » et qui provenait en droite ligne de Byzance. Toute sa curiosité se concentrait sur une autre pièce d’or, admirablement préservée contre l’offense des âges, encore que, pour un quart, son listel ait été mordillé, échancré par la lèpre des métaux. Sur l’un des « plats », on voyait quatre coursiers fougueux entraînant un char où se tenait debout, et les cheveux au vent, un jeune dieu ailé, — peut-être une originale et rare personnification de l'amour. Sur l’autre, se silhouettait, fortement relevé en un modelé étonnant de nuances subtiles et de réaliste observation, une ligne d’une pureté et à la fois d’une sensualité infinies, le contour d’un front de calme déesse lié au nez droit d’une sainte madone et au dessin d’une bouche prometteuse des baisers les plus passionnément profanes. De cette extraordinaire combinaison du divin et de l’humain se formait une image complexe et saisissante qui devait avoir, dans les siècles accomplis, déconcerté et fait rêver bien des hommes, depuis qu’un génial disciple du grand Evainetos y avait consacré le
meilleur de ses soins, mais qui, à cette heure, dans le logis des Lull, sous le jour oblique de ce crépuscule commençant laissait, blême. et médusé, incliné
Sur elle et se mordant la lèvre jusqu’au sang, un Spectateur dont le trouble, l’angoisse n’eussent pas
été plus complets s’il avait vu la Gorgone appliquer
contre la fenêtre son masque et ses serpents affreux.
— Tiens, prends, et va-t-en, balbutia Don Ramén, tourné enfin vers le paysan et lui tendant sa bourse.
Le gars émerveillé, saisissait l’offrande magnifique, ét, terrifié pour avoir vu son maître Changer de couleur sur la fatale trouvaille, se glissait vers la porte, pour sortir en hâte, et courir, sans reprendre haleine, jusqu’à la cabane paternelle.
Lull restait seul et, le corps ployé comme sous un fardeau invisible, la prunelle dilatée, considérait encore l’adorable et fantomatique image. Ce n’était
point un profil antique qu’il tenait ainsi sous’ ses
yeux, dont il suivait, et contournait la ligne avec un enchantement et une terreur croissante. C'était Ambrosia de Castello, l’incomparable et tant désirée Gênoise, la femme qui, seule de toutes les femmes convoitées, avait soutenu le regard implorant du vainqueur des belles et laissé entendre au conqué-
rant qu'elle portait, quoi qu'il fît et voulût, une cuirasse dont l’argent pur ne saurait être souillé par
les mains d’un autre maître que son Seigneur légitime, Ambrosia, dont l'effigie frappée dans l’or multiséculaire, se ranimait, entre des doigts soudain brûlants de toute la chaleur de vie qui se dégageait de cette médaille morte, Ambrosia regrettée, mais jamais oubliée, depuis les jours où elle narguait la toute séduction de l’Adonis catalan et
drapait son manteau en vestale devant le trop hardi cavalier !
Tout un passé de vaines espérances et d’amers déboires reprenait forme, dans le soir agonisant. C'était en 1257, aux premiers temps que Jayme linfant composait sa cour, au palais de Palma. Ambrosia régnait là, par sa dignité grave, par sa beauté pure, sur les dames les plus nobles et les plus accomplies. Ramén, dans cette corbeille fleurie de Jeunesse et de grâces, ne voyait que cette rose tendre et si fière, et n’aspirait qu'à s’enivrer de son parfum. Il portait vers elle la main pour la cueillir. Elle refermait ses pétales et, déjà, quelque épine cachée blessait le téméraire. Il saignait de l’affront, mais la blessure ajoutait sa souffrance à son dépit, pour multiplier la ferme volonté de ne point rester en échec. Il osait des actes tels, et à ce point insolents, que l'Italien, mari outragé, portait la main à son épée, et parlait de tuer le Sénéchal. Le roi tempérait les fureurs de l’époux et faisait entendre raison au soupirant éperdu. Ambrosia, séquestrée et plus gardée qu’une musulmane, priait Dieu nuit et jour pour que Satan renonçât à son œuvre maléfique.
Mais Lull demandait ses inspirations à l’enfer, et c’est l’enfer qui semblait, narguant Dieu, conduire l’aventure à son tragique destin. Un démon en conseillait un autre, en cette nuit de mars 1258, quand le Majordome du royaume baléare attendait, sous le porche de San Miguel, que l’idole sortît du temple, pour l’enlever de force et la conduire au rivage où un équipage se tenait prêt à lever l’ancre. On fût parti vers les îles heureuses. Le ciel, pourtant, n'avait pas voulu ce rapt. Le Gênois, prévenu par quelque traître, surgissait à propos et l’on échangeait sur le port de terribles estocades. Et le lende-
main, harcelé, lassé de combattre pour son hon-
neur, supplié peut-être par l’innocente victime, cet
homme retournait dans son pays, après avoir fermé son palais et jeté la clé dans la mer.
Depuis, on ne savait plus rien, ni de lui, ni d’elle. À Gênes, sans doute, ils avaient vécu, l’un contre l’autre serrés, et s’aimant bien. Lull, humilié, ne pardonnait pas à cette femme, à cet homme, qui lui avaient infligé sa seule défaite.
Et maintenant, remontée du fond de la terre et des temps, elle reparaissait, souriante et énigmatique, tout ainsi qu’au naturel. Et l’amant déçu baisait un visage au dessin épuré, devant le feu de déchéts d'amandes, sous les poutres brunes du vieux logis, à deux pas de la chambre où Dona Bianca implorait le ciel, pour la délivrance.
— Que me veut-on ?
Quelqu’un avait ouvert la porte, et avertissait :
— Le moment n’est pas éloigné.
. Ramén refermant les doigts sur la médaille, suivit la servante et entra dans la pièce où, à la lueur d’une haute cire, s’offrait à sa vue l’autre profil, douloureux, hâve, d’une mère prête à se métamorphoser dans la joie en entendant le premier cri de l’enfant.
Comme elle tournait vers Lull un regard languide, il fut ému, et avec toute la loyauté de sa pensée, l’assura de sa tendresse. Un flot chargé des plus généreux sentiments avait, en un instant pressé son cœur et le soulevait, l'inclinait sur cet être dolent, sur cette irréprochable compagne. Il lui dit, probe et sincère, ce qu’il ne pouvait retenir sur ses lèvres, toute une protestation de foi et d’attachement, et sa honte, en cette minute solennelle, à se souvenir de tant de peines qu’il lui avait causées. I]
parla de cette créature qui était au moment de naître, prononça, la voix brisée, les noms choisis pour elle, Magdelena ou Ramén. Il remercia l'épouse qui lui avait déjà donné un fils, Domingo, et jura d’être le bon père.
Bianca haussa les mains pour saisir et étreindre celles du pécheur et, devant son amende honorable, pardonner toutes ses fautes, d’un signe muet, mais il n’abandonna à la généreuse caresse, qu’une main, car, dans l’autre, il gardait prisonnier le portrait d’Ambrosia.
Le pas d’un cheval sonnait sur les pavés de la cour. L’importun qui se présentait à cette heure choisissait mal Son moment. Le maître se promettait déjà de le faire inviter à passer son chemin, lorsque, redressant une courtine qui étoffait la porte, une femme de service annonça, dans un murmure, le visiteur par son nom.
Sanche de Clot ! Ah celui-là, c'était la Providence qui l’envoyait. Vieux compagnon de luttes pour le père de Ramén et pour les meilleurs « chevaliers de la conquête », il s’était retiré dans ses terres, couvert d’ans et de gloire, à Mayorque, et son domaine joignait la « Caballeria d'en Lull ». C'était, dans l’île comme la noble survivance de l’âge héroïque, l'exemple vivant des vertus qui avaient animé, un quart de siècle plus tôt, tant d’impavides guerriers du Christ. S'il était conduit, en ce moment, devant les fenêtres de la chambre où soupirait : Bianca et où luttait Ramén, c’est qu’il apportait le bon présage, et comme la signature morale du pacte de fidélité à peine rédigé au chevet de la plus aimée des femmes.
Elle-même avait entendu prononcer le nom vénéré par tous les sujets de Jayme I”, et déjà
inscrit dans l’histoire. Elle dit : « Vous recevrez
ce bon vieillard ». Il dégagea donc ses doigts qu’elle pressait encore, interrogea le cher visage où perlait la sueur, consentit que l’enfant, avant d’entrer dans la vie, lui accorderait le court délai d’accueillir le vieil ami si rapproché de la mort. Et il s’en fut, la médaille brûlant sa chair sous les ongles crispés, vers l’hôte porteur des intègres conseils.
Sanche, qu’on venait d’avertir des couches imminentes, se hâtait vers l’enclos, pour remonter en selle et partir. Ramôn dut le contraindre doucement afin qu’il séjournât un peu et l’ancien céda à l’affectueuse requête. Il n’ignorait rien de la vie de cet homme jeune, de ses fièvres de chair, de ses scandaleuses victoires d’alcôve, de ce génie fatal toujours penché à son oreille pour lui proposer quelque amoureuse folie. Que de fois avait-il, près de cet aventurier du cœur, amicalement rappelé
qu’il l’avait quasi vu naître et fait danser cent fois
sur le cuir de sa botte ! En combien de circonstances avait-il] cru devoir évoquer l’impeccable caractère du père Lull, sa vie claire et droite comme une épée ! La leçon de morale était toujours écoutée, sinon observée, et le Sénéchal du royaume goûtait même un plaisir certain à être tenu pour un adolescent encore par ce spectateur de sa prime enfance. Au surplus, il admirait tout en lui, la fermeté du caractère et la vaillance du corps. Passée sa soixantedixième année, celui qui avait, le premier, fiché l’étendard d'Aragon sur les créneaux mauresques de Valence, chevauchait sans fatigue de Manacor à Palma et vers toutes les régions de l’île, et presque tous les jours, pour prendre l’air, disait-il, remuer, et, proprement, vivre. Ce soir même, il revenait de la capitale où il s’était rendu sans vider l’arçon,
52 LE DOCTEUR ILIUMINÉ
pour donner des instructions à des ouvriers qui réparaient son logis, derrière la Lonja. Il rentrait frais et dispos, mangerait une épaisse soupe de pois tout à l’heure, et puis dormirait comme un jeune homme. Il disait : « Sois heureux, Ramén. Serre la main de ton vieil ami Sanche et retourne près du berceau qui attend. N'est-ce pas le plus beau devoir ? »
— C'est le plus beau, souscrivait l’impénitent, la main tendue.
— Quel âge as-tu ?
— Plus de vingt-neuf ans.
— Quatre fois l’âge raisonnable et un an par surcroît.
— Je le sais, maître Clot.
— Maintiens-le toi dans l'esprit, gaillardement. Je te parle comme parlerait ton père, au moment où tu vas être père encore.
— Vous êtes bon et juste.
— J'ai pour toi grande affection.
— Je veux donc la mériter toujours, Mais qu’est-il de neuf, dans Palma ?
— Rien, en fait. Quand y rentreras-tu, assapgi, dans ta maison natale ?
— Bientôt. Dès que mon prince, moins irrité, m'appellera.
— J'ai su, hier, qu'il te réclamerait avant peu. Tu as mieux que son estime. Tes fautes l’ont affligé plus qu’offensé.
— Dieu le conserve en sa sainte garde. :
— Je l implore aussi pour toi, fils d’un digne homme que j'aimais bien. Rentre à Palma où ton devoir te réclame, où t’attendent tes amis, où tes ennemis ne te souhaiteront plus nuisance.
— En avais-je donc ?
— Comptes-tu pour peu ceux dont tü pris les femmes ?
Ramôn riait. |
— Îls ne furent jamais bien redoutables. Un seul, Castello... mais il est parti et. aujourd’hui.
sa femme est loin de ma pensée.
— Est-ce vrai ?
— Si je ferme les yeux, je ne la vois plus que comme une médaille antique.
— Ainsi, je puis t’apprendre la nouvelle que je retenais…
— Une nouvelle ?
— Ambrosia est revenue. i
— Elle ! |
— Ne t’émeus point.
— Je m'en défends ! Revenue ! Et lui ?
— Mort à Gênes. |
— Elle est dans son palais ?
— Et n’en veut sortir, depuis deux semaines, que pour se rendre à l’église. C’est une sainte créature. Le roi Jayme l’a fait prier à la cour. Elle a décliné l’honneur d’y paraître. Adieu, petit, je bénis ton second enfant.
Sanche de Clot descendait l’étroit perron.
Ramén, la gorge serrée, le regardait enfourcher aisément son cheval, sans l’aide de son écuyer. Les deux hommes échangèrent un dernier salut, et une étincelle jaillit de la pierre sous les fers de la mon-
ture.
Un instant, pressant la médaille « ambrosienne » :
contre son front, Lull S’attarda, dans la nuit calme,
sur les marches. Le criminel génie était là, invisible, tentateur. Îl y eut un hennissement dans l'écurie. Le démon ordonnait : « Qu’attends-tu ? » Le malheureux, obsédé, répondait « Non », Et le
hennissement se fit entendre une seconde fois
« N'hésite donc point ! » intimait la voix tenace.
Le Sénéchal tournait la tête vers Bianca, vers l’en-
ant. L'or, rongé par une longue usure, lui brûlait les doigts. |
Et, au milieu du silence, un cri monta au ciel. Le Sénéchal tomba à genoux : « Seigneur Dieu, protégez-moi ». Maintenant, la maison était muette comme un tombeau : « Armez-moi contre ma faiblesse ». Des pas accouraient dans la galerie. Des voix de femmes disaient, répétaient : « C’est une fille... une fille ! Où est le maître ? »
Alors Ramôn Lull se redressa, se rua dans la cour. Déjà, il sellait le cheval, l’entrafnait jusqu’à la barrière et le porche, suppliait les étoiles, implorait les anges, faisait trois pas vers le logis en se maudissant, revenait près de l’animal en grinçant des dents...
On l’appelait…
ÏI1 saisit la crinière, chercha l’étrier…
Sur la route de Palma, un cavalier fou galopait.…