CINQUIEME EPISODE
« … plac & Jesu Christ — per sa gran pielut ques presentenc a mi-<inc vets crucificat — per ço quel remermbrés en fos enamorat — et que eu (jo) procurés com ell fos ben preicat — per tot lo mon... »
« Il plut à Jésus-Christ — par sa grande bonté, qu'il se présentât à moi, — cinq fois crucifié — pour que son souvenir en soit aimé — et pour que je m'efforce en sorte qu'il sait bien préché, — par tout le monde. »
(Ramôn Luz : Desconort, 2.)
Dans l’après-midi de ce jour si mémorable, Ramén Lull eut la vaillance de se rendre au palais, d’y subir sans sourciller les risées des femmes, les reproches des hommes. Mais le courage lui manqua pour aller saluer son roi. Devant les sourires, il baissait le front. Sous le blâme, il se taisait. On commenta davantage l’humilité de son attitude que l'horreur de sa faute. A l’heure du crépuscule, il s’en fut, par une porte dérobée, et non loin de chez lui, sous la porte de l’Almudaina, il vit la Vierge qui
Soutenait et tendait vers lui l’Enfant-Dieu. Tout le
temps que dura l’apparition, il la contempla, silencieux, et quand elle s’effaça contre le mur, il soupira : « Madame, croyez à mon repentir. » Et une Voix céleste répondit à la sienne : « Un jour, Saint Mellon, archevêque de Rouen, était à l’autel; on vit briller au-dessus de sa tête un globe de feu plus lumineux que le soleil (1). »
— J'irai me confesser demain, promit-il, et dans l’église où j'ai fait scandale.
Sitôt' au logis, il refusa le souper, s’enferma,
déchira ses essais poétiques. Et il suppliait : « Mon
Dieu, daignez accueillir ma prière », lorsque le Christ se forma devant ses yeux à la place habituelle, sur la courtepointe du lit. Le coupable, au grand Juge,. réitéra sa promesse : « Je vois bien que l'être m'a été accordé pour que je vous serve. Désormais, j'honorerai Dieu et vous-même. Enfoncé dans la fange de maint pêché, juste objet de votre colère,
(1) En 1502, au souvenir de l’apparition de la Vierge et de l'Enfant à Ramôn Lulil, le Sénat de Mayorque mit au concours, entre poêtes, le texte d'une inscription qui devait être apposée dans l'église Saint-François-de-Palma. La cérémonie eut lieu le 15 mai, le premier prix ayant été attribué à R.-D. Francisco Prats, pour le double quatrain suivant :
sAparechli, per donarli confort
en s0s traballs la sobre Saneta Maria Dome, y Deu, y ab alegre cara
ly dix: Mira, vet mon fill quet aport Infant petit, y ell besa lo peu.
O Visio de molt gran excellencia !
Mostras infant la infinida potencia
e confirmas aquell en lo vot seu.
(Lui apparut, pour Ini donner réconfort en ses travaux, Madame Sainte Marie et Dieu, et en termes allègres, lui dit: « Regarde, vois mon fils que j'apporte, petit enfant ». 11 lui baisa le pied. O vision de très grande excellence qui montre de l'enfant la puissance infinie et qui la confirme dans votre cœur.)
Seigneur, et vous son divin Fils venu à moi, vous qui réclamez mon amour, j'aurai votre pardon. Plein de douleur et bien contrit, je dirai d’abord mes erreurs au prêtre. Daignez m'’octroyer, ensuite, charité, oraison, dévotion et espérance. »
La Voix descendait d’entre les courtines : « Le jeune cavalier Martin, ayant donné la moitié de son manteau, aperçut, la nuit suivante, Jésus qui disait aux anges : celui-ci, encore catéchumène, m'a couvert de cette étoffe. »
Et, avec un zèle éperdu, Lull surenchérit : « Je donnerai à Dieu tout mon manteau, et mon cœur, et ma chair, et mon âme, et mon sang. »
Puis il passa la nuit en prières, et, aux premières lueurs de l’aube, resta longtemps pensif en lisant la vie de Ramôn Nonnat, confesseur. La Providence, en lui remettant ce récit sous les doigts, lui désignait-elle une mission ? Peut-être. Celui-là était des plus illustres familles catalanes. Le démon l'avait tenté souvent, mais la Vierge le préservait des pièges de l’ennemi. Lorsqu'elle lui eut dit qu’elle le voulait dans l’ordre de la « Mercy », il s'enfuit à Barcelone trouver Pierre de Nolasque et reçut l’habit de ses mains. Lors, il fut envoyé à Alger pour négocier la rédemption des chrétiens captifs. I1 y fit de fréquentes conversions des Mahométans, et, pour punition, eut les lèvres percées d’un cadenas par les Infidèles. De ce saint homme, mort depuis vingt-deux ans, le 31 août de 1240, bien des églises s’étaient disputé le corps, le regardant comme une relique très précieuse.
Le Sénéchal pensait, le front dans les mains : « Les gens de Mahomet restent à vaincre et à convaincre. Onze mille Sarrasins n’ont-ils pas déjà demandé le baptême à un autre Ramôn riche de
sainteté : Ramôn de Penyafort, que j'irai visiter pour lui prendre conseil? Ne puis-je devenir procurateur de Jésus-Christ ? Je n’entends point la langue arabique ? Mais Dieu me servira pour l’apprendre. » 3
… Au retour du confessionnal, Lull, allégé d’un mortel fardeau, fit apprêter son cheval. Il irait à Manacor s’incliner devant dame Bianca et presser ses enfants contre son cœur. Avec eux, il reviendrait dans la ville, se mortifier, distribuer des aumônes, caresser les pauvres, recevoir, méditer et môûrir en son âme les ordres du ciel ? Puis, à la grâce de Dieu, par les voies que lui désignerait le Tout-Puissant, il suivrait, jusqu’à la mort, son libérateur et inaltérable destin.
En octobre de cette même année, celui qui avait été le prisonnier du diable comprit qu’une à une, ses coupables chaînes étaient tombées à ses pieds. À grande patience et persévérance, tirant sur tant d’attaches rivées à son cœur et à son âme, il achevait l'œuvre de son affranchissement. Un dernier maillon sautait : celui de douter d’être indigne du service de Dieu. De la poussière de l’ancien homme sortait, confiant, l’homme nouveau. La ferveur et la pénitencé, la volonté de purification et la contrition sincère, chassaient peu à peu, de lui, l’agitation et l’angoisse, et, plus humble d’heure en heure, il se savait plus brave pour mener à terme la vaste entreprise de propager la foi chez les mécréants et de mourir pour elle si Dieu l’exigeait. |
Un tel et si généreux projet s’était, aux premiers jours, trouvé contrarié par le sentiment d’un autre
devoir. N'’aurait-il donc rendu un époux à sa femme, un père à ses enfants que pour les fuir aussitôt ? Bianca l’implorait, attestait que l’ordre d’En-haut n’imposait point, au pécheur converti, la désertion de son foyer. Il répondait en ouvrant sous ses yeux un livre hérité de son père et où, non sans fantaisie, un géographe avait configuré, au sud de la « Mer entre les terres », les pays hérétiques. Le roi, qui l’admirait après l’avoir tant blâmé, refusait de le laisser se démettre de ses charges. Durant tout l’été, il lutta. Pénibles combats : une femme en pleurs, le lien de chers petits bras autour du col, l’amicale requête d’un bon prince, tout désunir, tout repousser de l’honnête amour et de la fraternelle amitié ! Parfois, hésitant entre la route et le sentier, entre le bonheur familial et l’aventure évangélique, il pleurait près du berceau de Magdalena, en tenant par la main son fils Domingo et en regardant sa compagne à genoux devant lui. « Voix douces et bénies, soupirait-il, seriez-vous donc si fortes que vous sauriez me retenir ! » Mais une autre Voix s'élevait en lui : « O amants, si vous désirez du feu, accourez jusqu’à mon cœur et allumez-y vos lampes. Si vous désirez les joies du véritable amour, venez les goûter sur mon sein; si vous recherchez de l’eau, penchez-vous sur la fontaine de mes yeux d’où ruissellent mes pleurs. »
Alors, il se décidait à prendre le bâton et à s’en aller, un soir, sous les étoiles.
Après bien des douloureux débats, il put mettre en ordre ses affaires domestiques, obtenir, sous son toit, l’affreux consentement de s’en éloigner, remettre à son roi ses honneurs et ses fonctions. Quand tout fut terminé, il attacha un long regard à l’azur du ciel, puis considéra la mer où il était
venu, chantant et riant, contant des histoires folles, et qu’il allait retraverser en laissant au divin Pilote le soin de tenir le gouvernail.
C'était le jour où l’on portait à sa sépulture la belle Ambrosia de Castello. Au passage du cortège, il s'agenouilla dans la rue et demanda un suprême pardon à la sainte qu’il avait offensée. Puis, pour prier encore, il entra dans une église. On y prêchait sur la vie de Saint François. Dans l’ombre d’un pilier, il écouta l’opportune leçon que le ciel lui proposait encore. À Assise, le futur fondateur de. l’ordre franciscain naïssait avec un cœur si charitable qu'il ne pourrait jamais refuser l’aumône à aucun pauvre. Etant en oraison dans le sanctuaire du martyr Damien, qui tombait en ruines, il entendit une Voix lui commander d’en réparer les murs. Son
père, craignant qu'il n’épuisât sa fortune, s’y
opposa. Mais François, armé d’un zèle pieux, déclara qu’il renonçait aux liens du sang, au droit d’héritier, pour n’avoir plus d’autre occupation que celle de célébrer le Seigneur. Son sacrifice lui attira mille bénédictions. Non seulement il restaura Saint- Damien, mais Notre-Dame-des-Anges, dite de la Portioncule. Il avait vingt-cinq ans lorsqu'il s’écarta du monde. En travaillant à son salut, il conçut le désir d’en faire connaître l’importance à ses frères, prêcha publiquement la pénitence, s’adjoignit des disciples, et jusqu’à douze, animés du même esprit. Leurs prédications portaient des fruits merveilleux. D'autres, en nombre, venaient à lui. Il leur dressa une règle, la fit approuver du pape Innocent III. Chaque ville bientôt voulait avoir des maisons de l’ordre. Au premier chapitre tenu à Assise se rassem-
-blèrent cinq mille religieux. Epris du martyre,
François passa chez les Sarrasins, en Egypte et
en Syrie, puis, revenu au mont Alverne, il n’y vécut plus que dans la méditation. Ayant eu révélation de sa mort, il s’y prépara avec une ferveur inconcevable. Elle arriva le 4 d'Octobre 1226.
— Dans une si belle carrière, ne reconnaît-on pas la main toute puissante de Dieu ? songeait Ramôn Lull. « Seigneur qui, dans la personne de Saint François, rappelé à vous il y a trente-sept ans, avez voulu nous donner les preuves les plus authentiques de Votre Providence, faites par son intercession que nous imitions son détachement des biens terrestres et son attachement à votre Sainte Loi ! »
Ce 4 octobre 1262, celui qui avait été le Sénéchal de Mayorque rentra en hâte dans la maison de son père, baisa son épouse au front, bénit ses enfants, donna l’accolade à son serviteur Francesch, descendit au palais décerner un dernier hommage à son souverain, puis, d’un pas égal, sans retourner la tête, s’avanca sur le port où un bateau allait prendre le large. Debout à l'arrière, il vit Palma et l’île fondre dans les brumes dorées de l’horizon. Et puis, quand il ne découvrit plus que la calme étendue des eaux, il se porta à l’avant. La lune, immense hostie, montait au ciel. Son éclat, doublé dans les flots, traçait sur la mer une longue épée d'argent dont la lame ondulait, comme celle de l’archange. Le navire s’élançait au milieu de cet éclatant et magnifique chemin de lumière, et Ramén Lull, les mains jointes, le front offert à la brise, priait : « Quiconque cherchait à voir un homme en qui il n’y eût que trahison, fausseté et vileté n’avait qu'à s'approcher de moi : j'étais plus riche de fautes que de biens. Que le corps d’un homme puisse contenir autant de méchanceté, cela reste un prodige affreux. Aussi bien un tissu se pénètre d’ambre ou
de musc et en garde la substance odorante, tout
de même, ma chair, Ô Seigneur, conservait l’infection des immondices qui croupissaient- en elle et des misérables œuvres où je m’appliquai dans ce temps. Cette nuit encore, Seigneur, ma pauvre âme se sent malade et j’y vois toujours ouvertes les plaies des sept péchés capitaux qui s’abattirent sur elle pour la molester, l’enlaidir et la désordonner. Elle souffre pour avoir repoussé le baume des Dix Commandements et la voilà si dolente, mon Dieu, que je vous supplie d’être son médecin et de vous tenir à son côté. Je ne puis croire qu’il soit au monde un seul péché habile à maîtriser la création en sa sujétion, tel que le péché luxurieux. Il est malin jusqu’à courir et se répandre dans l’univers entier. Il s’attacha tellement à mes pas qu’il me domina tout. Je ne fus vaincu et traîné en servitude par nul autre péché pis que celui-là. Son impureté me souilla si complètement, Ô mon Dieu, que bientôt j'allais désespérer de Ta radieuse Gloire, tant il me semblait qu’un être aussi entaché, aussi corrompu que moi, était devenu, pour l'éternité, indigne de se présenter à Ton Regard. Par grâce, ce qui me retint de perdre confiance, fut Ta Miséricorde si douce et si infinie qu’elle sait purifier les cœurs les plus fétides et guérir toutes les pestes de l’âmel »