SIXIEME EPISODE
Anàs en a la sgleya de sent Jacme e a nostra dona de rocatallada et a diversos locs sants.
(Il fut à l'église de Saint-Jean de Compostelle), à Notre-Dame-de-Rochetaillée, et à divers lieux saints.)
(Ramôn Luz, Vida Coetania.)
Le nomade à la longue barbe sait maintenant tout ce que Dieu réclame de lui. Pendant plus de deux ans et demi, il a vécu de la charité des hommes, erré par le monde sur le petit cheval qu'il . avait choisi dans ses écuries et fait embarquer à son départ, puis cheminé à pied pour ajouter à sa vie humble et repentie. Il a dormi dans cent monastères, et sous la bénédiction des astres, et dans des grottes naturelles, et sur la terre dure, sans abri, en dépit du vent, du froid, du chaud, et de la tempête. Il a médité dans des creux d’arbres, sur des cimes neigeuses et dans de brûlantes vallées.
Il a refusé les bons vêtements pour se vêtir de hardes, en disant : « Vous me voyez sous un drap percé de trous, mais l’amour le plus beau enveloppe mon cœur dans de bienheureuses pensées, et toute ma chair est habillée d’une tunique de larmes, de pieux soupirs et de passions pures. » Lorsqu'on l’invitait à imiter les saints pélerins qui s’en vont de compagnie, il répondait en montrant devant lui la libre étendue : « Ma fidélité à Dieu me conduit par la main et me dirige jusqu’à la patrie où il n’est à craindre ni ténèbres ni embüûches. » Souvent, sur la route, il avait désapprouvé les cavaliers qui voyageaient en grand équipage; il leur conseillait de laisser là une magnifique monture. Il s’était écarté des villes, ne les approchant et n’y pénétrant, par force de nécessité, qu’à regret. Et, parcourant vingt pays, il avait blâmé bien des maîtres instruits en diverses sciences, parmi lesquelles la philosophie, car tout en connaissant la vérité, ils la détenaient jalousement en eux et pour eux, plutôt que de la répartir à ceux qui ne savent rien, et qui cherchent.
Maintenant, il revenait prendre haleine sur la terre natale de ses pères. En ce beau jour de février 1265, il considérait, au-dessous de lui, Barcelone la trop charmante et la trop folle. Assis sur un quartier de roc, à la plus haute pente de Montjuich, il reconnaissait, quartier par quartier, cette décevante cité où, dans le temps de sa lamentable jeunesse, il avait respiré, en de si perfides jardins, la rose mortelle du péché. Son premier protecteur, Jayme, l’ami de son père, régnait toujours dans ce palais dont les architectures se massaient là-bas, assez perceptibles à la vue, sous un joyeux soleil, pour que l’ancien page pût discerner, au-dessus des .colonnades de la grand’cour, la fenêtre d’où il
égrenait des trilles de cithare vers les hardies pécheresses qui, de leurs balcons, convoitaient son baiser et provoquaient son désir. Depuis dix-neuf mois, le prince Alonso, qui avait été son compagnon d'enfance, et à qui étaient promis le royaume d’Aragon avec celui de Valence, était descendu au tombeau. Don Pedro aurait donc un jour l’Aragon, Valence et le Comté de Barcelone, Jayme de Palma conservant les Baléares, Montpellier, le Roussillon et la Cerdagne. Son frère, peut-être, joindrait à sa belle couronne la Sicile, puisqu'il avait pris pour femme Costanza, fille de Manfred, roi à Syracuse. Présentement, Jayme [*, — et Lull venait d’en être informé par la rumeur publique, — préparait une assemblée des Cortès catalane et aragonaise, pour assembler des subsides et des forces et courir porter aide à Aionso de Castille contre qui les Maures d’Andalousie s'étaient révoltés. | Préoccupations et soucis d’ici-bas ! Grandeur et fragilité des royaumes ! Combats et massacres, victoires et défaites, ascensions et déclins de la gloire ! Terribles jeux des princes et des peuples, vaine agitation dans Îles camps et les cours ! La seule bataille pour Dieu restait plus louable et plus urgente ! Tant d’armes heurtées sur les fronts et contre les poitrines des chrétiens ne se retourneraientelles point un matin, et toutes ensemble, sur l'hérésie de Mahomet ? Assurer les bergers royaux que chaque brebis de leur troupeau est précieuse, les convaincre que toute goutte de sang, en une créature baptisée, vaut d’être épargnée, les amener à concevoir que la vraie guerre s’appelle croisade, fondre
en une armée, véhémente comme la mer, toutes les
légions ennemies et les pousser, aux cris de : « Jésus, Jésus ! » sur la tourbe des mécréants, haute
mission pour un sérviteur du Christ, incomparable sanctification du Glaive, du Globe et de la Main de Justicé ! La plus enviable des places fortes n’était que bourgade au regard de Jérusalem et le plus riche butin comptait comme néant près d’un petit caillou ramassé dans le Jardin des Oliviers.
Eclatantes certitudes que la Chrétienté n'avait pas su mesurér encore dans leur merveilleuse étendue ! Pierte l’Ermite et Gautier Sans-Avoir, Godefroi de Bouillon, dans Nicée, Tarse, Antioche et Jérusalém ; Bernard, Conrad III, Louis VII, devant Damas; Guillaume de Tyr et Saladin, aux Saints Lieux; Barbérousse, Philippe-Auguste, Richard Cœur-de-Lion, en Cilicie et à Saint-Jean-d’Acre; Foulques ét Baudouin IX, vainqueur dans Constantinople ; Jean de Brienne et André IT en Egypte; Frédéric II terrorisant le sultan Malek-Kamel; Louis IX, humilié à Damiette et à Mansourah, avaient indiqué à la Foi son emploi le plus digne, mais les chèvres des égarés de l’Alkoran broutaient encore sur les versants du Golgotha.
Si la force ne pouvait, peut-être saurait la douceur. Avancer par elle les Musulmans jusqu’à la vraie confession, était-ce une œuvre insurmontable ?
Qué dés hommes de Dieu, des moines libres, des
Errants; s’élancent pleins de zèle, jusqu'aux rivages de l'erreur, qu’ils y prêchent, qu’ils y enseignent en Barbarie, et bien des âmes déjà seraient sauvées. « À voyager dans ces contrées perdues pour Dieu, se souvenait Ramôén Lull, j'ai compris que l’on n’y sème pas toujours, en terre inféconde, la Parole de vérité, au nom de la Puissance, de la Majesté et de la Sagesse célestes. Cela, je l’irai dire au vénérable Ramôén de Penyafort, qui demeure non loin d’ici, qui doit avoir quatre-vingt-dix ans.bientôt, qui
fut confesseur du roi, qui est, en Espagne, général de l’ordre de Saint-Dominique, et dont les conseils me seront salutaires. Allons, de ce pas, prier près de lui, et lui demander l'intelligence et le génie pour servir le mieux et sans délai à l’achèvement des desseins du Créateur. »
Lull ramassait son bâton, descendait vers la ville par les sentiers de la montagne. Inconnu et méconnaissable, il traversa les rues et les avenues, contourna le palais, remonta une rude pente, en tournant le dos à la mer. Une fois seulement, il s’enquit de la bonne route. Un instinct le guidait avec sûreté jusqu’à celui qui lui montrerait la Voie de l’action efficace.
L’auguste personnage habitait une simple demeure, où il accueillit le pélerin avec une grande bonté. Pourtant, dès les premiers mots, il opposa un imperceptible froncement de sourcils et un sourire sceptique aux ambitions du voyageur. Conquérir l’Islam ? Belle mission, à coup sûr, mais par quelles armes ?
— Méditez diligemment, mon fils, et me dites si vous les possédez.
— J'ai parcouru bien des terres et y ai recueilli beaucoup de courage, et j’y ai fait aussi des convertis.
— J'entends. Dieu vous en sait gré. Cependant, aux gens de l'Arabie, comment leur parlez-vous ?
— Un peu de leur langage et, par la chaleur du mien. Au reste, là-bas, j’ai déterminé un esclave, qu'un riche néophyte me donna, à me suivre. Ali me communique chaque jour la pratique de ce dur parler qu’emploient ceux dont je ferai, un à un, des enfants du seul Dieu.
— Ii est généreux de le vouloir, consentit de Penyafort, en regardant, par la fenêtre ouverte, le
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jeune Ali qui, patient et docile, accroupi près de la fontaine, dans la cour, s’abîmait en un long rêve d'Orient, en écoutant la chanson de l’eau. Mais celui-ci, l’avez-vous converti ?
— Point encore. Je le garde pour mon maître, bien qu’il soit mon serviteur; mais quand je lirai l’Afkoran aussi bien que lui, je lui désignerai un maître plus haut, rien moins que Notre divin Seigneur. |
Le religieux réfléchit un instant, puis :
— Où fûtes-vous, mon fils, pour vos premiers pélerinages ? dit-il.
Lull redressait le buste, portait la main à son cœur comme pour en retenir les battements au souvenir des jours heureux où, de loin, il avait entendu frissonner les cloches, en tant de saintes maisons qui, depuis des semaines et des mois,. faisaient l’objet de ses fatigues.
— Et d’abord rappela-t-il, avec une pointe d’exaltation, je m'en fus à San Juan de Compostilla, en Galicie, où je commençai à demander au ciel la clé de mes actes à venir. Je m’y évertuai à bien prier pour que me fussent fixées des étapes profitables à ma sincère ardeur. |
— Et sitôt que vous quittâtes ce pélerinage bien choisi par votre cœur... ? |
— Je m'en fus, de retour sur mes traces, vers la Catalogne même, et me retirai un long temps dans les solitudes du Montserrat.
— La Vierge noire que sculpta Saint Luc vous y conseilla ?
— Je la regardai tendrement dans les yeux et
quand je me relevai, après avoir touché la dalle de
mon front, je savais qu’il me fallait retraverser la mer, pour joindre Rome, et m’en aller me prosterner
devant les tombeaux de Saint Pierre et de Saint Paul.
— Dieu consentit…. ?
— [1 voulut. Le maître d’un vaisseau me reçut comme un frère. J'aidai les mariniers et, quant au reste, je sollicitai la Providence de nous éviter la tempête. Nous touchâmes aux rives de l'Est sans avoir en rien souffert des éléments et je me portai jusqu’à la Ville des villes, en louant Dieu.
— Approchâtes-vous Je Saint Pontife Urbain IV ?
— Je me jugeai indigne de porter la vue sur l'héritier de Saint-Pierre. Hors les murs, et pendant mon séjour, ou peu s’en faut, je vécus dans un couvent avec des frères de l’ordre bénédictin, Tels connaissaient l’Orient et m’engagèrent à y partir. Je n’osais, par crainte de trop hâter, pour un pécheur encore tout embourbé dans ses récentes hontes, le bonheur de fouler le sol où notre Sauveur avait marché pieds nus. Enfin, je me mis en route.
— Et lorsque vous fûtes aux Saints-Lieux ?.….
— Mon père, quelle élcquence conviendrait à exposer ma Joie ! Je ne puis fermer les yeux en pensant à Jérusalem, sans que les larmes ne commencent à gonfler mes paupières. Là, je me pris à parler aux Juifs, à parler aux Sarrasins, et j’eus bien des récompenses en touchant leurs âmes, ne fût-ce qu’à leur laisser deviner mes exhortations sous les rares paroles que, bien vite, j'avais su interpréter en les écoutant dialoguer, au seuil de leurs mosquées. |
— Convenez-vous qu'à mieux connaître la forme de leur langage et la nature de leur hérésie, vous auriez de beaucoup grossi votre troupeau ?
— Je les aurais menés par milliers baiser le roc où fut plantée la Sainte-Croix.
— C’est donc, mon fils, que j'ai le devoir de vous faire accepter le sage raisonnement que notre Seigneur Jésus-Christ m'’inspire. Îl vous faut retourner à Palma.
— À Palma ?. Je songeais aiîler à Paris étudier les Grammaires ! |
— Ne précipitez rien, je vous le dis, et sachez vous contenir.
— À Palma, père ?
. — Oui, je vous le confirme. Jeune, impétueux, devenu servant de Dieu, vous gardez du Sénéchal une hardiesse, une témérité qu’il faut vaincre. Vous n'avez accompli, en parcourant le monde, qu'un long pélerinage. Le moment est venu de l'étude patiente et sédentaire, de la paisible veillée d'armes avant le vrai combat. Retournez à Mayorque.
Absorbez-vous dans la connaissance du latin, de la langue orientale, dans la théologie, dans l’examen des philosophies profanes et sacrées. Recueillez vos forces, toutes vos forces. Alors seulement vous serez en droit de courir à la bataille. Aujourd’hui, vous n'êtes pas encore prêt. Je sens que vous projetez de regagner les terres infidèles demain. Si vous suiviez votre penchant, vous y gaspilleriez votre vaillance.
— Mon père, je me rembarquerai donc pour l’île qui me vit naître. Je m'y tiendrai tout le temps qu’il faudra pour forger ma pieuse épée. Et quand sa lame sera claire et robuste, je repartirai avec elle. pour aller, de son plat, armer chevaliers de Dieu ceux dont j'ai juré de faire le salut.
— Allez, Ramén Lull, à qui, pour son excellence, tous les péchés un jour seront remis au cen-
tuple, et que le Seigneur, dont la générosité est ineffable, vous conserve toujours en sa sainte tutelle. A la fin du jour, en longeant le havre de Barcelone avec son compagnon Ali, le confiant procurateur du Christ ne s’étonna pas d’apprendre qu’un navire pointerait sa proue vers Palma avant une heure. Et il sut que la Providence veillait sur lui lorsque, ayant été saluer le maître du bord, il s’entendit déclarer : « Je suis vieux, j'ai connu votre père et vous-même en d’autres temps. J aurai grande joie à vous porter de l’autre côté de l’eau. » On partit, sitôt la première étoile. Un monde de pensées accompagnait le champion de la croix. I1 bénissait la prudence de Ramén de Penyafort, considérait le silencieux Ali comme la représentation vivante des innombrables victoires spirituelles qui l’attendaient aux pays mauresques, entendait, dans le frémissement des cordages, la voix de sa compagne Bianca, douce et si saintement résignée, imaginait les jeunes grâces de Domingo et de Magdalena, ses enfants, traçait impatiemment tout un plan de travail pour acquérir la Connaissance, et fusionnant dans le même amour, son Dieu, les multitudes encore ignorées qu’il entraînerait vers lui, l'épouse, le fils, la fille, le savoir de l’esprit qui fait le verbe persuasif, il laissait toute son âme s’élancer vers cette terre de Manacor où il avait, devant une médaille échancrée, décidé son dernier crime et dont il ne voulait plus retenir que l’enseignement des armes parlantes : sur champ d’azur, une main qui étreint un cœur pourpre, ruisselant de péchés, et qui le hausse, pour le laver, jusqu ’aux divines Fontaines.