‹ Le docteur illuminé. RomanChapitre 16 sur 51 · SEPTIEME EPISODE · texte numérisé non relu

SEPTIEME EPISODE

a Lo vostre servidor vos demana fortitudo per tal que sia fortos en les vostres forces a vensre e a apoderar vicis e peccats e aquest mon e sa carn e lo demoni e tota temptacio, e que un luxuria, ni ira ni vanagloria, ni falsetat ni nuil altre vici no aja poder en ell. »

(Votre serviteur vous demande du courage en sorte qu'il soit fort de vos propres forces pour vaincre et se rendre maître des vices et péchés en ce monde, dans sa chair, face au démon et à toute tentation. Que ni la luxure, ni la colère, ni la vaine gloire, ni la fausseté, ni:

ru autre vice n'aient de pouvoir sur ul. ; (Ramén Luzr, Livre des Con-

templations, Chapitre 360,

par. 19.) |

Pendant de longues années, Ramén Lull étudia dans l’île. Parfois, il se retirait sur ses biens de . Pollenza, ou bien à la Caballeria qui avait entendu, jadis, les conseils du vieux chevalier Sanche de Clot. I] lui advenait, aussi, de faire une retraite, sur la cime de la Randa, où l’on est déjà si proche du ciel et d’où l’on aperçoit toute la terre, comme des portes du paradis. Le plus souvent, il habitait Palma. Dans la maison, dona Bianca et les enfants occupaient l’étage. Le père n’y montait jamais. Il s'était réservé les chambres du bas. On ne l’y venait

point troubler et, presque toujours, en silence, respectant la méditation perpétuelle du studieux, un serviteur descendait pour poser près de la porte, une fois chaque jour, quelque frugal repas. Pourtant, certains soirs, la famille se reconstituait, au Jjardin, près du banc incurvé où le compagnon d’armes du roi Jayme avait, autrefois, fait sauter son fils sur ses genoux avant de l’appeler à la notion de tous les devoirs en évoquant les ancêtres et en éclaircissant l’épée. À son fils, à sa petite fille, Lull parlait de Dieu. Leur mère, les mains jointes, regardait, avec une ineffable tendresse, l’époux qui, près d’elle, n’était plus qu’un saint homme. Maintes fois, à ces heures de calme et de silence, sous le ciel léger et dans la fraîcheur des feuillages inclinés, alors que les enfants s’étaient endormis sur la pierre taillée ou dans les bras maternels, il remémorait à Bianca ce qu'avaient été ses premières années à Palma, après son retour inattendu. La risée publique l’accueillait. La belle société, au souvenir de ses erreurs et de ses scandaleuses concupiscences, lui prêtait une nouvelle folie, celle de la mystique après celle de la chair. Vêtu de toile grossière, portant l’habit de pénitence, il allait, pourtant, insensible à l’offense, et servant la cause élue. Tenace, il se portait en tout lieu où l’attendait la raillerie ; il y répandait partout le bon exemple avec la « bonne odeur » de Jésus-Christ. Il confessait la laideur de sa vie passée, ce qu'avait été sa superbe insensée, sa faute mortelle et sa vaine griserie, dans la pompe et la magnificence de la cour. Aux insultes, il répliquait sans aigreur : « Point d’équivoque ! Comme je me donnais à la vie de débauche et d’opprobre, je me donne à la vie de piété et de science. » On riait. Dans le paisible jardin familial, que de fois

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n'avait-il, près de sa sœur spirituelle, évoqué cette

période expiatoire : « Souvenez-vous ! Mondains

remplis de gloriolie, ils ne voulaient qu'être loués et ne savaient que blâmer ma religion. Leurs honneurs et richesses, leurs feintes façons et leurs brillantes couleurs, pour eux, étaient les seuls biens, Je les assurais que tout en est « trépassable », que les richesses tournent en pauvreté et les honneurs en avilissements, que les délices se font douleurs, que les couleurs et les belles façons deviennent putréfaction et puanteur. Ils s’en retournaient à leurs désordres, les mauvais hommes ! Je les recherchais, dans les églises, sur les places, et par les rues, mais ils s’écartaient, car ils n’attendaient de moi que louange de bouche et point amour de cœur. Présomptueux, outrecuidants, ignorants, ils n’ouvraient

:! leurs oreilles qu'aux propos sensuels, ne desser-

raient les lèvres que pour m'accabler d’infamies. J'écoutais tout, en humilité, piété et patience, priant pour que cessent leurs blasphèmes et que leur vienne le véritable entendement. »

À son prince, il avait dit, pour le tenir en. garde contre la flatterie : « Que vaut, pour les rois, les princes et les hauts barons, le mauvais encens de tels mensonges ? Si une fois ils sont loués en face, cent fois ils Sont maudits et insultés en secret. Et si une fois ils sont loués selon la vérité, cent fois ils sont célébrés à tort et contre la justice. » |

Le jeune souverain avait accueilli ces paroles avec émotion. [1 savait que son ancien Sénéchal ne mentait point,

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Avec les ans, l’acrimonie et la méchanceté s'atténuèrent, L'exemple du respect monta du peu-

ple vers les grands. Dans les ruelles marchandes, on s’écartait avec déférence pour laisser place à Messire Lull. Au seuil des échoppes, on aimait qu’il s’arrêtât pour encourager les artisans et leur dispenser quelque enseignement de sainteté. Les chrétiens entraient sur ses pas, dans les églises, lorsqu'il y allait prier et, autour de lui, s’attardaient en oraisons, pour accorder l’aspiration de leur foi à celle d’un homme de si pieux exemple. Avec la confiance de réussir, Ramén s’engageait dans le faubourg où résidait la population mauresque encore partiellement tolérée, et prenait soin de fortifier, pour les rendre ferventes et définitives, des conversions jusqu'alors davantage inspirées par la crainte que par la sincérité. Près de ceux qui avaient été les maîtres de Mayorque asservie au Croissant, il s’instruisait de la langue arabe, ajoutait au vocabulaire que lui livrait, terme à terme, l’ancien esclave Ali, toujours à ses gages. |

On le voyait aussi, et presque quotidiennement, chez les Juifs rassemblés dans le même quartier, aux abords de l’église Sainte-Eulalie. « Pauvres âmes ! » leur disait-il, avec une fraternelle compassion, « il faut loyalement revenir à Celui qui vous pardonne ». Après la conquête, on leur avait intimé l’ordre de quitter le pays et d’aller mourir où ils voudraient, à moins qu’ils ne reconnûssent le vrai Dieu. Mais ils aimaient tant Palma qu'ils étaient entrés dans la confession des nouveaux maîtres, avec, tout au moins, l’apparence du bon vouloir. Ils continuaient leurs métiers d’or et d'argent mais remettaient de larges aumônes aux prêtres qui, chez eux comme ailleurs, venaient quêter à dates fixes. Et ils étaient plus que jamais généreux le jour du Samedi Saint. On leur avait attribué des parrains,

: et le plus souvent de ces parrains mêmes, ils por-

taient le nom précédé de la syllabe Sa, après avoir

‘rejeté leurs patronymes bibliques. Certains, parmi

eux, prenaient la robe, entraient dans les ordres,

: réguliers ou séculiers. Ils se rangeaient au nombre

des meilleurs et des mieux pourvus de bonnes intentions. Mais les autres entretenaient souvent des arrières-pensées. Ce n’était pas sans une tacite répugnance qu’ils suivaient les processions, prenaient rang dans les confréries des porte-cagoules, veillaient de nuit devant les autels lors des grandes fêtes, et faisaient cuire le lard devant leurs portes pour montrer qu’ils n'étaient plus juifs. Beaucoup, rentrés chez eux, avec ce qu’ils tenaient pour un aliment immonde, ne le mangeaient pas et l’abandonnaient à leurs chiens. De même, au matin du Vendredi-

. Saint, tuaient-ils ostensiblement un agneau, comme

il se faisait dans les familles chrétiennes. A l’exemple de tous, ils allaient dès le jeudi, chercher l’animal enrubanné, et, pour afficher leur humilité, le rapportaient au logis, pattes liées, sur leurs épaules.

. Toutefois, le dimanche de Pâques, ils dînaient de

l’agneau en s’efforçant d'oublier qu’il fût essentiellement pascal.

Chez ces Juifs mal repentis, Ramén Lull propageait la vraie parole. Il savait faire couler d’hon-

nêtes larmes en décrivant la Passion du Seigneur

et beaucoup de « Chuilas » hésitants avaient prêté serment entre ses mains, avec une véritable ferveur, disant qu'ils ne connaissaient plus rien d’Israël. Ceux-là, il les conduisait en groupes, sur le chantier de la cathédrale, au-dessus de la mer, et, à l’ombre des piliers naissants, les instruisait encore. Puis il les remettait, dociles et rédlus à servir, aux contremaîtres des ouvriers et, ramassant l’outil, portant

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la pierre, ils travaillaient de bon cœur à la maison de Dieu. Ils ne s’en allaient qu'après l’heure violette du crépuscule en chantant des cantiques, qu’à la sieste, les maçons leur avaient appris. Si, parvenus au pied de la pente, ils entendaient, au loin, la cloche tinter pour la prière du soir, ils se retournaient vers elle et se signaient de la croix, fort dévotemnent.

lrès vite, les progrès de Ramén en la langue latine avaient été sensibles. Il y voyait, à juste raison, un préci ieux appui futur pour la propagande Un moine cistérien lui servait d’instructeur. Maître et disciple se rencontraient chaque jour, soit que l’un se rendît au monastère de Nostra Doûa de la Real, à peu de distance de Palma, soit que l’autre montât jusqu’à la « Ca Lull », avec un Virgile ou un Cicéron sous le bras. La lecon s’achevait toujours par la lecture et le commentaire d’un auteur chrétien. élève se plaisait, plus qu’à tout autre exercice, à déchiffrer le sens des justes invectives que Saint Augustin, dans Hippone, décernait aux hérétiques aryens, Priscillianistes, Origenistes, Manichéens, Donatistes, Pélagiens et semi-Pélagiens. Humblement, il se reconnaissait lui-même dans les écrits où l’éloquent coadjuteur de l’évêque Valère publiait la confession de ses égarements et la rétractation de ses erreurs..Et, resté seul dans sa chambre basse après le départ du moine, l’apprenti latiniste songeait, en manière de méditation édifiante : « On ne sait lequel on doit le plus admirer, de la science prodigieuse ou de la modestie profonde de Saint-Augustin ! Sa science l’a rendu le premier des Docteurs, sa modestie un des plus grands saints. La première sans l’autre faisait un homme réputé, mais il fallait toutes deux pour faire. un personnage exemplaire. Augustin était si persuadé de cette

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1266-1271. = « AD MAJOREM DEI GLORIAM » gi

vérité que, pour prévenir l’orgueil qu’auraient pu que, pour p £ q

‘Jui donner les applaudissements qu'il recevait, il ‘se rappelait toujours ses chutes honteuses dans les ‘ divagations-les plus yrossières et dans le plus abject

libertinage. [1 ne pouvait assez exprimer sa recon-

: naissance pour la bonté miséricordieuse de Jésus- = Christ qui l’avait arraché à ses désordres. Seigneur, qui avez donné à Votre Eglise le saint Docteur

: Augustin, pour l’éclairer et la fortifier, accordez-

fu

: mOi, par son intercession, la soumission de sa foi, . la profondeur de son humilité, et la tendresse de sa dévotion. »

Et lorsqu'il éprouvait le désir d’un grand isole-

: ment, tout en redoutant de se trop éloigner de la : ville, vers Randa et sès hautes solitudes, il s’ache- : minaïit, vers le milieu de la nuit, jusqu’au lieu dit : Miramar que peu à peu il avait pris en affection.

Il eût aimé grouper là, autour de lui, des frères aussi ardents qu’il l'était vers le But parfait, mais il comprenait que l'heure n'avait pas encore sonné.

: Aux premières lueurs de l’aube, il parvenait, seul, P

et harassé, dans ce site enchanteur. Quoiqu’il en

«fût de sa fatigue, il l’oubliait bientôt devant la : splendeur de la terre, de la mer et du ciel. Presque : toujours, les flots étendaient devant lui leur nappe Souriante et paisible. Sur le penchant de la mon-

tagne, un concert d'oiseaux le saluait. Du rocailleux chemin, il voyait à ses pieds s’effondrer toute

: une architecture de roches dont Îles dernières plon-

geaient sous les courtes vagues, dans une eau d’une

; transparence merveilleuse. Au-dessus de lui, le- « Chaos des pierres s’étageait, chargé de verdures

ombreuses que sertissait, tout le long de la crête

y; Sinueuse, un liseré d’or vif. Admirable endroit pour se recueillir et vivre plus près du Créateur. La

senteur des essences les plus diverses y composait un rare encens dans un beau temple de la nature. La mer, sur les promontoires comme dans les criques arrondies, brodait, de son écume, de son azur et de son émeraude, des étoles, des surplis comme ii ne s’en voyait dans aucune église.

Longeant la falaise, Lull repartait, aux heures chaudes, traversait les vignobles en terrasses, et entrait bientôt dans le domaine des plus émouvants oliviers qu’il eût jamais vus au monde. Près de ces arbres noueux et tordus, souventes fois il venait chercher les moyens de faire la meilleure pénitence de ses fautes. C’est qu’il en avait découvert, sous leurs formes et leurs attitudes, tout le sortilège. Si l’on s'était avisé de dévoiler devant lui une femme, et voire la plus belle aux yeux du statuaire et du libertin, il fût resté insensible au spectacle de la chair proposée et, sans même sourciller, eût passé son chemin. Mais, parmi les oliviers, dans les plaines, entre Miramar et ce village de Deya qui conservait son nom africain, les oliviers tentateurs offraient à ses yeux des images telles qu’il y retrouvait, évoquées et quasi-vivantes, de très anciennes visions de pécheresses consentantes, de corps féminins sensuellement offerts, et que son bonheur de saint homme, à cette vue, était de narguer le lascif souvenir, de dominer ses pensées rappelées vers les fièvres d’antan. Dans l’oliveraie, il se portait en tous sens pour y rechercher ces monstruosités végétales, où le tronc et les branches se métamorphosaient en créatures. Ici, c'était, drapée dans une robe que trouaient le genou et la cuisse, une suppliante dont le sein bombé, et dont la tête renversée, les mains tendues, dénonçaient l’épouvante d’être surprise et bientôt vaincue. Ailleurs, un silène antique, tordu et contre-

fait, ployé pour quelque geste obscène; plus loin, deux femmes nues et musclées, accouplées en un étrange enlacement. Et encore, une implorante, à genoux, aux appâts opulents, et qui semblait gémir : « Pourquoi me fuyez-vous ? » Telle autre femme, hideusement, s'était livrée à un gorille qui, d’une large plaie, achevait de lui déchirer le flanc. Tels arbres juxtaposés affectaient l’aspect de pleureuses antiques, les bras tordus sous les lambeaux de leurs voiles. Tel autre était tout à l’image d’une souple vierge qui, d'un geste de grâce coquette, soulèvait Son épaisse chevelure sur ses épaules rondes. Un dernier, renversé par l’âge ou le vent, ressemblait, sur le sol, au corps d’une possédée d’amour, reposant sur la tête et les talons, les reins arqués, les doigts crispés, en une frénésie d’enfer.

Que ces fantômes du passé se redressent ainsi devant lui, dans la fauve clarté du soleil ou sous les rayons de la lune argentée, Luill se sentait, au milieu d’eux, revêtu d’une sainteté désormais inébranlable. Aussi, à demander aux oliviers de le servir dans lépreuve de la tentation et du péché mortel, 1l sortait du champ satanique plus vaillant en son cœur et plus attaché à son œuvre de pur amour. Et il revenait vers la ville et sa mission, joyeux, tantôt chantant des hymnes dans la nuit, tantôt clamant dans le vaste silence : « Roi des Rois, Seigneur des Seigneurs ! Mon seul amour ! Votre ‘serviteur Vous demande du courage en sorte qu’il soit fait de. Vos propres forces pour vaincre et se rendré maître des vices et péchés en ce monde, dans sa chair, face au démon et à toute tentation, que ni la luxure, ni la colère, ni la vaine gloire, ni la fausseté, ni aucun autre vice n’aient de pouvoir sur lui. » .

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