HUITIEME EPISODE
« Car aur e argent, tresor es qui poc val, segons veritat : mas tresor de verus aquell es tresor molt noble e molt
On. »
(Car l'or et l'argent, c'est un trésor qui vaut peu, en vérité : Trésor de verfus vaut mieux, lequel est trésor fort noble et très bon.) |
(Ramôn Luz, Livre des Contemplations, (Chapitre 34, par. 29.)
En 1271, pendant le printemps, un matin ensoleillé, Ramôn Lull avait poussé jusqu’à la fenêtre, dans sa maison de Palma, un meuble dont il se proposait d’explorer les tiroirs pour y mettre de l’ordre et y détruire des documents et souvenirs désormais sans valeur, lorsqu’à ses pieds tomba, : sonore sur le dallage, une fine chaîne de fer où était attachée une médaille d’or. S'inclinant, il reconnut Sans pâlir le profil d'Ambrosia de Castello. Alors, il ploya plus complètement les genoux et, longtemps, pria pour l’âme de cette femme. A ce spectacle, le musulman Ali, qui entrait sur la
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pointe des orteils, lança son bonnet en l'air, le rattrapa prestement et sans bruit, puis s’éclipsa après avoir simulé le geste de cracher dans Îa direction de son maître. Son oraison terminée, celui-ci se relevait enfin, ramassait le triste emblême de ses derniers déportements, l’insérait avec soin dans sa ceinture, et s’en allait, songeur, par la ville, jusqu’au cimetière. Là, il retrouvait sans peine la tombe de la malheureuse Gênoise. Seul avec les morts et les anges, il pria encore, le cœur serré à la pensée que, par sa conduite infâme, il avait ajouté aux souffrances de celle qui dormait en ce lieu, attendant l’aurore de la résurrection, le relèvement de son corps dans la toute-pureté.
Et puis, il attira la médaille et la chaîne. Sans y porter la vue, il exposa, dans sa paume ouverte, le disque d’or à la clarté du ciel radieux. Pour la dernière fois, avant que d’autres hommes, indifférents, l’exhument et la ramènent à la lumière pour s’en composer une vaine parure, Ambrosia voyait le firmament et le soleil. Elle en recevait une suprême chaleur, une nouvelle apparence de vie. Et ce n’était point tant cette image qu’avec une piété lyrique Lull haussait vers les sphères du repos et de la paix, que son cœur, son pauvre cœur, où plus d’une cicatrice attestait encore d’un cancer lentement et miraculeusement guéri. Des larmes roulaient sur les joues amaigries de cet homme qui, revenu d’un monde d’aberrations, s’efforçait à conquérir un monde de sagesse. Il implorait : « Seigneur Dieu, illuminez-moi. Tenez-moi dans votre main comme une misérable médaille qui eût pu être d’un métal précieux et qui s’est volontairement souillée de toutes les lèpres pour se muer en le plomb le plus vil. Accordez-moi, à la fin, près de
Votre cœur, l’éclat que vous consentez à cette antique monnaie; la terre nous l’a rendue et la terre va la reprendre. Donnez-moi, pour Vous plaire, le poli et le brillant de l’or au jour où, descendant au tombeau, j’en ressortirai dans l'instant, afin que Vous pesiez, en Votre divine balance, mon mérite et mon prix. »
Ayant dit, à l'emplacement où gisait le cœur de la vertueuse offensée, avec ses ongles il fouilla profondément le sol, car nulle pierre n’avait été couchée sur les restes mortels d’Ambrosia. Et lorsqu'il estima avoir suffisamment creusé ce sépulcre où il allait ensevelir un autre cœur, celui du pécheur maudit et réprouvé, il y déposa la médaille et la chaîne, puis referma la tombe minuscule remplie d’un univers de hontes et de vilenies. Dans les arbres, tout à l’entour, les oiseaux chantaient joyeusement pour les funérailles du Ramén Lull qui était mort et promettaient au vivant toutes les bénédictions du Très-Haut.
C’est dans une rue montante, débouchant presque devant sa maison, que le damné délivré du mal rencontra l’un de ses voisins, dont il connaissait de longue date la sûre honnêteté et la piété de bon aloi. Ils se saluaient alors avec une déférence réciproque, lorsque le passant, se rapprochant, dit d’une voix presque basse et sur un ton retenu :
— Messire, j'ai grand’peine à parler en mal de quelqu'un qui vit sous votre toit. Néanmoins, j'y suis forcé par le respect que j’ai pour tout ce qui est de la religion, et, plus encore, par mon
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