‹ Le docteur illuminé. RomanChapitre 18 sur 51 · TERRE LS · texte numérisé non relu

TERRE LS

amour pour Dieu le père, pour son divin Fils et Notre-Dame la Sainte Vierge Marie.

Lull s’arrêtait, et regardant son interlocuteur dans les yeux, invitait :

— Ouvrez-moi tout votre cœur.

.. — À regret, mais par devoir, je le ferai donc. Je m’en suis retenu longtemps.

— Parlez, et vous me ferez honneur et plaisir.

— I] faut, en vérité, que je vous informe du grand péché qu’un malheureux renouvelle à toute heure, chez vous : ce garçon que vous avez ramené d'Arabie et qui, sans vergogne, tire fierté d’être mécréant.

— Que fait-il ?

— Ï] n’est point d'occasion qu’il n'utilise pour offenser le saint nom du Seigneur. On l'entend blasphémer de mille odieuses manières tout le temps que vous n'êtes pas au logis. Par-dessus le mur du jardin, ses injures à ce que nous adorons et vénérons atteignent fréquemment nos oreilles. Moi et Îles miens en restons scandalisés.

— Personne de ma famille ou des serviteurs ne m’en a encore averti. | .

— C’est qu’on n’ose sans doute, et que l'on craint cet hérétique. | | |

— I] n’est pas à craindre. |

— Dieu le sait ! Ces gens d’Islam sont perfides et mauvais. Qui pourrait présumer de leurs méchantes intentions ? |

— Je ne redoute rien d’Ali. De fait, c’est encore un infidèle. Mais je le conduis pas à pas vers la vérité. Je m'étonne qu’il vous ait blessé par ses propos. |

— Cela fut pourtant, et non point une fois.

— Ainsi j'y mettrai ordre, et aujourd’hui

même. Je vous sais toute droiture et ami de la vérité. Mon grand merci pour m'’avoir instruit. Je corrigerai avec douceur ce malheureux et vous ne souffrirez plus de son voisinage.

— Le ciel vous aide, Messire !

L’hommie éloigné, Lull se mit un instant à l'ombre sous les arcades et réfléchit. Etait-il possible que l’Africain menât, près de lui, un si double jeu qu’il se montrât, en apparence, dispos à écouter les conseils chrétiens de son maître et que, par ailleurs, il profanât les noms et les choses les plus augustes ? Cet être, de caractère si doux, cachaïit-il un autre personnage, secrètement attaché à l’erreur koranique ? « Avec lui, j'ai beaucoup appris. Je lui dois de pouvoir, aujourd’hui, lire, écrire et parler la langue de ses coreligionnaires. En cette langue même, n'’ai-je point composé les premiers chapitres de mon Libre de Contemplacié en Deu ? J'aurai pour lui des égards au souvenir de ce que j'ai tiré de lui. Mais il n’ignorera pas, s’il m'en fait la confession, que son insolence pour notre foi est bien coupable et qu’il y doit mettre fin. »

En traversant la place, Messire Ramén cédait à un doute amer : « Oserait-tl me tenir tête ? N’est-il pas des âmes mal façonnées qui se redressent plutôt que de s’humilier sous le reproche ? Je n’en suis que trop certain, hélas ! L'homme apprivoise les passereaux et les dresse sans les frapper ni leur imposer aucune punition; mais en leur tendant ce qui leur plaît, il les discipline tout comme il veut. Il n’en fut pas de même pour moi, car, pour me modeler et me dompter, point ne suffirent le fouet ni les contraintes, ni les plaisirs, ni les exhortations, ni aucun des artifices et affectueuses ruses que l’on essayait avec moi... Allons, je briderai l’intempé-

rance de ce pécheur par la seule raison et la seule amitié. »

Lorsqu'il entra dans sa chambre d’étude et de méditation, le maître surprit Ali qui, dans l’embrasure de la fenêtre, et fort absorbé par cette distraction, un coude sur l’abaque de bois, la lèvre retroussée par un sourire moqueur, feuilletait un très ancien et très vénérable manuscrit aux marges richement enluminées. Visiblement, l’Africain raillait ces admirables représentations de saints épisodes où la vie de Jésus-Christ avait, trois siècles plus tôt, été interprétée par un moine artiste. Sur une grande planche rehaussée d’or vif et que, de loin, Lull reconnut être celle de la Crucifixion, d’un doigt crochu, l’Infidèle martelait des coups secs, à la place même qüi s'empourprait du sang du Sauveur. Enfin, il releva la tête et vit devant lui le chrétien, immobile et sévère, qui le regardait.

Sans préambule, l'accusation tombait sur la tête rasée :

.. — On m'’apprend que tu profanes l’adorable nom du vrai Dieu.

— Qui dit cela ?

— Un homme de bien, inquiet de ton salut.

— Je ne profane pas le nom du vrai Dieu.

— Quelle est ta pensée ?

— J'honore le vrai Dieu et plusieurs fois par jour.

— Tu me parles du tien. ,

Ali repoussait le livre d’enluminures, serrait les poings, se redressait, et :

— Je parle de Celui qui fit dire au Prophète : « Je n'adorerai point ce que vous adorez. Vous n’adorez pas ce que j'adore. » Je n’adore pas ce que vous adorez. Vous n’adorez pas ce que

j'adore. Vous avez une religion, et moi j’ai la mienne.

— Celui-là a menti et tu es bien de la race du chacal !

Impuissant à se contraindre, Ramén levait la main et frappait l’insolent au visage. Le coup avait été si rude qu’Ali en fut à demi renversé.

— Écarte-toi de ma présence, ordonnait le maître, sur un ton de douceur aussitôt reconquise, va-t-en, aveugle et sourd, je ne puis rien te demander aujourd’hui.

Il le suivit jusqu’à la porte, pour le voir, tête basse, se glisser dans Île sous-sol, alors que Dame Bianca, ses enfants, les deux femmes de service et le vieux Francesch descendaient de l’étage pour aller à l’église, car c’était le jour du Mercredi Saint, et toute la population de la ville, en préparation des grandes douleurs du Vendredi et des grandes joies du Dimanche, commençait à se presser à l’ombre de la Croix.

Resté seul, Lull baisa la reliure du pieux recueil, le replaça sur son rayon de bibliothèque et, s ’efforçant d'oublier l'incident, reportant sa pensée vers la tombe où il venait d’enfouir la médaille de mauvais conseil, s’assit devant sa table pour composer son trente-quatrième chapitre : Com Deus ha creats los metals (1). |

« Dieu loué, aimé, honoré et servi |! Louanges soient à Vous qui avez créé les métaux de la matière élémentaire, laquelle matière fut créée de la matière première. Béni soyez, Seigneur Dieu, qui avez créé des métaux plus forts que les autres, les uns plus

1) Livre des Contemplattions.

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beaux et meilleurs, et qui avez voulu certains d’une nature qui se puisse fondre et étendre, et tels de nature qui ne fonde ni ne s’étende. O Vous, plein de grâce, Soyez aimé qui avez voulu les métaux de plus grande nécessité plus abondanis que les autres, el avez permis qu'on les rencontre en quantité dans la terre.

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Franc Seigneur [ Si vous avez créé les métaux avec telles propriétés el telles natures, cela signifie pour nous que Vous avez créé les métaux pour les besoins des hommes, et non pour les nécessités des mélaux eux-mêmes. Seigneur mon Père | Comme Vous avez créé les métaux pour servir les hommes, l’homme riche et avare doit bien être repris s’il ne comprend pas l'intention que Vous eûtes en jaisant la créature maîtresse des richesses : car Vous n'avez pas donné les richesses aux hommes pour qu'ils soient riches, mais Vous les leur avez données Pour qu’ils Vous servent par elles.

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Comme le trésor spirituel est trouvé dans les hommes qui cherchent le règne céleste, ainsi le trésor des hommes justes réside dans la sage considération qu'ils ont des richesses spirituelles.

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Si nous usions de l'or et de l’argent et des autres trésors selon la manière que Vous nous les avez donnés, les pauvres ne pleureraient ni par la faim n1 la soif, ni de leur nudité. Car, dans la communauté, les riches donneraient aux pauvres assez de leurs trésors pour que les pauvres n'aient faim ni soif, ni pénurie de richesses.

Seigneur ! Si les hommes étaient de vérité et de

droiture, tant nombreux sont les trésors par vous

créés, qu'ils suffiraient à tous... Si l’avare, lourd d’or et d'argent, mort et en enfer, se trouve avair faim, soif, chaud et froid, que lui vaudra d’avoir thésaurisé dans le siècle : car ni or ni argent n’enlèvent froid et chaud, soif et faim... En vérité, ce sont trésors qui comptent peu : trésor de vertus est plus noble et meilleur, car il guérit les hommes de des langueurs et apporte des honneurs duraes... »

… Audacieux, Ali, remonté des caves, passait la tête dans l’entrebaillement de Îa porte. Le maître fronça le sourcil, déposa sa plume d’oie et, avec bonté : |

— Que viens-tu faire ? C’est me désobéir.

S’avançant, le coupable, la main gauche sur le cœur, osa dire :

— Je désire demander le pardon.

— Tu dis vrai ?

— Oui, j'ai mérité le coup de poing.

Etait-ce en prévision de cet acte d’humilité que l’Arabe avait revêtu une tunique aux amples manches et couleur de cochenille ? Lull s’en: informa.

— Comme te voilà paré !

— J'ai changé de costume comme je voudrais changer mon âme.

C'était à croire que cet Infidèle avait été touché de quelque grâce. Pour lui faire face, celui qu’il étonnait de son repentir, tourna son fauteuil, à distance de la table, après avoir rassemblé et posé sur ses genoux les feuillets où il achevait de fixer son inspiration quotidienne. |

— Je te préfère ainsi, reprit-il, désormais sans

rancune. Approche et écoute. Nous traduirons tantôt, en ton langage, cette méditation qui regarde les métaux.

Sous la manche retombante, la main droite d’Ali eut un imperceptible frémissement. Cauteleux, l’œil fixe, il demandait :

— Du métal le fer ?

— Un peu. Mais surtout de l’or et de l’argent.

Etrangement, le garçon murmurait : « Les plus beaux, mais les moins utiles. » Ramôn ne prêta pas d'attention au propos, et commença la lecture :

« Dieu loué, armé, honoré et servi ! Louanges soient à Vous... »

Prompt comme la foudre, perfide comme la vipère, le traître relevait sa manche écarlate. Au cri de « À toi la mort ! », il lançait le bras en avant. Une lame aiguë brillait à son poing. Il visait le ventre... le fer disparaissait sous le vêtement. Lull, blessé, d’un violent effort, étreignait les poings du meurtrier, repoussait son siège, et, sur l’arme ensanglantée, après un bref combat, maintenait, couché et hurlant, son agresseur. Il sentait ses forces le fuir; son sang s’élargissait en une large flaque sur les dalles. Seul dans la maison, il serait bientôt renversé par ce démon qui, pour ressaisir le couteau, tendait, désespérément, ses muscles d'acier, en vociférant les plus atroces injures à la divinité et à tous les saints du ciel.

Et, tout à coup, providentiellement tombée de la fenêtre, une masse s’abattit près des corps enlacés. Quelqu’un frappait Ali sur le crâne, à coups réitérés, au point de l’assommer bientôt, relevait sa victime, l’aidait à s'asseoir dans le fauteuil, courait à la porte, sur la place, appelait les gens qui passaient. On se ruait dans le logis. L’assassin qui, déjà,

t04 LE DOCTEUR ILLUMINÉ

revenait à lui, maintenu, mis dans l’impuissance de nuire, était emmené, sous une grêle de bourrades, à la prison de ville (1).

Bien avisé, le voisin, après avoir dénoncé lepéché du mécréant d'Arabie, s’était tenu aux aguets, en craignant pour un homme de bien. Aux premiers rugissements du forcené, il avait sauté par dessus le mur, comme au temps où, avec le roi Jayme I, dans les Espagnes mauresques, il escaladait les remparts du Croissant, et cette ultime prouesse dépassait en mérite toutes les autres. Comme, transporté à grand soin sur le lit, Ramén Lull, en lui pressant la main, le louait de sa vigilance, cet homme brave, simple et bon, refusait, en pleurant, tout éloge. Il pensait que les médecins avaient découvert une plaie bien large et que peutêtre l’un des plus exemplaires serviteurs de Dieu

n’était plus éloigné de sa fin.

Mais l’ancien Sénéchal qui, près de son roi, avait, lui aussi, saigné jadis de plus d’une blessure, souriait et calmait les alarmes de sa femme, de ses enfants, de ses serviteurs et de tous, et leur disait, avec une grande sérénité : « Ne vous affligez plus, puisque ainsi J'ai commencé à être martyr, à la toute gloire de Notre Seigneur Jésus-Christ, et puisque j'ai eu le A ce verser Dour lui ma première goutte de sang.

(1) On m'a assuré que certaines parties de cette prison, aujourd'hui conservée, datent du temps de l'occupation carthaginoise.

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